Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Italie : plaidoyer pour l'Europe
Entretien avec Gianfranco Fini
Vice-président du Conseil italien depuis juin 2001
conduit par
Richard Heuzé
Correspondant du Figaro à Rome
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Richard Heuzé - Comment résumer votre parcours depuis votre répudiation du néo-fascisme, en janvier 1995, jusqu'à votre entrée, en juin 2001, dans le gouvernement de Silvio Berlusconi ?
Gianfranco Fini - J'appartiens à une génération née après guerre qui n'a connu que des régimes démocratiques. Nous avons respiré cette liberté dès les premières heures de notre vie. Même le Mouvement social italien, dont j'ai été secrétaire général, était un parti démocratique. En 1993, un changement radical s'est produit en Italie : la Démocratie chrétienne (DC) a disparu sous les coups de boutoir de l'opération " mains propres ". Deux ans auparavant, à la suite de la chute du mur de Berlin, le Parti communiste italien avait, lui aussi, connu une mutation historique et changé de nom. L'action conjointe de l'Histoire et des enquêtes judiciaires a entraîné la disparition de ces deux partis traditionnels. C'est dans ce contexte que le maire de Rome est élu pour la première fois au suffrage universel direct en novembre 1993. Je me présente, et 47 Romains sur 100 m'accordent leur confiance. J'ai senti, à ce moment-là, que j'étais investi d'une responsabilité nouvelle et que je devais projeter mon mouvement politique vers l'avenir, en faire une formation capable de s'associer à d'autres partis. C'est d'ailleurs pourquoi nous l'avons appelé " Alliance nationale ". Avant tous les autres, nous avions compris que la politique italienne se dirigeait vers une logique bipolaire de coalition. Au sein de l'Alliance coexistent diverses tendances, des héritiers du MSI au courant démocrate-chrétien.
R. H. - Au congrès de Bologne, en novembre 2002, vous avez résolument ancré l'Alliance nationale à droite. N'est-ce pas un choix réducteur dans un pays où, depuis cinquante ans, la vie politique s'organise au centre ?
G. F. - C'est, en effet, un parti de droite, mais qui regarde vers le centre. Je suis convaincu qu'en politique les faits comptent plus que les paroles. Aujourd'hui, dix ans après les élections de Rome où nous sommes apparus au grand jour, tout le monde en Europe s'est aperçu que nous n'avons rien à voir avec les droites racistes et xénophobes à la Le Pen ou à la Haider - dont le prototype, en Italie, est la Ligue du Nord.
R. H. - Votre déclaration de repentance, lors de votre visite en Israël, en novembre dernier, a impressionné par sa vigueur. Évoquant les lois raciales adoptées en 1938 par Mussolini, vous avez dénoncé les " pages les plus honteuses de notre passé ". Était-ce un geste improvisé, suscité par le lieu du mémorial Yad Vashem et par l'émotion du moment ?
G. F. - Absolument pas. C'était l'aboutissement d'un long processus de maturation qui a commencé lors de notre congrès fondateur de Fiuggi en janvier 1995. Les thèses du congrès condamnaient déjà les lois raciales. Le gouvernement israélien, qui m'avait invité, était d'ailleurs parfaitement conscient du long chemin que j'avais accompli.
R. H. - À propos du mur qui séparera bientôt Israël des territoires occupés, vous avez exprimé votre approbation en des termes qui vont au-delà de ce qu'on a pu entendre en Europe ou même venant de l'administration Bush. Pourquoi ?
G. F. - C'est vrai. Pour moi, c'est un instrument d'autodéfense. En allant en Israël, j'ai rencontré une mère de famille qui m'a dit : " J'ai deux fils qui vont dans la même école. Je fais en sorte que chacun prenne un autobus différent, dans l'espoir qu'au moins l'un des deux survive en cas d'attentat. " Cette déclaration m'a beaucoup frappé. Elle montre qu'il existe dans l'opinion publique israélienne une volonté de lutte pour la survie. Si ce mur empêche l'infiltration de terroristes, comme les faits semblent le prouver, il faut le construire. Quitte à l'abattre une fois la paix conclue entre les deux peuples. En cela, ce mur se distingue du mur de Berlin qui était destiné à empêcher les gens de passer à l'Ouest. Cette barrière, elle, vise à éviter que les terroristes n'agissent en toute impunité.
R. H. - Passons à l'Europe. Vous avez représenté le gouvernement italien à la Convention. Dans la préface d'un livre d'entretiens qui vous est consacré - L'Europe qui viendra (1) -, l'ancien premier ministre socialiste italien Giuliano Amato, qui était l'un des deux vice-présidents de la Convention aux côtés de Valéry Giscard d'Estaing, parle d'une " harmonie remarquable " entre lui et vous-même sur les thèmes européens et s'en félicite. Il voit un motif d'espoir dans le fait que deux personnalités appartenant à des formations antagonistes trouvent une entente de fond sur un thème aussi crucial que celui de l'Europe. Partagez-vous ce sentiment ?
G. F. - Tout à fait. C'est une caractéristique de la vie politique italienne. À la différence d'autres pays habitués depuis plus longtemps que nous à l'alternance, nous avons l'air d'être en perpétuelle campagne électorale. Nous nous affrontons sur toutes sortes de sujets. Mais, en réalité, sur les questions fondamentales, il n'y a pas de divergences de vues. L'Europe en fait partie. Giuliano Amato est l'un des esprits les plus lucides de la gauche européenne. Les membres de la délégation italienne à la Convention ont travaillé en parfaite intelligence, ce qui n'a pas été le cas de tous leurs homologues. Quand l'un d'entre eux prenait la parole, les autres étaient toujours d'accord avec lui. Il est vrai que l'Italie est membre fondateur de l'Europe et qu'elle ressent une responsabilité spéciale à son égard. Quand le président de la République plaide en faveur du renforcement des institutions européennes, il reflète le sentiment de la grande majorité de l'opinion.
R. H. - L'échec de la Conférence intergouvernementale (CIG) n'en est pas moins préoccupant. N'est-ce pas un coup d'arrêt à la formation de ce " demos " européen que l'Allemand Ralf Dahrendorf appelle de ses vœux ?
G. F. - Je ne crois pas. Certes, il existe des barrières objectives. Mais ce " demos " européen découle d'un sentiment identitaire commun, d'une manière de " vivre ensemble ". Les prochaines générations auront l'occasion d'approfondir cette recherche. Elles essaieront de renforcer cette identité bien au-delà de ce que nos pères et nous-mêmes avions envisagé. Je suis convaincu que le " demos " européen se construit lentement, jour après jour. Cela dit, je n'en suis pas moins préoccupé. La Convention a commencé ses travaux au moment le plus difficile pour l'Europe, alors qu'elle était profondément divisée sur la crise irakienne. Au départ, toutes les conditions d'un échec semblaient réunies. Mais, en fin de compte, ce qu'on a appelé l'" esprit de la Convention ", et que l'on peut comparer à un réflexe d'orgueil, l'a emporté. Malheureusement, ce succès n'a pas été confirmé par la Conférence intergouvernementale. C'est d'autant plus inquiétant que, plus le temps passe, plus cet esprit se perd. Le succès de la Convention est dû au fait qu'elle était largement ouverte, notamment aux parlementaires. En outre, elle n'a jamais eu à voter : Valéry Giscard d'Estaing, qui fut un " président royal ", et ses deux vice-présidents ont réussi avec une grande habileté à faire la synthèse des différents points de vue. Le consensus a constamment prévalu. C'est quand les gouvernements s'en sont mêlés que les blocages ont surgi. Les décisions étaient soumises au vote et devaient être adoptées à l'unanimité. Facteur aggravant : contrairement à la Convention, qui s'est déroulée au vu de tous, la CIG s'est réunie à huis clos - ce qui, vous en conviendrez, ne favorise pas la transparence !
R. H. - À qui attribuez-vous la responsabilité de cet échec ?
G. F. - Sur deux thèmes, les positions étaient irréconciliables. D'abord, sur les règles de majorité. Fallait-il reprendre la formule concoctée au sommet de Nice ou aller plus loin ? L'Espagne et la Pologne, en tout cas, n'étaient pas disposées à changer d'une virgule le mécanisme de Nice. Second problème : quelles matières fallait-il soumettre au vote à la majorité qualifiée ? En fait, la question n'a même pas été abordée, tant les tensions étaient fortes entre Jacques Chirac et José Maria Aznar. Certains, surtout en Italie, ont rendu le gouvernement de Silvio Berlusconi responsable de cet échec. Honnêtement, je pense que n'importe quel pays qui aurait assumé la présidence à ce moment-là aurait essuyé un revers identique. Des succès ont été obtenus. De nombreux dossiers importants ont été bouclés. Les neuf dixièmes du chemin ont été parcourus. Mais quand le sommet de Bruxelles s'est ouvert à la mi-décembre, on savait que la pondération des voix serait la pierre d'achoppement. C'est cette dernière ligne droite qu'on n'a pu franchir ensemble. C'est vraiment dommage.
R. H. - Comment voyez-vous l'avenir ?
G. F. - Nous devons tenir compte des réalités. L'échec de la CIG et l'absence de Constitution rendent tout plus difficile. Dix nouveaux États européens font partie de l'Union depuis le 1er mai. Le paradoxe, c'est qu'ils entrent dans une maison qu'ils ressentent comme étant la leur, mais sans en connaître les règles. Ce qui n'est pas sans danger pour l'Europe. Le clan des eurosceptiques pourrait en sortir renforcé. De ce point de vue, le résultat des européennes, à la mi-juin, sera riche d'enseignements. Enfin, cet échec apportera de l'eau au moulin de mouvements populistes comme celui de Jörg Haider qui a été récemment réélu en Carinthie.
R. H. - Ne pensez-vous pas que la victoire du socialiste Zapatero à Madrid va accélérer le processus d'approbation ?
G. F. - Je dis simplement : plus tôt nous approuverons la Constitution de l'Europe, mieux ce sera pour tout le monde, pour les membres actuels de l'Union comme pour les nouveaux entrants. Mon souhait, bien entendu, est que cet objectif puisse être atteint sous l'actuelle présidence irlandaise, et si possible avant les élections européennes. Je le répète : il est très important d'avoir des règles et des institutions communes, notamment dans les domaines de la politique étrangère et de la sécurité. Ce serait la réponse la plus clairvoyante et la plus efficace aux défis du terrorisme.
R. H. - L'Espagne, en tant qu'alliée des États-Unis en Irak, était-elle seule visée par les attentats du 11 mars ?
G. F. - Certainement pas. Ces tragiques attentats interpellent tous les Européens. C'est notre 11 septembre. Devant un tel drame, nous avons le devoir de mobiliser les consciences, les institutions et les forces politiques. Personnellement, je n'aurais eu aucune hésitation à participer à une manifestation pour la paix aux côtés de forces de gauche. Mais la paix ne se conquiert pas avec des slogans et des banderoles, contrairement à ce que semble croire la gauche. Elle implique de prendre ses responsabilités. Les priorités d'aujourd'hui ne sont plus économiques ou sociales. Elles concernent directement la sécurité. Cela n'a pas été facile d'envoyer nos soldats en Irak pour garantir la paix (2). Mais il faut savoir que si la paix doit régner demain en Irak, ce sera en partie grâce à notre présence militaire. Il ne s'agit pas de forces d'occupation, mais de libération.
R. H. - Revenons à la Constitution européenne. Faut-il faire table rase des travaux de la Convention et repartir sur de nouvelles bases ?
G. F. - Surtout pas ! Car nous risquerions de parvenir à un compromis au rabais comme cela avait été le cas au sommet de Nice. L'Europe en paie encore le prix. La Convention est parvenue à trouver un point d'équilibre entre les exigences des uns et des autres. Il ne faut pas s'en écarter. On entend souvent dire : " Mieux vaut une mauvaise Constitution qu'une phase de transition. " À mon avis, ce serait une erreur. Avec un accord a minima, on irait tout droit vers la paralysie, voire la crise de rejet. Prenons un exemple : si les domaines soumis à la règle de l'unanimité sont plus nombreux que ceux actuellement prévus par la Convention, comment réussira-t-on à prendre des décisions à vingt-cinq ? Il est pourtant urgent de parvenir à un accord. Ne serait-ce que parce que la fin de la guerre froide et des grandes confrontations idéologiques pose des problèmes nouveaux : non plus Est-Ouest, mais Nord-Sud, entre zones riches et pauvres de la planète. L'accroissement des flux migratoires est l'un des phénomènes les plus préoccupants de ces dernières années et il ne sera jamais résolu par les seules politiques nationales. Je l'affirme d'autant plus librement que je suis l'auteur d'une loi sur la régulation de l'immigration qui porte mon nom. Cette loi a rétabli un cadre de stabilité dans le chaos dont nous avions hérité en arrivant au pouvoir en juin 2001. Je ne nie pas l'importance des lois nationales en matière de contrôle de l'immigration, mais elles ne suffisent pas. Il serait bon que l'Europe apporte des réponses politiques à ces questions et qu'elle ne s'occupe pas uniquement de la stabilité de l'euro ou des paramètres économiques.
R. H. - Quelles seraient les conséquences d'un échec de la CIG sur le plan international ?
G. F. - Pour le moment, en tout cas, on a perdu une occasion de construire une Europe politique forte à côté d'une Europe économique et monétaire qui a déjà fait ses preuves. L'euro est devenu une monnaie de référence dans le monde. Qui l'aurait imaginé il y a seulement dix ans ? Une Constitution permettrait de faire de l'Europe un véritable acteur de la scène internationale. On entend parfois dire qu'il y a " trop d'Amérique " dans le monde. C'est faux : en réalité, il y a trop peu d'Europe. Cette lacune sera comblée un jour, mais sans doute pas demain. C'est pourquoi certains pays, dont la France, ont réactivé leur politique nationale. Je ne veux pas polémiquer sur la création d'un prétendu " directoire " franco-germano-britannique. Par certains côtés, ces consultations à trois constituent une forme de coopération renforcée. Quand un vide se produit, il est normal qu'il se remplisse. La France et l'Allemagne sont deux grandes puissances, deux membres fondateurs. La perspective d'une politique étrangère et de défense commune s'éloignant, il est naturel qu'elles renforcent leurs liens. À mon sens, Londres s'est unie à cet axe Paris-Berlin pour tenter de raccommoder les relations entre l'Europe et les États-Unis. Ce n'est qu'une impression. Il n'en demeure pas moins que la Grande-Bretagne est le seul pays européen qui soit en mesure de rapprocher les deux rives de l'Atlantique.
R. H. - Quel rôle l'Italie devrait-elle jouer ?
G. F. - L'Italie ne doit pas s'offusquer de ces négociations trilatérales. Elle doit, au contraire, mettre sur la table toutes ses potentialités. Du fait de l'élargissement, l'Europe est tentée de se tourner vers l'Est. Je suis convaincu que l'Italie peut contribuer à réorienter son attention vers les pays du Sud méditerranéen. Elle a là une carte majeure à jouer, notamment en raison de sa position géographique. Et cette carte est vitale, car c'est en Méditerranée que se décidera une bonne partie de sa crédibilité future.
R. H. - D'où vos prises de position en faveur d'une adhésion de la Turquie...
G. F. - Effectivement, j'y suis pleinement favorable. D'abord, parce que la Turquie l'a demandé. Ensuite, parce que ce pays occupe une place capitale dans le dispositif de l'Otan. Il est considéré comme le fer de lance d'une politique occidentale de défense dans une région extrêmement turbulente. En outre, depuis Atatürk, la Turquie possède une solide tradition laïque. Ses militaires en sont les garants. Il est vrai que, récemment, le peuple turc a démocratiquement élu un premier ministre de culture islamique, issu d'un parti à forte identité religieuse. Mais cet homme, ne l'oubliez pas, est profondément convaincu de la nécessité d'insérer la Turquie dans l'Union européenne. Au moment où l'expansion du fondamentalisme islamique inquiète toutes les capitales, il serait irresponsable de fermer notre porte à Ankara. Car où l'Union peut-elle nouer avec l'islam des liens qui ne soient pas conflictuels, sinon en Turquie ? Bien entendu, le débat reste ouvert : en Allemagne, où vit une importante communauté turque, Gerhard Schröder est favorable à l'ouverture de négociations d'adhésion. La CSU bavaroise, de son côté, est très opposée à cette perspective. Personnellement, je ne vois que des inconvénients à laisser la Turquie en dehors de l'Europe.
R. H. - Ne pensez-vous pas qu'il sera difficile de convaincre les Européens que la Turquie est un espace de liberté et de respect des droits de l'homme ?
G. F. - C'est précisément pour cette raison qu'il faut lui tendre la main. Tous les pays candidats à l'adhésion savent combien l'Europe est exigeante. Il ne suffit pas de remplir un certain nombre de critères économiques. Il faut aussi s'engager à respecter les droits fondamentaux. Comment ne pas noter que, depuis qu'elle frappe à la porte de l'Europe, la Turquie a accompli d'énormes progrès en la matière ? Va-t-on lui refuser l'entrée au motif que c'est un pays à majorité musulmane ? Cet argument n'a aucune valeur. Nous ne constituons pas un club fermé. Les fondements historiques de l'Europe sont une chose, l'identité européenne en est une autre. Rappelez-vous l'expression de Robert Schuman : " l'Europe des cathédrales. " Historiquement, il est exact que, en Europe, le lieu où l'on prie est l'église ou la synagogue, pas la mosquée - même si, à certaines époques, la culture européenne s'est enrichie au contact de l'islam. S'agissant de la période contemporaine, je ne vois pas en quoi la reconnaissance de l'identité religieuse judéo-chrétienne de l'Europe l'empêcherait d'accueillir dans ses rangs un grand pays musulman comme la Turquie.
R. H. - On oppose généralement un autre argument, qui est d'ordre géographique : la Turquie n'aurait rien à faire en Europe pour la bonne raison qu'elle est à 95 % en Asie...
G. F. - Je ne partage pas cette conception. Certes, il serait très difficile d'intégrer dans l'Union les pays du Maghreb ou ceux du Moyen-Orient, ou même la Fédération de Russie. Cette question, ce sont nos enfants qui, éventuellement, la résoudront. Mais de là à borner géographiquement l'Europe, cela ne me paraît pas possible.
R. H. - Comment l'affaire du voile islamique, qui a conduit le Parlement français à adopter une loi pour en interdire le port à l'école, a-t-elle été perçue en Italie ?
G. F. - Quand on connaît un tant soit peu la réalité française, l'attachement historique du peuple français à la laïcité de l'enseignement, on peut comprendre. Cette affaire ne me scandalise pas. Mais j'éprouve tout de même un doute. Une loi qui empêche de manifester sa foi religieuse peut conduire à l'inverse du résultat escompté. Elle peut déboucher sur des comportements plus tranchés, pour ne pas dire plus radicaux. Toute la question est de savoir si ces adolescentes portent le voile parce que leur famille le leur impose ou bien parce qu'elles cherchent leur identité à travers la religion. Dans ce dernier cas, l'interdiction du voile à l'école soulève un problème très grave : celui de l'identité des enfants de deuxième et troisième générations issus de l'immigration. L'Italie doit observer l'exemple français avec une grande attention. Chez nous, une jeune fille voilée à l'école passerait inaperçue, tant le nombre de musulmans dans notre société est réduit. Mais cela est en train de changer du fait de l'augmentation de l'immigration. Lorsqu'on voit la dégradation de certaines banlieues françaises, le développement d'une organisation sociale parallèle, la multiplication des zones déshéritées, on se dit qu'il faut à tout prix éviter une telle dérive dans notre pays. C'est pourquoi j'ai proposé d'accorder le droit de vote aux immigrés aux élections locales, dans un souci de plus grande intégration. En parallèle, j'envisage de réintroduire l'éducation civique obligatoire à l'école. Car, encore une fois, le problème est avant tout identitaire.
R. H. - Quelles doivent être les frontières de l'Europe ? Charles de Gaulle la concevait de l'Atlantique à l'Oural. Cette vision correspond-elle à vos souhaits ?
G. F. - Le Général avait un remarquable sens de la prémonition. Mais la Fédération de Russie s'étend jusqu'à Vladivostok, au fin fond de l'Asie. L'Oural représente la frontière orientale de l'Europe. Remarquez que je ne parle jamais d'Europe catholique, mais d'Europe chrétienne, c'est-à-dire englobant également l'Église réformée et tout le schisme gréco-orthodoxe. Si cette Europe politique parvient à se doter d'une politique étrangère et de défense commune, elle instaurera un rapport de bon voisinage et de partenariat avec des régions voisines comme la Russie ou les pays du Maghreb. L'Europe est désormais devenue un continent et nous devons nous affranchir des logiques nationales. Peut-être est-ce plus difficile pour un Français que pour un Italien ! Le passé colonial, le mythe de la " grandeur ", le rôle du gaullisme : tout cet héritage a contribué à forger la spécificité française. Mais, aujourd'hui, le concept d'État-nation doit être repensé.
R. H. - Winston Churchill comparait les rapports entre Londres et Washington à ceux qui prévalaient entre Athènes et Rome. Peut-on transposer sa réflexion à l'Europe ?
G. F. - Il est certain qu'Européens et Américains sont cousins. Ils n'ont pas la même identité, mais ils appartiennent à une même famille : l'Occident. Outre-Atlantique deux courants de pensée se font face : il y a ceux qui craignent l'Europe et ne veulent pas qu'elle réalise son unité ; et ceux, plus nombreux, Républicains comme Démocrates, qui voient dans l'Europe le deuxième pilier de l'Occident et de l'Otan. Un pilier qui n'est pas conçu comme un adversaire mais comme un allié avec lequel il convient de partager les responsabilités. Aux Européens de savoir prendre leur part dans cette répartition des tâches. Dans certaines régions du monde, l'Europe est capable de garantir la paix mieux que ne le font les États-Unis. C'est le cas du Proche-Orient. Malheureusement, tant qu'elle continuera à se diviser selon des clivages nationaux, il y a de grandes chances pour qu'elle reste impuissante.
R. H. - Au lieu de parler d'une seule voix, comme elle pourrait le faire aux Nations unies...
G. F. - Certes, l'idéal serait qu'elle puisse obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité. Si la Constitution européenne finit par voir le jour, rien ne devrait l'en empêcher. Encore faut-il obtenir une réforme du Conseil, ce qui ne paraît pas être pour demain. Je respecte les positions de Paris et de Londres qui souhaitent conserver leur siège de membre permanent. Mais on ne peut pas, non plus, figer éternellement les Nations unies dans une logique qui date d'il y a cinquante ans. La guerre froide est terminée. L'économie s'est mondialisée, le terrorisme aussi, comme en témoignent le 11 septembre aux États-Unis et l'effroyable massacre du 11 mars à Madrid. Il faut tenir compte de ces changements et donner à l'ONU les moyens de faire respecter la démocratie et la sécurité sur l'ensemble de la planète. Personnellement, je suis en faveur d'un renforcement considérable du rôle de l'Assemblée générale.
R. H. - Êtes-vous préoccupé par la croissance débridée de la Chine ?
G. F. - Ce pays est un cas fascinant. Jusqu'à présent, on a toujours observé que seuls les régimes démocratiques et libéraux pouvaient connaître un développement économique vertigineux. La Chine est l'exemple du contraire. Combien de temps durera le communisme chinois ? Personne ne le sait. Il est évident que la croissance chinoise repose sur le dumping social, ce qui crée de fortes distorsions de concurrence sur le plan international. Comment des économies occidentales, qui attachent tant de valeur à la protection des droits des travailleurs, peuvent-elles résister à un pays où les gens triment seize heures par jour sans prendre aucun congé ? Imposer des contingentements et des quotas douaniers ne servirait à rien. La véritable confrontation se jouera dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) dont il est urgent de relancer les travaux.
R. H. - Comment voyez-vous le duel Kerry-Bush ?
G. F. - Kerry a beaucoup d'atouts dans sa manche. Pas seulement parce qu'il a remporté haut la main les primaires démocrates, mais parce qu'il reproduit d'une certaine manière le mythe Kennedy. L'analogie est impressionnante : catholiques tous les deux ; originaires l'un et l'autre d'un petit État ; décorés pour faits de guerre, le premier dans le Pacifique, le second au Vietnam... Kerry est à mille lieues de l'image du démocrate libéral et insensible aux valeurs patriotiques. Pour George Bush, ce sera sûrement un rival très sérieux. C'est presque banal de le dire, mais le résultat dépendra de deux éléments. D'abord, le déroulement de l'après-guerre en Irak. Selon que les attentats contre les Américains se stabilisent ou s'intensifient, selon que le transfert de souveraineté à un gouvernement irakien s'effectue ou non en juin dans de bonnes conditions, les Américains en attribueront le mérite ou, au contraire, en feront porter la responsabilité au président George Bush. Second facteur : la reprise. Si la locomotive de l'économie repart, le gouvernement en tirera profit. En cas de stagnation, les Démocrates seront avantagés. Mais l'essentiel est ailleurs : la grande différence entre le Vieux et le Nouveau Continent, c'est que le modèle américain vise à produire des richesses alors que l'Europe, elle, est tout entière axée sur la protection sociale et la redistribution des revenus.

Notes :

(1) L'Europa che verrà (L'Europe qui viendra), livre interview de Gianfranco Fini par Carlo Fusi, Fazi Editore, 2003.
(2) La mission italienne " Antica Babilonia " basée à Bassora sous commandement britannique comprend environ 3 000 hommes. En novembre 2003, dix-neuf d'entre eux, dont treize carabiniers, ont péri dans un attentat-suicide à Nasiriyya.