Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Rwanda, dix ans après
Entretien avec Paul Kagamé
Président du Rwanda depuis le 17 avril 2000 (désigné par le Parlement et le Conseil des ministres)
conduit par
Colette Braeckman
Journaliste
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Colette Braeckman - Monsieur le Président, vous entamiez une visite officielle en Belgique le jour même où le journal Le Monde a publié des extraits de l'enquête du juge Bruguière sur la destruction de l'avion du président Habyarimana. Ces passages vous accusent d'avoir commandité cet attentat. Qu'y répondez-vous ?
Paul Kagamé - Je me contenterai de répéter, une nouvelle fois, que le Front patriotique rwandais et moi-même n'avons absolument rien à voir dans cet attentat. Si l'on souhaite savoir la vérité, que l'on interroge ceux qui se trouvaient à ce moment-là à l'aéroport de Kanombe - les Français, les Belges, l'ONU ! Ma réaction à ces " révélations " est franche : je pense que ceux qui ont rendu ces allégations publiques sont aussi méprisables que ceux qui les ont rédigées. Oui, j'estime que de telles manœuvres sont parfaitement sordides. De toute manière, à mes yeux, ce n'est pas cet attentat qui a provoqué le génocide. Ce dernier était en préparation depuis longtemps. Il aurait eu lieu dans tous les cas de figure. On peut même dire qu'un génocide larvé se déroulait depuis 1959, année où les Tutsis ont commencé à être massacrés et chassés du pays.
C. B. - D'après vous, qui a inspiré la publication de ce rapport ? P. K. - Lors de mon entrevue avec le ministre belge des Affaires étrangères, Louis Michel, nous nous sommes interrogés sur les raisons profondes de ces fuites. Je n'en vois qu'une : à Paris, certains ont du sang sur les mains et tentent de le camoufler en faisant passer les victimes du génocide pour les bourreaux... Comme vous le savez, la France n'a jamais voulu reconnaître ses responsabilités dans ce qui s'est passé au Rwanda (3). Elle n'a jamais modifié sa position et, depuis dix ans, elle ne nous a nullement aidés à reconstruire le pays. La publication de cette enquête me paraît le fruit d'une intention politique des autorités françaises.
C. B. - Ces révélations pourraient perturber vos relations avec la France ! Et pourtant, le 12 septembre, lors de votre prestation de serment, on vous a entendu prononcer quelques phrases en français. S'agissait-il d'un signal politique ? P. K. - Si j'ai tenu à prononcer mon discours d'investiture en kinyarwanda, la langue de tous les Rwandais, mais aussi en français et en anglais, c'est pour bien signifier deux choses : premièrement, que le Rwanda doit être ouvert sur le reste de la planète ; et, deuxièmement, qu'il n'appartient pas plus à la francophonie qu'au monde anglophone. Les langues étrangères sont une richesse et un outil de développement phénoménal. C'est pourquoi notre enseignement se fait désormais en trois langues. Je n'ai aucune préférence entre le français et l'anglais et si c'est en anglais que je m'exprime le plus souvent, c'est dû uniquement au fait que j'ai été exilé dans un pays anglophone. Il s'agit d'un accident de l'histoire et non pas d'une préférence personnelle. Ce que j'ai voulu exprimer dans ce discours, c'est la volonté d'unité de notre pays. Mais j'avoue que si j'ai parlé en français, c'est aussi parce que, sur certains points, je tenais à être bien compris de tous, y compris des étrangers. Malheureusement, ma connaissance du français demeure insuffisante et il me faut encore me perfectionner...
C. B. - En anglais et en français, précisément, vous avez vilipendé les " experts " étrangers et demandé qu'ils respectent le choix des Rwandais, c'est-à-dire le résultat des élections. Pourquoi ces critiques ? P. K. - J'ai eu le sentiment que certains des observateurs européens qui ont suivi notre élection présidentielle de l'année dernière avaient des idées préconçues. Dès le départ, ils avaient opté pour une vision négative, indépendamment de tout ce qu'ils pourraient constater sur le terrain (4). Leur opinion était faite d'avance. Résultat : sur place, ils n'ont vu que ce qu'ils voulaient bien voir. Quant aux prétendus " experts " du Rwanda, j'ai parfois le sentiment qu'ils veulent nous imposer leurs conceptions politiques. De notre côté, nous refusons que l'on nous dicte la marche à suivre. Notre pays a son histoire, sa culture, ses traditions et nous demandons que l'on nous respecte comme nous respectons les autres. C'est sur cette base-là que nous souhaitons construire le Rwanda nouveau. Je suis intimement persuadé qu'avant de demander de l'aide au reste du monde l'Afrique - et le Rwanda en particulier - doit apprendre à compter sur elle-même et à définir ses propres priorités. Au fond, je ne comprends pas les critiques occidentales. Entre l'indépendance du Rwanda, en 1962, et notre arrivée au pouvoir en 1994, notre pays a subi énormément de discriminations et de violences. Or au cours de toutes ces années, on n'a guère entendu les Européens protester ! Aujourd'hui, nous avons rétabli la stabilité et nous sommes aptes à décider nous-mêmes de notre sort. L'Occident nous a demandé d'organiser des élections et nous l'avons fait. Il est incontestable que le Rwanda a connu une grande avancée démocratique. Mais j'ai l'impression que certains préféraient un autre candidat que moi (5) et qu'ils n'arrivent pas à accepter qu'il n'ait pas gagné.
C. B. - Le jour de l'élection, des dizaines de milliers de Rwandais ont chanté " Itzinzi ", la victoire. On a le sentiment qu'ils célébraient autre chose qu'un succès électoral. Quel sens donnez-vous à cette consultation, que vous avez remportée avec 95,5 % des voix ? Quelle est la signification de ce résultat pour vous-même et pour votre parti, le FPR ? P. K. - Il s'agit d'une étape importante qui marque, tout d'abord, la fin de la transition politique ouverte en 1994, au lendemain du génocide. Au cours de ces neuf dernières années, nous avons mis en place diverses institutions afin de jeter les bases d'un nouvel État. Le pays s'est doté, l'an dernier, d'une nouvelle Constitution. Nous avons dû, aussi, résoudre un certain nombre de problèmes qui découlaient du génocide : entamer le processus de réconciliation ; innover en matière de justice ; veiller au respect des droits de l'homme ; rétablir la sécurité pour tous les Rwandais ; enfin, nous avons mis en place une stratégie de lutte contre la pauvreté. Aujourd'hui nous sommes sortis de la transition et, cette phase politique étant terminée, nous pouvons avancer dans un cadre plus stable. Mon mandat est de sept ans ; c'est une durée qui nous permettra de développer des projets à long terme.
C. B. - Cette élection présidentielle, la première élection générale depuis le génocide, n'a-t-elle pas également marqué la fin d'une époque ouverte avec le début de l'ère coloniale ? P. K. - Précisément. Nous avons voulu mettre définitivement fin à l'ère coloniale et à la période post-coloniale, à laquelle appartenait le régime précédent. Actuellement, nous sommes en mesure de choisir notre propre voie en nous fondant sur les valeurs et sur les traditions qui nous sont propres. J'insiste sur ce point. Ne vous méprenez pas : nous ne sommes pas mus par un sentiment de nostalgie, même s'il me semble indéniable qu'autrefois le Rwanda était un pays en bien meilleur état qu'aujourd'hui et qu'il y faisait bon vivre. Nous voulons simplement nous réapproprier notre passé. Évidemment, une telle démarche fait grincer des dents dans certains pays étrangers...
C. B. - Concrètement, quelles seront les priorités de votre septennat ? P. K. - Durant notre campagne, nous avons mis l'accent sur trois thèmes : l'unité du pays, la démocratie et le développement économique. À présent que la phase politique est terminée, nous devons poursuivre le processus d'unité nationale et de réconciliation afin de consolider la paix et l'unité de tous les Rwandais. Mais nous devons aussi aborder le front économique, lutter contre la pauvreté, investir dans l'éducation et dans les infrastructures, nous occuper du problème du sida... Vous le voyez : la tâche s'annonce ardue ! Ce qui me réconforte, c'est le fait qu'il y a eu au Rwanda un changement de mentalité. Aujourd'hui, la population veut travailler et faire progresser le pays. Dans cette optique, notre ambition est double : d'une part, nous aspirons à jouer tout notre rôle économique dans la région ; d'autre part, le Rwanda a pour vocation de devenir un pays de services.
C. B. - Vous n'accordez donc plus la priorité à l'agriculture ? P. K. - L'agriculture a longtemps été la base de notre économie. Elle fait toujours vivre 80 % des Rwandais. Mais elle a ses limites, surtout lorsqu'elle se borne à la subsistance et qu'elle ne débouche pas sur l'agriculture commerciale. Or nos terres sont exiguës, tout comme nos débouchés. Nous sommes donc voués à développer d'autres secteurs : les services, les nouvelles technologies, l'informatique. Le facteur humain - dans lequel nous devons investir - et la technologie de pointe : voilà la clef de notre futur développement.
C. B. - Quels sont les pays que vous prenez en exemples ? P. K. - La plupart de ces pays se situent en Asie : il s'agit de Singapour, de la Malaisie, mais aussi de l'Inde, malgré la différence de dimension. Nous avons beaucoup d'enseignements à tirer de la manière dont l'Inde a su progresser au cours de ces dernières années - je pense, en particulier, au développement de l'informatique.
C. B. - De telles ambitions vont-elles modifier les relations de coopération que vous entretenez avec vos amis traditionnels - la Belgique, la Grande-Bretagne ou encore les pays scandinaves ? P. K. - L'un n'empêche pas l'autre ! Avec les Suédois, les Hollandais et les Britanniques, nous avons mis au point une formule de développement que je trouve très intéressante. Voilà en quoi cette coopération consiste : de notre côté, nous définissons nos objectifs de développement ; nos partenaires, eux, déterminent l'aide qu'ils peuvent nous apporter pour nous permettre d'arriver à nos fins. Bref, nous nous engageons à atteindre des objectifs communs et nous partageons une obligation de résultat. Nous sommes également convenus de faire appel, après un certain temps, à une tierce partie, indépendante, qui sera chargée d'évaluer nos réalisations et de souligner les carences de part et d'autre. C'est que nous ne souhaitons pas demeurer éternellement à la charge des contribuables de vos pays ! Voilà pourquoi nous demandons une évaluation neutre de l'utilisation que nous faisons de l'aide étrangère. Cette surveillance nous indiquera la meilleure manière d'affecter les financements internationaux dont nous bénéficions. Je vous avoue qu'il m'arrive d'être perplexe en songeant aux montants qui, durant quarante ans, ont été attribués au Rwanda au titre de l'aide internationale. Il y a eu tant de projets, tant de bailleurs différents ! Et pourtant, le niveau de vie n'a pas changé. Les Rwandais sont toujours aussi pauvres. Cela ne peut plus durer !
C. B. - Dans le domaine de la justice, plusieurs questions se posent. Première d'entre elles : pourquoi êtes-vous entré en conflit avec le procureur du Tribunal pénal international sur le Rwanda (TPIR) (6), Carla Del Ponte, jusqu'à obtenir son remplacement par le juge gambien Hassan Jallow ? P. K. - Je veux être très clair sur ce point : si Mme Del Ponte a été relevée de ses fonctions au TPIR - elle est aujourd'hui chargée de s'occuper uniquement de l'ex-Yougoslavie -, le Rwanda n'y est pour rien. Cette décision est du ressort exclusif des Nations unies. Il n'en est pas moins vrai que nous avons eu divers contentieux avec Mme Del Ponte et que nous l'avons fait savoir. Ces litiges portaient sur plusieurs points. D'abord, le coût prohibitif du Tribunal. Il nous a coûté 800 millions de dollars, alors qu'il n'a pas fait progresser la justice au Rwanda ! En effet, nous estimons que justice n'a pas été rendue et que les victimes du génocide n'ont pas obtenu satisfaction. Un seul exemple : au cours du génocide, de nombreuses femmes rwandaises ont subi des viols. Cette pratique a été une véritable arme de guerre. Mais, à Arusha, il est arrivé que l'on aille jusqu'à se moquer des témoignages - ô combien douloureux - de ces femmes ! Ces victimes, malades, contaminées, ne sont pas soutenues alors que les prévenus qui se trouvent à Arusha dans l'attente de leur procès bénéficient, eux, de tous les égards ! Autre sujet de discorde : le fait que Mme Del Ponte se soit écartée du jugement des auteurs du génocide pour s'intéresser aux militaires du FPR qui se sont rendus coupables de crimes durant la guerre. De notre point de vue, mettre ces crimes-là sur le même pied que le crime de génocide, c'est, tout simplement, une insulte. Une insulte qui ignore, par surcroît, que certains de nos militaires sont passés en Cour martiale, ont été jugés et condamnés. Quelques-uns d'entre eux ont même été condamnés à mort ; mais, face au tollé de l'opinion internationale, nous avons renoncé à les exécuter. Savez-vous qu'il y a eu des cas où des combattants du FPR qui avaient commis des crimes de guerre se sont rendu compte qu'ils ne s'en sortiraient pas et ont préféré se donner la mort, par désespoir ? Voilà qui prouve, si besoin était, que nos brebis galeuses ne jouissent d'aucune espèce d'impunité ! Il n'empêche : Carla Del Ponte a souhaité se pencher sur ces cas-là, alors qu'elle n'avait même pas terminé l'examen des cas des génocidaires ! Nous avons fini par nous interroger sur ses motivations - surtout lorsque, se trouvant dans l'impossibilité de cumuler la présidence du Tribunal sur le Rwanda et de celui sur l'ex-Yougoslavie, elle a déclaré vouloir conti- nuer à travailler sur le Rwanda. D'où lui venait une telle " persévérance " envers nous ? Aurait-elle eu une mission à remplir ?
C. B. - Pourquoi l'ancien président Bizimungu (7) est-il toujours détenu sans procès ? P. K. - Voyons d'abord pourquoi il a été arrêté. Vous n'êtes pas sans savoir que de lourdes charges pèsent sur lui, y compris des dossiers de corruption. Par surcroît, il est accusé d'avoir eu des contacts avec des militaires des anciennes forces armées rwandaises et avec des miliciens Interahamwe. Bref, avec les auteurs du génocide. En outre, il a tenté de créer un nouveau parti, alors que c'était interdit durant toute la période de la transition. Convenez que, en tant que chef de l'État, il aurait dû veiller à faire appliquer la loi, au lieu de la transgresser ! Aujourd'hui, si son jugement traîne, c'est parce que ses avocats - pour des raisons que j'ignore - ont recours à des pratiques dilatoires. Personnellement, j'aimerais que cette affaire, qui commence à peser, soit réglée de manière claire, une fois pour toutes. Il faut en finir, dans le cadre de la loi. Mais je ne suis pas certain que l'amnistie serait une bonne solution. Je connais le personnage : il est même capable de tout faire pour retourner en prison, à grand renfort de publicité, à seule fin de faire parler de lui et d'apparaître comme un " martyr " !
C. B. - Le système de gaçaça, qui institue la justice participative (dans les collines, tous les habitants assistent à l'énoncé des crimes et au prononcé des sentences), se trouve toujours dans sa phase expérimentale. Sera-t-il étendu à tout le pays, malgré les problèmes qui surgissent lors de son application ? P. K. - En principe, oui. Malgré les difficultés qui se font jour - au premier rang desquelles le fait qu'il apparaît que les criminels ont été bien plus nombreux que nous ne le pensions -, je crois que cette organisation de la justice contribue au processus de guérison de notre peuple. Il est important que les coupables avouent leurs crimes et demandent pardon aux victimes. D'une part, la confession soulage leur conscience ; mais, surtout, ces aveux réconfortent les rescapés qui apprennent ainsi, même si c'est douloureux, comment sont morts leurs proches et où leurs corps ont été abandonnés. De toute façon, nous n'avons pas d'autre choix que de recourir à cette justice gaçaça, si ce n'est, le cas échéant, l'amnistie. Mais cette dernière option n'est pas satisfaisante. Ne serait-ce que parce que si nous décidions de proclamer l'amnistie sur une large échelle, les survivants du génocide seraient vraisemblablement tentés de se faire justice eux-mêmes... Laisser les suspects en prison dans l'attente d'un procès " normal " - c'est-à-dire suivant le calendrier judiciaire - n'est pas une meilleure solution. Primo, parce qu'il nous faudrait entretenir les prisonniers, ce qui pèse sur le budget de l'État. Et secundo, parce que, sur le plan judiciaire, nous ne nous en sortirions pas : il faudrait 500 ans pour pouvoir juger tout le monde ! Voilà pourquoi nous avons instauré la gaçaça. Bien sûr, comme je viens de vous le dire, ce système risque de révéler qu'un grand nombre de Rwandais - peut-être jusqu'à 500 000 - ont pris part au génocide, à des degrés divers. Ce sera lourd à gérer, mais le pays devra regarder son passé en face. Après les procès, certains des coupables vont être affectés, en guise de réparation, à des travaux d'intérêt général. En un mot, il faut que justice se fasse. Et malgré toutes les difficultés qui ne manqueront pas de se poser, je continue à croire que la gaçaça peut être une voie vers la réconciliation.
C. B. - Évoquons la République démocratique du Congo, dont les troupes rwandaises se sont officiellement retirées en octobre 2002. Vous aviez convié le président Joseph Kabila à votre prestation de serment, mais il a décliné l'invitation. Aujourd'hui, les relations entre les deux pays se sont-elles normalisées ? P. K. - Il est vrai que, contrairement au président ougandais Yoweri Museveni, le président Kabila n'est pas venu ; il a néanmoins dépêché à Kigali une délégation de haut niveau comprenant deux vice-présidents et le ministre des Affaires étrangères. La normalisation des relations entre nos deux pays peut prendre du temps, mais elle est en bonne voie. Je suis confiant pour l'avenir et c'est avec beaucoup d'intérêt que je suis la mise en place des institutions de la transition en RDC (8). Nous sommes prêts à collaborer avec le gouvernement de transition au sujet de tous les problèmes qui nous concernent, au premier rang desquels la présence sur le sol congolais des Interahamwe, les auteurs du génocide, qui aspirent encore à nous attaquer. Peut-être ne saviez-vous pas que certains de leurs groupes ambitionnaient même de venir perturber notre processus électoral ! Il faut que le processus de démobilisation, de désarmement et de rapatriement de ces groupes armés se poursuive. Telle est la tâche assignée à la MONUC (Mission des Nations unies en République démocratique du Congo) (9). Je précise, à cet égard, que la vérification du désarmement - confiée à des militaires sud-africains - doit continuer. Pour l'heure, je suis bien obligé de constater que certains problèmes, qui n'ont toujours pas été résolus en RDC, pèsent encore sur la sécurité du Rwanda. J'espère que le gouvernement de transition de Kinshasa finira par régler ces questions.
C. B. - Quels sentiments vous inspirent les millions de victimes de la guerre en RDC ? P. K. - La commisération, la sympathie, les regrets... Je suis absolument désolé de la mort de tous ces civils innocents. Ils ont été les victimes de l'absence d'autorité de l'État dans ce pays où nous avons été conduits à plusieurs reprises à porter la guerre afin de combattre, je le répète, des dangers qui nous menaçaient directement. Je compatis évidemment au sort de tous les Congolais tombés au cours de ces affrontements. À présent, je souhaiterais rencontrer le président Joseph Kabila et examiner avec lui les problèmes bilatéraux qui subsistent encore entre nos deux pays. Je serais très heureux si, un jour, il acceptait de se rendre au Rwanda ; et j'espère que je pourrai moi-même visiter la République démocratique du Congo. Aujourd'hui, je salue la mise en place des institutions de la transition. Je suis persuadé qu'il s'agit là d'un pas très positif pour l'avenir.
C. B. - Il y a dix ans, on vous connaissait plutôt discret, réservé. Mais lors de la campagne électorale de l'année dernière, on vous a vu sillonner le pays, tenir trois meetings par jour, parler et sourire à tout le monde. Avez-vous réellement changé ? Ou bien êtes-vous devenu, comme l'affirment vos contempteurs, un adepte du culte de la personnalité ? P. K. - Rassurez-vous, je suis toujours le même. Évidemment, j'ai dû me plier aux contraintes d'une campagne électorale qui, dans toutes les régions du pays, m'a mis en contact avec les couches les plus diverses de la population. Cette nouvelle expérience aura été passionnante, quoique très fatigante. Mais ce qui m'a rendu heureux, ce n'est pas cette campagne tellement personnalisée - j'avais, d'ailleurs, de la peine à demander aux électeurs de voter pour moi. Ce qui, voyez-vous, m'a tellement comblé, c'est de me rendre compte que le travail que j'ai effectué avec le gouvernement durant ces neuf années de transition avait été vraiment compris et approuvé. Il n'empêche : tout au long de cette campagne, je ne rêvais que de revenir à mon bureau et de reprendre le boulot ! J'avoue aussi qu'à Byumba, à Gisenyi, à Butare - bref, partout dans le pays -, au vu de la ferveur populaire, j'ai eu l'impression que tous mes concitoyens étaient les membres d'une seule grande famille. J'ai perçu un profond sentiment d'appartenance au même pays, au même peuple. Je vous assure que, pour quelqu'un qui, comme moi, a connu l'exil, c'est un sentiment très nouveau et très fort. Mon plus grand succès aura été de voir tous les Rwandais à nouveau réunis. Refaire l'unité nationale, entamer la reconstruction du pays, c'est ce qui compte le plus à mes yeux.

Notes :

(1) Depuis 1975 et la signature d'un accord de coopération militaire entre Paris et Kigali, la France entretenait au Rwanda une mission de coopération militaire. La réactivation d'accords de défense avait permis, dès l'attaque du FPR en 1990, d'intensifier cet engagement, qui se traduisit par d'importantes livraisons d'armes mais aussi par l'entraînement de l'armée rwandaise, par des conseils opérationnels ainsi que, selon de nombreux témoignages, par la participation directe de militaires français à des combats et à des tâches de contrôle des populations et d'identification de suspects.
(2) Le 22 juin 1994, alors que des centaines de milliers de Tutsis avaient déjà été massacrés sans que nul n'intervienne, que le FPR se rapprochait de la capitale et que la défaite des Forces armées rwandaises apparaissait inéluctable en dépit des conseils prodigués par les Français sur le plan tactique, l'opération Turquoise fut lancée. Il s'agissait, en principe, de se porter au secours des Tutsis menacés ; mais, en réalité, cette intervention fut, dans un premier temps tout au moins, interprétée par l'armée gouvernementale comme un soutien direct destiné à empêcher le FPR de s'emparer de Kigali. À Paris, cependant, l'opération fut controversée et ses mobiles avoués furent mis en question. Les risques politiques et militaires de l'intervention conduisirent le premier ministre Édouard Balladur, soutenu par le ministre de la Défense François Léotard, à restreindre la portée de l'opération à ses seuls volets humanitaires. Ces limitations prirent de court les militaires déjà présents sur le terrain et prêts à engager des combats avec le FPR. Elles contredirent, aussi, la politique de l'Élysée. Le président Mitterrand aurait, en effet, souhaité empêcher la victoire du FPR, considéré comme un instrument des " Anglo-Saxons ".
(3) L'enquête sur la responsabilité de la France dans le génocide rwandais, conduite, en 1998, par une Mission parlementaire dirigée par Paul Quilès, avait représenté un premier effort d'investigation. Mais elle s'était arrêtée aux portes de l'institution militaire et, surtout, des services secrets.
(4) Amer vis-à-vis des observateurs occidentaux, Paul Kagamé a reproché à maintes reprises aux Européens d'avoir écouté les critiques de ses adversaires et d'avoir impitoyablement relevé les innombrables failles techniques du scrutin, sans remarquer, dix années après le génocide, les mérites de l'opération et les efforts qu'elle représentait.
(5) Paul Kagamé fait ici référence à Faustin Twagiramungu, qui fut premier ministre du Rwanda en 1994-1995. Son parti, le Mouvement démocratique républicain, a été dissous par le pouvoir en 2003. Après une campagne électorale houleuse - son appartement a notamment été fouillé par la police qui l'accusait d'" atteinte à la sûreté de l'État " -, Faustin Twagiramungu a obtenu 3,62 % des voix (contre 95,5 % à Paul Kagamé).
(6) Créé par le Conseil de sécurité des Nations unies en novembre 1994 pour juger les crimes de guerre commis au Rwanda, le TPIR siège à Arusha, en Tanzanie, et fonctionne sur le modèle du TPI pour l'ex-Yougoslavie.
(7) L'ancien président Pasteur Bizimungu se trouve actuellement en prison. Il est accusé d'avoir voulu créer un nouveau parti - " Unité " - alors que la loi sur les partis politiques interdisait l'apparition de nouvelles formations politiques avant la fin de la transition. Des charges de corruption ont également été invoquées contre lui.
(8) L'accord de paix " global et inclusif " mis au point en Afrique du Sud prévoit la mise en place, à Kinshasa, d'un gouvernement de transition chargé de conduire le pays à des élections générales dans un délai de 24 mois. Au sein de ce gouvernement, les anciens " rebelles " - c'est-à-dire le Mouvement pour la libération du Congo, soutenu par l'Ouganda, et le Rassemblement congolais pour la démocratie, soutenu, sinon créé de toutes pièces, par le Rwanda - sont représentés sur le même pied que les ministres proches du président Joseph Kabila. Les leaders de ces deux mouvements, respectivement Jean-Pierre Bemba et Azarias Ruberwa, occupent les fonctions de vice-présidents. Autrement dit, le Rwanda dispose désormais, tout du moins en principe, d'une courroie de transmission directe à Kinshasa.
(9) La MONUC (Mission des Nations unies au Congo) est composée de 10 500 hommes. Initialement chargée, en vertu du chapitre VI de la Charte des Nations unies, de vérifier l'application des accords de paix, elle a été dotée, en 2003, d'un mandat dit " sous chapitre VII " permettant aux Casques bleus de faire usage de leurs armes pour " imposer la paix ". La mission est dirigée, à Kinshasa, par l'Américain William Swing.