Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Un oligarque heureux
Entretien avec Oleg Deripaska
Grand industriel russe, magnat de l\'aluminium, directeur du holding RUSAL
conduit par
Galia Ackerman
Russie
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Galia Ackerman - Oleg Deripaska, en lisant votre biographie, on croit rêver. En 1992, vous venez tout juste de terminer votre service militaire et vous étudiez la physique à l'Université de Moscou. Puis, brusquement, vous vous lancez dans les affaires en devenant courtier à la Bourse de commerce. Onze ans plus tard, vous êtes l'un des hommes les plus riches de Russie ! Naturellement, ceux qui connaissent l'histoire de l'industrialisation de la France au XIXe siècle se souviennent que certaines grandes fortunes françaises se sont constituées avec une rapidité foudroyante - grâce, notamment, à leur relation privilégiée avec le pouvoir. Il n'empêche : je voudrais mieux comprendre les secrets de votre itinéraire.
Oleg Derispaska - Je ne vous apprends rien en disant que l'année 1991 a marqué un gigantesque bouleversement pour notre pays. La société russe a alors - consciemment et librement, sans que personne ne le lui impose - opté pour le modèle capitaliste et démocratique. Mais comment parvenir à un tel système ? Il a fallu tout commencer de zéro. Au moment de la disparition de l'URSS, l'immense majorité des Russes était très pauvre. Personnellement, comme les autres étudiants, je devais me débrouiller avec une bourse de trente roubles par mois. Quant à ceux qui avaient un emploi, ils ne gagnaient pas plus de cent vingt roubles, ce qui ne représentait pas grand-chose non plus. Il y a donc eu des gens - dont moi - qui se sont lancés dans la libre entreprise. Une véritable aventure, dans cette société en pleine évolution. Toutes les anciennes institutions avaient été détruites, et les nouvelles n'avaient pas encore été créées. C'était l'époque de toutes les possibilités.
G. A. - Qu'est-ce qui vous a motivé ? Y a-t-il eu un mouvement spontané autour de vous ? Avez-vous suivi des amis ? Utilisé les relations que vous aviez nouées dans l'armée ?
O. D. - Je suis revenu de l'armée en 1988. On était encore en plein socialisme. J'avais besoin de gagner ma vie, car il était impossible de survivre avec les trente malheureux roubles de la bourse. Les grands chantiers du pays embauchaient alors volontiers des " détachements " d'ouvriers de construction pour des travaux saisonniers. J'ai donc travaillé - au Kazakhstan, à Yamal en Sibérie et dans des régions centrales - comme ouvrier de construction, pendant les vacances et, parfois même, une semaine ou deux au milieu d'un trimestre. Ce travail et l'armée ont été pour moi des expériences formatrices de la plus haute importance. Dans l'armée, j'ai été adjudant-chef dans une compagnie - une section de près de huit cents soldats. Cette connaissance de la vie professionnelle et le fait de contrôler plusieurs centaines de personnes m'ont beaucoup servi dans ma carrière ultérieure. Que s'est-il passé au moment de l'effondrement de l'économie planifiée ? Le Gosplan a cessé de fonctionner, mais notre industrie a continué à produire du métal, du cuivre, de l'aluminium, du pétrole... Le problème, c'est que les entreprises qui étaient censées acheter cette production n'en avaient plus les moyens, faute de commandes de la part de l'État. Prenons l'exemple d'une usine qui fabriquait des wagons de chemins de fer. Pour ce faire, elle achetait du métal. Mais, comme il n'y avait plus de commandes pour les wagons, elle cessait ses achats. Et pourquoi n'y avait-il plus de commandes pour les wagons ? Parce que les chemins de fer n'en avaient plus besoin, étant donné qu'il n'y avait pas de commandes pour le transport de marchandises ! Toute la chaîne s'est arrêtée : du coup, on a cessé de produire des locomotives, des moteurs, des équipements, etc. C'est ainsi qu'au début des années 1990 de gigantesques surplus de matières premières se sont formés, pour la bonne et simple raison qu'on ne pouvait pas arrêter le fonctionnement des entreprises d'extraction et de production des matières premières. Le gouvernement a donc décidé de fonder une Bourse des matières premières pour créer un marché et écouler les stocks. Bien entendu, c'était une erreur colossale que d'amorcer le passage à l'économie de marché sans avoir créé, au préalable, des infrastructures de marché. Aujourd'hui, les analystes russes et occidentaux s'accordent tous sur ce point. La charrue ne peut pas (ou, en tout cas, ne doit pas) précéder les bœufs, comme la Chine l'a parfaitement démontré ces dernières années. Les Chinois n'ont pas détruit l'économie planifiée ; ils ont créé à côté, étape par étape, une économie de marché parallèle. Ensuite seulement, en utilisant l'expérience acquise grâce à cette nouvelle économie, ils se sont mis à moderniser l'économie socialiste. Mais les Russes suivent toujours un chemin bien à eux ! C'est fatal... Quelle était, donc, la situation chez nous ? Nous disposions d'énormes ressources de matières premières, à des prix très bas par rapport au marché mondial. Par exemple, une tonne de nickel coûtait 600 dollars en Russie, alors que, sur le marché international, son prix s'élevait à 2 000 dollars ! De nombreuses personnes ont profité de cette marge pour s'enrichir énormément, sans réinvestir leurs colossaux bénéfices. C'est de cette époque que datent les histoires sur les " nouveaux Russes " qui dépensaient sans compter des sommes astronomiques très aisément gagnées.
G. A. - Ce n'est pas ce que vous avez fait...
O. D. - Effectivement. Moi, j'ai choisi d'investir cet argent facile à la Bourse. En effet, j'avais compris que l'étape suivante, pour le pays, c'était la privatisation. On avait la possibilité d'obtenir des paquets d'actions, d'accéder à la gestion des entreprises. Pour être bref, j'ai profité de ces opportunités. Des jeunes comme moi étaient sans doute plus rationnels que les anciens apparatchiks, tout simplement parce que nous n'avions pas eu le temps de prendre le pli de l'économie planifiée : notre première expérience était celle de l'économie de marché. Et puis nous étions prêts à travailler aussi dur que nécessaire ! Personnellement, cela ne m'a posé aucun problème : j'ai toujours été un bourreau de travail. Lorsque j'étais étudiant, j'avais déjà l'habitude de bachoter quatorze heures par jour. Autre avantage qu'avaient des gens comme moi, venus dans le business après quelques années d'études scientifiques : nous savions très bien compter ! D'autres facteurs ont également joué, comme le fait que certains secteurs étaient " à prendre ". Voyez le cas de l'aluminium : les matières premières ont toujours été abondantes mais, dans les premières années post-communistes, le terrain était resté libre, faute de gens compétents prêts à tenter leur chance dans ce domaine. Enfin, n'oubliez pas qu'au début des années 1990 l'inflation a été très forte. Ce phénomène nous a également aidés dans la mesure où il a permis de " gommer " certaines de nos erreurs.
G. A. - Il est de notoriété publique que vous avez appartenu au " clan Eltsine ". Quand et comment avez-vous connu Boris Nikolaïevitch ?
O. D. - Je l'ai rencontré pour la première fois en 2000, après sa démission.
G. A. - D'où viennent, dans ce cas, les rumeurs persistantes qui faisaient de vous un proche de M. Eltsine ? La seule raison serait-elle votre mariage avec Polina Youmacheva, bien que vous l'ayez épousée à l'époque où son père n'était plus ni le " nègre " de Boris Eltsine, ni le chef de son administration présidentielle (2) ?
O. D. - Comme vous le savez, en Russie, on aime bien les potins et la médisance. En ce qui concerne Boris Nikolaïevitch, il est vrai que, à l'heure actuelle, je peux aller le voir très facilement. Mais je vous confirme ne pas l'avoir rencontré pendant toute la période de sa présidence. Et pourquoi eût-il fallu que je le rencontre ? La particularité du holding RUSAL et de la société Bazovyï Element, c'est que nous n'avons jamais rien acheté à l'État, hormis 10 % des actions de l'usine SAZ (Usine d'aluminium Saïanski), que nous avons acquis aux enchères, au moment de sa privatisation. Tout le reste de ce que nous possédons, nous l'avons acheté à des particuliers qui, eux, avaient profité de la première vague de privatisations. Et, je le précise, nous avons fait nos acquisitions de façon parfaitement légale et transparente, dans des conditions concurrentielles. C'est en cela que consiste notre avantage sur plusieurs sociétés qui ont constitué leurs holdings par le biais d'enchères accessibles à un cercle étroit d'initiés, comme Youkos, Sibneft, Norilski Nikel et tant d'autres grandes compagnies. Je souligne cependant que notre groupe est loin d'être unique. Il y a d'autres entreprises qui ont fait, grosso modo, le même chemin que nous - comme, par exemple, le célèbre conglomérat industriel Magnitka ou certains combinats chimiques. Il s'est trouvé que la production de l'aluminium a été l'une des premières à être privatisée. Et comme la Sibérie, si éloignée de Moscou, était pratiquement ingouvernable sous Eltsine, nous avons été obligés d'établir des règles de comportement strictes et d'" apaiser " nous-mêmes des mafieux ou des fonctionnaires trop avides. J'avoue que nous avons été pas mal inquiétés...
G. A. - Avez-vous connu personnellement le général Lebed, à l'époque où il était gouverneur de la région de Krasnoïarsk (de 1998 à sa mort en 2002) ?
O. D. - D'homme à homme, j'ai eu de bonnes relations avec lui, bien que ses choix politiques n'aient pas toujours été de mon goût. Lebed était une forte personnalité, mais il savait reconnaître ses erreurs. Ce général souffrait d'un problème qui affecte de nombreux militaires de carrière : il ne se sentait pas tout à fait sûr de lui dans la vie civile. Pourtant, Lebed n'était pas un militaire typique. Son service dans les troupes d'élite avait développé en lui des facultés de réflexion et de réaction au-dessus de la moyenne ; il y avait appris à prendre des décisions autonomes, à assumer ses choix même quand ils se révélaient erronés. Malheureusement, il était très mal conseillé : son entourage immédiat était composé de gens peu sérieux et peu crédibles.
G. A. - En novembre 2003, le journal Rossiïskiïe Vesti, proche du gouvernement, a publié un article intitulé " Oligarquomachie ". Cet article affirme qu'après Boris Berezovski, Vladimir Goussinski et Mikhaïl Khodorkovski (3) ce serait bientôt à vous - et à Roman Abramovitch - de subir les foudres du Kremlin. Vous sentez-vous menacé ?
O. D. - D'abord, le nom de ce journal ne me dit rien. Par ailleurs, je ne vois pas pourquoi mon nom se trouve sur cette liste. En effet, les contempteurs du pouvoir russe actuel prétendent que celui-ci conduit une campagne aux relents antisémites, dirigée exclusivement contre les oligarques juifs. Je ne suis donc pas concerné ! Plaisanteries mises à part, je suis convaincu que les poursuites judiciaires dont Khodorkovski fait l'objet n'annoncent aucunement une cascade de mesures visant les industriels. L'avenir démontrera que j'ai raison. Quoi qu'il en soit, une chose est sûre : le vrai problème de la Russie, ce n'est pas l'existence de gens riches, qu'ils soient juifs ou pas. Le vrai problème, c'est la pauvreté de la majorité écrasante de la population. Ceux de nos concitoyens qui ont des revenus très bas sont facilement manipulables. Ils ne possèdent rien ; pour eux, la notion même de propriété privée est quelque chose d'abstrait ! Un exemple : ils ne privatisent même pas leur appartement, bien que ce soit pratiquement gratuit (4). Vous savez pourquoi ? Pour ne pas payer les taxes de propriété et les charges diverses ! Voilà qui en dit long sur leur méfiance à l'égard du capital et des institutions qui sont censées protéger la propriété privée. Résultat : les entrepreneurs évoluent dans un milieu hostile, comme le montrent les réactions du peuple à l'arrestation de Khodorkovski - un peuple excité par les simplifications d'une presse de caniveau qui assimile tous les hommes d'affaires à des voleurs. Même des journalistes intelligents obéissent au son de cloche de leur rédaction, d'où la publication d'articles sordides, comme celui que vous venez de citer. Pour mettre fin à cette défiance populaire envers le capitalisme, il faut engager, en lieu et place du chaos actuel, un vrai programme de développement économique ; créer des emplois, notamment dans le tertiaire ; et aplanir les énormes disproportions entre les régions. Ces réformes exigent un plan d'action bien conçu et structuré. On s'est souvent félicité du fait que le passage d'un système communiste à un système libéral se soit effectué sans effusion de sang. Je m'en réjouis également, bien entendu ; mais je ne peux que regretter que l'État n'ait pas davantage pris part à cette transition. Comme vous le savez, au final, seule une petite minorité de la société russe a profité de ce processus pour améliorer - considérablement ! - son niveau de vie. Il s'agit d'une minorité dynamique et active, tout va bien pour elle. Il n'en reste pas moins que la plupart des Russes sont restés à la marge.
G. A. - Revenons, si vous le voulez bien, aux oligarques. Vladimir Goussinski a été le premier d'entre eux à subir des poursuites judiciaires. Ensuite, ce fut le tour de Boris Berezovski et, à présent, c'est Mikhaïl Khodorkovski qui est sur la sellette. À votre avis, ces enquêtes ont-elles des motivations politiques ? Ou bien les considérez-vous comme de véritables affaires criminelles, fondées sur des accusations concrètes et justifiées ?
O. D. - Je vous répondrai par une question : est-ce que vous définiriez ces trois personnages comme des hommes d'affaires ou comme des politiciens ?
G. A. - Je pense que Berezovski est à la fois un homme d'affaires et quelqu'un qui a essayé de jouer un rôle politique. Il ne faut pas oublier qu'il a été secrétaire général du Conseil national de sécurité ! Pour ce qui concerne Goussinski, on peut probablement considérer qu'il a essayé d'influencer l'opinion publique par le biais de son empire médiatique, bien qu'il n'ait pas eu de rôle politique bien défini. Quant à Khodorkovski, c'est en finançant des partis d'opposition, à quelques mois des élections législatives, qu'il a essayé de faire pencher la balance électorale. Je dirais donc, au sujet de ces trois hommes, qu'ils ont peut-être nourri des ambitions ou des projets politiques, mais qu'ils ne s'y sont pas suffisamment impliqués personnellement pour qu'on puisse les considérer comme des politiciens.
O. D. - En tout cas, pour moi, ni Goussinski ni Berezovski ne sont des businessmen. Quant à Khodorkovski, il s'est occupé de business jusqu'en 2000-2001. Mais au cours de ces trois dernières années, il s'est pratiquement retiré des affaires et s'est mis à cultiver son image, à soigner ses relations publiques. Bien sûr, il est très regrettable qu'il se trouve en prison. C'est là un gros défaut du système judiciaire russe, hérité de la période soviétique : chez nous, un prévenu ne peut pas payer une caution pour être mis en liberté provisoire dans l'attente de son procès. Sur le fond, je ne peux bien évidemment pas porter de jugement sur sa culpabilité : il faudra suivre son procès, analyser son dossier. S'il est innocent, il sortira de prison. Mais s'il est reconnu coupable, je pense que les autorités lui infligeront une punition très sévère, pour lui faire payer la campagne de relations publiques effrénée qu'il avait initiée avant son incarcération.
G. A. - Vous pensez qu'il risque la prison ferme ?
O. D. - S'il est reconnu coupable, sans doute. D'ailleurs, je suis très surpris qu'il ait laissé pourrir la situation à ce point. Ne savait-il pas que les pénitenciers russes sont terribles ? Moi, je les ai vus de mes propres yeux. D'abord, j'ai eu quelques occasions de voir les camps lors de mon service militaire, à la fin de l'époque soviétique. Et puis j'ai visité une nouvelle fois le monde carcéral vers le milieu des années 1990, lorsque j'étais directeur de SAZ, en Khakassie. Un jour, le chef du système pénitentiaire de la région est venu me voir. Il m'a annoncé qu'il allait libérer les vingt-quatre mille détenus qui se trouvaient dans les camps sous sa tutelle, car il n'avait plus de quoi les nourrir. Je lui ai donc fourni de l'aide, et, " en échange ", il m'a proposé une visite guidée de son domaine. J'ai vu, de mes yeux, les conditions de détention dans notre pays... Eh bien, je peux vous dire que, pour ceux qui connaissent cette réalité-là, le comportement de Khodorkovski est tout bonnement incompréhensible !
G. A. - Je ne suis pas sûre de bien vous suivre. Entendez-vous par là qu'il aurait dû quitter la Russie ?
O. D. - Ce n'est pas ce que je veux dire. Ce que je ne comprends pas, c'est pour quelle raison il a, subitement, déclenché une violente campagne de propagande. Les enquêtes sur ses activités ont commencé il y a au moins un an. Pourquoi s'est-il braqué au lieu de coopérer avec les enquêteurs ? Pourquoi s'est-il mis à crier au scandale, au lieu d'opter pour une approche plus constructive ? Moi, je ne me fâche pas si l'on commence à enquêter sur l'une de mes entreprises. Il est pratiquement inévitable que les autorités judiciaires s'intéressent, un jour ou l'autre, aux activités des personnalités qui se trouvent sur le devant de la scène. Et là, il faut être patient et conciliant. Sans doute est-ce désagréable, mais il faut aller voir les enquêteurs et s'expliquer avec eux, au lieu de faire du grabuge.
G. A. - Vous faites allusion au début de l'enquête sur Youkos, lorsqu'on a arrêté Pitchouguine, puis Lebedev (5) ?
O. D. - Bien sûr. Mais la justice avait commencé à creuser bien avant ces arrestations. À vrai dire, j'estime que la ligne de défense adoptée par Khodorkovski fut erronée du début à la fin. Au lieu de fournir aux enquêteurs, en réponse à des accusations concrètes, des preuves tout aussi concrètes de son innocence, il a - je le répète - décidé de clamer haut et fort qu'on le persécutait uniquement parce qu'il était honnête, ouvert, transparent... Mais est-ce bien vrai ? N'oublions pas qu'il a même essayé d'entraîner dans sa chute tout le marché, toute la Bourse des valeurs, ce qui a porté préjudice à une multitude de gens innocents, surtout à de petits porteurs. À mon sens, c'était une démarche malhonnête de sa part, et je ne comprends pas à quoi cette politique du pire a bien pu lui servir. Bien entendu, les accusations de pratiques frauduleuses lancées à l'encontre d'un homme d'affaires peuvent être totalement fantaisistes - il peut s'agir, par exemple, d'un coup fourré de la part de ses concurrents. Mais est-ce une raison pour organiser illico presto des conférences de presse ? Encore une fois : je pense qu'il est plus sage de rendre visite à l'enquêteur et de lui donner des explications. Et si cet enquêteur-là n'est pas convaincu, il faut aller chez ses collègues et ses supérieurs. Nous vivons dans un pays où les normes du droit et, surtout, leur application ne sont pas encore stables, où la propriété privée est un phénomène trop récent, où l'économie de marché est encore vacillante. Or Khodorkovski n'est pas un représentant de Total ou d'une autre société étrangère, il n'est pas tombé de la Lune ! C'est quelqu'un qui a grandi dans ce pays. Il doit comprendre ces choses-là ! Il prétend jouer un rôle politique et donne une interprétation politique à son cas, alors qu'il n'a aucun programme politique. Bref, pour conclure sur cette question, je dirais tout simplement que c'est un homme très riche qui s'est embrouillé dans ses problèmes. C'est une tragédie personnelle. Surtout, il ne faut pas le prendre pour un rebelle décembriste animé de nobles intentions et prêt à se sacrifier pour le bien commun (6). Entre parenthèses, ces fameuses nobles intentions des décembristes ont provoqué, de la part du régime tsariste, une très sévère réaction dont beaucoup de gens ont souffert ; de sorte que, des années plus tard, lorsque les décembristes et leurs descendants sont rentrés du bagne et de l'exil, ils n'ont pas été bien accueillis par la société... Quant à Khodorkovski, il ne faut jamais oublier une chose : il n'a pas réellement créé Youkos ; il l'a reçu en cadeau, au moment où sept personnes soigneusement sélectionnées se sont vu distribuer des pans entiers de l'économie russe (7). L'entourage de Boris Eltsine croyait qu'en se dotant ainsi de partenaires dans le monde des affaires il pourrait compter sur ces oligarques - qui lui devaient tout - pour stabiliser la situation dans le pays et créer un contrepoids à ceux que l'on appelait les gouverneurs et les directeurs " rouges ", ainsi qu'au parti communiste en général. Rappelez-vous qu'en 1996, à quelques mois de l'élection présidentielle, les sondages donnaient très peu de chances au président sortant... C'est de ce moment critique que date l'alliance du Kremlin avec ces magnats de l'industrie. Or, aujourd'hui, ces gens qui avaient obtenu d'immenses richesses, mais dans le cadre d'un pacte tacite, font semblant de ne se souvenir de rien.
G. A. - Est-ce que vous vous démarquez entièrement de ces sept oligarques ?
O. D. - Je n'ai pas l'intention de me démarquer de qui que ce soit. Mais parlons des faits. Pour rassembler les actifs que je possède dans le cadre de Bazovyï Element, j'ai payé près de 3,5 milliards de dollars. À ce jour, je dois encore rembourser plus de 1,5 milliard de dollars que j'ai empruntés à crédit. Mais toute l'industrie pétrolière, chimique et métallurgique - oui, toute ! - a été privatisée pour un prix moindre ! Les sociétés que j'ai réunies au sein de Bazovyï Element avaient été privatisées pour 20 % des sommes que j'ai dû payer pour leur rachat. Je ne m'en vante pas ; je le précise pour vous expliquer la réalité. Toutes ces privatisations au rabais ont été possibles à cause des institutions encore instables du capitalisme russe et de la faiblesse de la démocratie. Ce sont elles qui expliquent l'énorme déception que ressentent tous ces citoyens qui n'ont rien reçu du tout lors de la distribution des richesses nationales, car le pouvoir n'a tenu aucune des promesses qu'il leur avait faites au début des années 1990. Et parmi les frustrés de la privatisation, il n'y a pas seulement des paysans ou des ouvriers, mais aussi des médecins, des instituteurs, des militaires... Le vrai problème de gens comme Berezovski, Goussinski ou Khodorkovski, c'est que, après avoir tiré le gros lot, ils se sont consacrés à satisfaire leur ego et leurs ambitions personnelles au lieu, par exemple, de créer des emplois. Khodorkovski a au moins le mérite d'avoir élaboré des programmes de mécénat - il a, en particulier, contribué à la formation des instituteurs -, ce qui parle en sa faveur et le met sur un autre plan que Berezovski et Goussinski. Il reste que ces bonnes actions n'excusent pas les dérives dont je viens de parler, comme sa tentative de provoquer une crise boursière.
G. A. - Vous connaissez personnellement Vladimir Poutine. En Occident, on a une double image de lui. D'une part, il poursuit la politique économique libérale de son prédécesseur ; mais, d'autre part, il s'est entouré de hauts fonctionnaires issus des " structures de force ", c'est-à-dire essentiellement de l'armée et du FSB. Et la nouvelle Douma a perdu sa composante libérale au profit des nationalistes. Dans ces conditions, quelles sont les perspectives pour le monde des affaires ?
O. D. - Ne vous méprenez pas, les perspectives sont bonnes. Naturellement, pour éradiquer les maux structurels dont notre pays est affligé et pour améliorer significativement la situation sociale, il faudra vingt ou trente ans. N'oubliez pas que nous partons de loin ! Mais, en Occident, l'image de la Russie reste obstinément négative. Vous semblez en permanence vous attendre à une mauvaise surprise de notre part. Je ne vous cache pas que cette méfiance m'irrite quelque peu...
G. A. - Je n'ai rien dit de tel. Mais revenons à l'équipe actuellement au pouvoir. Si je vous comprends bien, vous lui faites confiance. Vous ne redoutez pas, par exemple, qu'elle prenne des mesures dirigistes...
O. D. - Tout d'abord, je veux préciser que je n'ai pas une perception idéaliste de l'économie de marché. En Russie, le libéralisme n'a pas encore corrigé les déséquilibres et n'a toujours pas apporté les solutions que la société attend de lui. Peut-être est-ce dû au fait que, chez nous, le passage au capitalisme est encore très récent. Adam Smith a eu recours à une jolie métaphore en affirmant que la " main invisible " du marché résoudrait tous les problèmes. Mais lorsque cette main est faible, alors l'État est bien obligé de conduire une politique interventionniste pour remédier aux injustices les plus criantes. C'est à cette politique que je m'attends de la part de l'État car, s'il en va autrement, la misère dans laquelle sont plongés quatre-vingts millions de Russes amènera au pouvoir des hommes politiques tout à fait exotiques. Souvenez-vous de la montée extraordinaire d'Alexandre Lebed, qui a obtenu 15 % des suffrages au premier tour des présidentielles en 1996. Or il n'avait aucun vrai programme, il ne parlait pas de taux d'intérêt ou de défense des industriels ; il se contentait de répéter qu'il était russe, honnête et patriote. Aujourd'hui, la popularité des nationalistes s'explique par les mêmes raisons.
G. A. - J'aimerais, à présent, parler de vos affaires. Le joyau de votre patrimoine est la société RUSAL. Que représente-t-elle aujourd'hui ?
O. D. - RUSAL est une société verticale qui assure tous les maillons de la production de l'aluminium. Notre tâche principale est la fabrication d'aluminium brut, qui est une marchandise cotée en Bourse. À l'heure actuelle, nous produisons 2,6 millions de tonnes d'aluminium brut par an, ce qui nous place au troisième rang mondial. Le montant de nos ventes a atteint 4,1 milliards de dollars en 2002 et près de 4,4 milliards de dollars en 2003. RUSAL est une compagnie hautement efficace, en particulier grâce au faible coût de l'énergie en Russie - la production de l'aluminium exige beaucoup d'électricité. Comme la consommation d'énergie loin de la source de sa production revient terriblement cher, nos quatre usines d'aluminium sont situées en Sibérie, à proximité immédiate des centrales hydro-électriques. Autre facteur important pour le coût de nos produits : le transport. Les gisements de bauxite de la meilleure qualité - et d'un prix abordable - sont situés sur quatre continents : l'Afrique équatoriale, l'Inde, l'Australie et l'Amérique latine. C'est de ces quatre coins du monde que l'on transporte de la bauxite en Ukraine et en Russie, pour la transformer en alumine ; ensuite, on transporte l'alumine par les chemins de fer en Sibérie, où l'on produit de l'aluminium brut ; et, enfin, on achemine ces produits vers des ports maritimes qui se trouvent à quelque quatre mille kilomètres de là. Vous le voyez : ce n'est pas un schéma simple ! Or, en trois ans, depuis la création de RUSAL, nous avons réussi à réduire les frais de transport d'environ 10 % en signant avec les transporteurs des contrats de plus en plus avantageux. Par ailleurs, nous sommes parvenus à baisser d'un tiers les frais liés à la production de l'alumine. Pour y parvenir, nous avons élargi les capacités de nos propres usines d'alumine - notamment de celle de Nikolaïev, en Ukraine, et du combinat d'Atchinsk, en Russie - et nous avons acquis des usines supplémentaires. Nous contrôlons, en particulier, la plus grande usine de production d'alumine de Guinée - une usine qui produit près de 700 000 tonnes par an. Quant au prix de l'énergie, malgré la hausse générale des tarifs, nous avons obtenu que, pour RUSAL, les tarifs augmentent deux fois moins vite que pour les autres producteurs.
G. A. - On a donc fait une exception pour vous ?
O. D. - Il ne s'agit pas d'une exception. Les tarifs pour l'énergie en Russie ne sont pas encore déterminés en fonction du marché. Comme le domaine énergétique se trouve entre les mains de l'État, c'est lui qui fixe les prix. On peut donc négocier...
G. A. - Vous faites partie, semble-t-il, de ces hommes d'affaires russes qui cherchent à investir en Ukraine...
O. D. - Mon holding n'a aucune pénétration particulière en Ukraine. Comme je viens de vous le dire, nous y avons acheté une usine de production d'alumine, mais nous en avons également acheté une en Afrique. La région géographique qui m'intéresse tout particulièrement, c'est la Sibérie. Je crois que les conditions sont réunies là-bas pour des investissements efficaces à long terme. L'Union soviétique avait réalisé un fabuleux développement de la Sibérie, qui la rend très attractive aujourd'hui : chemins de fer, routes pour automobiles, centrales électriques et hydroélectriques... Sans oublier d'immenses ressources naturelles et un grand nombre de gens cultivés et expérimentés. Ces atouts expliquent pourquoi tous nos projets industriels sont liés, d'une manière ou d'une autre, à la Sibérie. Mes sociétés en Sibérie emploient, au total, plus d'un demi-million de personnes. Là-bas, je suis chez moi : je connais personnellement tous les gouverneurs, tous les maires des grandes villes. C'est un énorme avantage par rapport à n'importe quel investisseur occidental : je maîtrise bien le paysage local, je sais comment surmonter n'importe quelle difficulté, comment obtenir des licences et des informations, comment engager les meilleurs spécialistes... Je peux vous affirmer que je jouis de la confiance des administrations locales, mais aussi de mon personnel. Tout simplement parce que tout le monde voit que nos projets réussissent. Comme nous pratiquons l'intéressement du personnel à tous les niveaux et que nous offrons des salaires élevés, les gens font la queue pour être embauchés dans nos entreprises. Dans certaines usines, le nombre de candidats à l'embauche dépasse même le nombre total d'ouvriers qui y travaillent !
G. A. - Quels salaires pratiquez-vous ?
O. D. - La rémunération dépend des régions et des métiers. Dans la région de Krasnoïarsk, par exemple, le salaire moyen dans l'industrie est d'environ 200 dollars. Eh bien, dans nos usines, il est de 700 dollars en moyenne. Cette politique fait partie de notre stratégie. Bien sûr, nous aurions pu profiter d'une main-d'œuvre bon marché ; mais nous considérons, nous, que l'on obtient la meilleure performance, la meilleure stabilité du personnel et la meilleure qualité de produits si l'on paie bien les gens.
G. A. - Hormis l'aluminium, quels domaines développez-vous actuellement ?
O. D. - Nous nous occupons aussi d'industries minières (fer, charbon, cuivre, molybdène, vanadium, or), d'aciéries, de production d'énergie électrique, de production de cellulose et même de sylviculture. En Sibérie, la sylviculture est une branche très importante qui procure de nombreux emplois aux habitants locaux. Nous investissons également dans les banques et dans les assurances...
G. A. - Puisque vous achetez de la bauxite dans différents pays du monde - au Brésil, en Afrique, en Inde, en Australie - et que vous possédez des usines en dehors de la Russie, vous êtes vous-même un acteur de la mondialisation. Comment percevez-vous l'impact de la mondialisation sur la Russie ?
O. D. - La Russie est un pays immense qui exporte essentiellement - à 95 % - des matières premières. C'est pourquoi l'adhésion à l'Organisation mondiale du commerce n'a pas tellement d'importance pour nous (8). Dans dix ou quinze ans, lorsque nous exporterons des voitures et d'autres produits de consommation courante, cette adhésion deviendra vitale. Mais, pour l'instant, la participation à cette organisation au règlement rigide nous incommoderait plus qu'elle ne nous apporterait des bénéfices réels. En général, je suis opposé à l'existence de barrières dans l'échange des informations ou dans le mouvement des capitaux et des travailleurs. Il est important pour nous de les réduire au minimum. Il n'en reste pas moins que l'ouverture de toutes les écluses serait dangereuse. Souvenez-vous de l'émigration juive des années 1970-1980. À l'époque soviétique, les Juifs ont été poussés à l'émigration par la discrimination. De combien de scientifiques talentueux, d'ingénieurs, de futurs entrepreneurs avons-nous alors été privés ! C'était un luxe que mon pays n'aurait pas dû se permettre. Si l'on regarde en arrière, on voit que la Russie a essayé, pendant des centaines d'années, de s'implanter davantage en Europe. Nous nous sommes battus pour le trône polonais et pour la couronne finlandaise, et nous avons payé ces ambitions de centaines de milliers de vies. Mais toutes ces guerres ont été parfaitement futiles ! Nous n'y avons rien gagné, si ce n'est l'hostilité de la plupart des élites européennes. Or notre conquête de l'Est, elle, a été facile. Voilà qui nous montre la bonne direction. Je considère que, dans les cinquante années à venir, la Russie devrait se concentrer sur ses relations avec les pays de la CEI. La première chose à faire consiste à se rapprocher au maximum de l'Ukraine, de la Biélorussie et du Kazakhstan. Il ne s'agit pas de créer un nouvel Empire, mais un espace économique commun, sur le modèle des accords de Maastricht. Car nos quatre pays réunis représentent une population de presque 250 millions d'habitants qui partagent la même langue et la même culture technologique. Après le problème de la pauvreté, cette union future devrait être notre plus grande préoccupation. Enfin, le troisième problème que nous devons régler, c'est celui des millions de Russes qui vivent aujourd'hui dans les pays avoisinants. Pour moi, ces problèmes sont bien plus importants que la guerre en Irak ou l'élargissement de l'Otan et de l'Union européenne à l'Est. Je pense, d'ailleurs, que les pays baltes - et, en particulier, la Lituanie - seront les premiers à revenir en arrière. La Lituanie s'apercevra bientôt qu'en s'associant avec d'autres républiques ex-soviétiques elle se développerait mieux et plus rapidement qu'en restant dans l'arrière-cour de l'Union européenne et en vivant de ses aumônes. Bref, je suis persuadé que la Russie doit viser, en premier lieu, à surmonter son passé soviétique afin de construire, sur les ruines de l'édifice socialiste, une société plus juste et plus équilibrée, aux institutions solides.
G. A. - Vous avez trente-cinq ans, c'est encore le printemps de votre vie. Quels sont vos projets personnels pour les années à venir ?
O. D. - Lorsque j'ai commencé à faire du business, j'avais vingt-quatre ans. Et pendant les dix ans qui ont précédé cette décision de me lancer dans les affaires, j'ai fait essentiellement des maths et de la physique. Peut-être opérerai-je, tôt ou tard, un autre grand virage ; mais, pour l'instant, j'ai la responsabilité d'un énorme holding. Moi et mes compagnons devons y mettre de l'ordre. Dans les cinq ans à venir, nous souhaitons créer six grandes sociétés transnationales, concurrentielles sur le marché mondial, avec, bien sûr, pour chacune, un noyau russe très fort. Ce sera notre apport au processus de mondialisation.
G. A. - Pour finir, j'aimerais vous demander s'il y a un entrepreneur occidental que vous admirez particulièrement ? Quelqu'un qui vous servirait de modèle ?
O. D. - J'ai du respect pour un grand nombre d'industriels contemporains, mais j'ai une vraie admiration pour la personnalité de Henry Ford. La division du travail, le montage à la chaîne et les autres innovations qu'il a apportées dans la production et le marketing ont véritablement changé le monde industriel. C'était un homme qui avait une vraie vision.

Notes :

(1) Voir Roman Abramovitch, " Confessions d'un oligarque ", entretien avec Vera Kuznetsova, Politique Internationale, no 94, hiver 2001-2002.
(2) Valentin Youmachev est un journaliste professionnel qui a été le conseiller du président Eltsine et le chef de l'administration présidentielle en 1997-1998. Il est marié à la fille de Boris Eltsine, Tatiana Diatchenko, l'" éminence grise " de la " Famille ".
(3) Boris Berezovski est l'un des plus célèbres oligarques de la période eltsinienne, un magnat de l'industrie automobile et de la presse, dont la richesse personnelle est évaluée à 3 milliards de dollars. Ce proche de Boris Eltsine a subi des revers de fortune dès l'avènement de Vladimir Poutine. Accusé de crimes économiques, déchu du contrôle de plusieurs entreprises dont la chaîne de télévision ORT, il s'est réfugié à Londres, où il jouit du statut de réfugié politique.
Vladimir Goussinski a été l'un des grands patrons des médias russes - il possédait, en particulier, la chaîne de télévision NTV. En 1996, il a assuré, avec Boris Berezovski, le soutien médiatique à la campagne présidentielle de Boris Eltsine, un soutien qui fut pour beaucoup dans la réélection du résident du Kremlin. Mais il tombe en disgrâce au cours du second mandat de Eltsine. En 1999, son holding Media-Most est démantelé et Goussinski lui-même est accusé de fraude et poursuivi par la justice russe. Réfugié à l'étranger, il partage aujourd'hui son temps entre l'Espagne et Israël.
Puissant industriel, Mikhaïl Khodorkovski a été le président de Youkos, l'une des plus grandes sociétés pétrolières russes. Accusé de fraude fiscale, il se trouve actuellement en prison, à Moscou, dans l'attente de son procès.
(4) La privatisation des appartements - qui, à l'exception d'un nombre restreint de copropriétés, appartenaient à l'époque soviétique à des fonds de logements municipaux - a consisté en une procédure très simple : dès le début des années 1990, tout locataire en titre a pu, gratuitement, privatiser son logement en s'engageant seulement, en contrepartie, à supporter des frais de copropriété plus élevés que de simples charges. Cette procédure est toujours en vigueur aujourd'hui.
(5) Les grandes sociétés russes sont traditionnellement " invitées " à financer le parti du pouvoir. Le PDG de Youkos, Mikhaïl Khodorkovski, avait annoncé, à quelques mois des élections législatives de décembre 2003, que son entreprise allait diversifier ses financements aux partis politiques et aider non seulement le parti pro-Kremlin, mais aussi les communistes et les démocrates. En guise de représailles, un collaborateur du service de sécurité de Youkos, Alexeï Pitchouguine, a été arrêté en juin 2003 et accusé du meurtre de deux personnes. Peu de temps après, Platon Lebedev, un proche de Khodorkovski qui gérait les actifs personnels de son patron, a également été arrêté et accusé d'avoir illégalement acquis les actions d'une usine en 1995. Tout comme Khodorkovski lui-même, ces deux hommes sont aujourd'hui emprisonnés dans l'attente de leurs procès.
(6) Les " décembristes " étaient des aristocrates russes qui, en décembre 1825, fomentèrent un coup d'État contre le tsar, notamment dans le but d'abolir le servage. Leur complot ayant échoué, 121 personnes furent jugées. Cinq furent condamnées à mort par pendaison et les autres furent envoyées au bagne, en Sibérie.
(7) Oleg Deripaska fait référence à un processus élaboré par les intimes de Boris Eltsine en 1994-1995 au bénéfice de quelques très grands banquiers et de plusieurs industriels triés sur le volet : ces derniers ont obtenu la possibilité de prêter de l'argent au gouvernement en échange de l'obtention d'actions des principales entreprises du pays lors des prochaines privatisations. Après avoir ainsi financé la campagne électorale de Boris Eltsine, ces initiés ont pu, en 1996-1997, participer aux enchères (tenues pratiquement à huis clos) au cours desquelles les fleurons de l'industrie russe ont été vendus pour une fraction de leur prix véritable. Voir les détails dans l'édifiant ouvrage de Paul Klebnikov, Parrain du Kremlin, Robert Laffont, 2001, en particulier les pp. 226-241.
(8) La presse russe a souvent affirmé que Deripaska était opposé à l'adhésion de la Russie à l'OMC car il souhaiterait éviter d'avoir à faire face à la concurrence étrangère, notamment dans le domaine de l'industrie automobile.