Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Afrique du Sud : Une décennie de compromis
Article de Sabine Cessou
Journaliste indépendante, ancienne correspondante de Libération en Afrique du Sud. Afrique du Sud :
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Pour la troisième fois depuis la fin de l'apartheid, le 14 avril, les Sud-Africains se sont rendus aux urnes. Certain de renouer avec son score de 1999 - 66,4 % des voix -, l'ANC fête dix ans de démocratie dans un climat de paix. Des affrontements sporadiques continuent, entre partisans de l'ANC et de l'Inkhata dans la province du Kwazulu Natal, mais les violences politiques ont été endiguées. Certes, le gouffre des inégalités et ses répercussions sur une criminalité record laissent planer le doute sur la pérennité du " miracle " sud-africain. Des voix de plus en plus nombreuses, au sein de la communauté blanche, n'en tombent pas moins d'accord avec Nadine Gordimer, prix Nobel de littérature, pour qualifier d'" extraordinaire " le chemin accompli.
Un nouveau sentiment national n'est peut-être pas né, mais le consensus règne entre les différentes communautés de la " nation arc-en-ciel ". Les efforts de réconciliation déployés par Nelson Mandela pendant son seul et unique mandat, de 1994 à 1999, ont payé. Les peurs blanches se sont atténuées. Les frustrations noires, en revanche, se sont accumulées et font peser sur l'avenir du pays une incertitude d'autant plus lourde que les porte-voix de la communauté ne sont guère écoutés. Tout se passe comme si le compromis conclu avant 1994 entre le pouvoir politique noir et la puissance économique blanche pouvait se dispenser d'une véritable culture démocratique. C'est peut-être là, au-delà des effets dramatiques du sida ou de l'épineuse question des terres, que se trouve le principal danger pour l'avenir.
Un pays miraculé
C'est à un Blanc, le leader communiste Joe Slovo, que l'ANC doit cette idée de génie : une " sunset clause " qui, en échange du pouvoir, garantirait à la minorité blanche l'amnistie générale et des postes dans la fonction publique. En proposant le partage du pouvoir pendant une période provisoire, Joe Slovo n'a pas seulement sorti de l'impasse, en août 1992, les négociations entre Frederik de Klerk et Nelson Mandela. Il a aussi permis à l'ANC de récupérer une administration en état de marche (2) et au " miracle " sud-africain de se produire. Un miracle bancal, sans doute, puisque la communauté noire a dû accorder un pardon inconditionnel à d'anciens bourreaux qui ne se sont ni repentis pendant les audiences de la Commission vérité et réconciliation (TRC), ni expliqués devant la justice. Miracle tout de même, dont les premiers bénéficiaires auront été les anciens responsables politiques de l'apartheid. Deux anciens présidents, Pieter Willem Botha et Frederik de Klerk, coulent, en effet, des jours tranquilles au bord de la mer, chez eux, alors qu'ils auraient pu être poursuivis par la justice pénale internationale pour crimes contre l'humanité. Seul Eugene de Kock, ancien colonel de police, purge actuellement une peine de prison.
La sunset clause, censée protéger pendant cinq ans l'emploi des fonctionnaires blancs, n'a pas empêché l'ANC de lancer très vite un vaste programme de discrimination positive dans l'administration, tout en dégraissant les effectifs. En 1998, le gouvernement s'est donné un an pour attribuer 50 % des postes d'encadrement à des " personnes historiquement désavantagées ". Entre 1995 et 1997, 25 000 personnes ont été licenciées avec indemnités tandis que 48 000 sont parties volontairement. Aujourd'hui, 71 % des 1,1 million de fonctionnaires que compte le pays sont noirs, contre moins de 50 % en 1994. La part des Blancs, elle, est passée de 44 % à 18 %.
Dans l'armée, l'intégration des " forces non statutaires " - tout ce qui ne relevait pas de l'armée régulière pendant l'apartheid - s'est accompagnée d'une réduction de 20 % des effectifs. Sur un total de 80 000 hommes, la nouvelle armée de métier compte aujourd'hui 11 000 ex-membres de Umkhonto we Sizwe (MK, branche armée de l'ANC), 5 200 anciens combattants de l'Armée de libération du peuple azanien (Apla, branche armée du Congrès panafricain), ainsi que 8 000 éléments des armées des anciens bantoustans (Ciskei, Bophutatswana et Kwazulu Natal). Les deux tiers des troupes proviennent encore des ex-Forces de défense sud-africaines (SADF) - une proportion que le gouvernement voudrait rapidement voir tomber à 34 %.
Une part, certes paradoxale, du " miracle " est due au
fait que les Blancs tiennent toujours les rênes du secteur privé, alors que les Noirs dominent la sphère politique et la fonction publique. Là, ils œuvrent progressivement à leur " economic empowerment " (" montée en puissance économique "), par le biais de l'affirmative action et de transferts de capitaux à leur profit (3). " La lutte est désormais économique ", rappelle tous les jours le seul quotidien national noir, The Sowetan. Beaucoup, au sein des instances exécutives de l'ANC, ne pensent pas différemment. " Tant que le pouvoir économique nous échappera, la révolution ne sera pas achevée ", confie Ngoako Ramathlodi, ancien gouverneur de la province du Limpopo, membre du Comité exécutif national (NEC) de l'ANC et proche de Thabo Mbeki.
Pour faire avancer son projet de " transformation " sans porter préjudice aux secteurs développés de l'économie, l'ANC a choisi la méthode douce. Loin de s'arrêter le 27 avril 1994, la négociation s'est prolongée sous diverses formes. Des " sommets nationaux " ont été organisés pour aplanir les divergences sur tous les sujets brûlants : sécurité dans les campagnes, emploi, sida. La collaboration entre puissance publique et secteur privé est passée par des Partenariats public-privé (PPP) aussi importants que le projet de développement du corridor de Maputo, destiné à relier la principale province industrielle du pays, Gauteng, à son débouché maritime le plus proche, la capitale du Mozambique. Diverses initiatives, telles que les associations et organes consultatifs Business Against Crime, Business Trust ou encore l'International Marketing Council (IMC), réunissent des responsables politiques et des grands patrons afin de favoriser la lutte contre la criminalité, la création d'emplois ou la promotion d'une meilleure image de l'Afrique du Sud.
Érigées en mode de gouvernement par l'ANC, la négociation, la consultation et la recherche du consensus ont été utilisées pour affaiblir l'ennemi. Les deux grands rivaux politiques de l'ANC après 1994, le Parti national (NP) et l'Inkhata, sont sortis marginalisés d'une relative normalisation de la vie politique post-apartheid, mais aussi de leur participation au gouvernement d'union nationale de Nelson Mandela. Dès 1999, ces deux formations ont fortement reculé sur le plan électoral. L'Inkhata n'a pas récolté plus de 8,6 % des voix, contre 10,5 % en 1994, tandis que le Nouveau parti national (NNP), malgré sa nouvelle appellation, n'a pu que constater sa dégringolade, avec 6,9 % des suffrages, contre 20,4 % en 1994.
Les termes de l'échange
Réalisé en moins de six ans, le retour de l'Afrique du Sud sur la scène internationale a été qualifié de " seconde révolution " par Allister Sparks dans son dernier ouvrage, Beyond the Miracle (4). Après une décennie de sanctions économiques, le secteur privé, aidé par la conversion de l'ANC au libéralisme, s'est jeté dans l'économie-monde. Les multinationales sud-africaines ont pris leur envol planétaire, tout en négociant le minimum de contraintes au niveau local. Après 1994, la législation du travail a été modifiée pour être mise aux normes, sans grandes avancées sociales. En outre, le gouvernement a attendu 2002 avant d'imposer des salaires minimaux pour les ouvriers agricoles et les employés de maison, les deux professions les plus exposées à l'arbitraire des employeurs. Dans les deux cas, après d'intenses tractations, le pouvoir a cédé aux menaces de licenciements massifs. Les niveaux de salaires fixés par la loi sont restés aussi bas que ceux pratiqués par le marché : 55 euros pour un ouvrier agricole et 85 euros pour une femme de ménage. Quant aux prétendus " quotas " imposés depuis 1998 par des lois sur l'affirmative action dans le secteur privé, ils n'existent pas. Les sociétés de plus de 150 salariés ont l'obligation d'élaborer elles-mêmes des programmes de recrutement et de promotion d'effectifs non blancs. Mais très peu se sont pliées à l'exercice - un manquement sanctionné par des amendes dérisoires de quelques milliers de rands. En 2000, toutes les entreprises n'avaient pas remis de rapport au ministère du Travail. Plus grave : selon une étude menée entre mai 2001 et mai 2002 auprès de 44 sociétés par les consultants de Deloitte & Touche, moins du tiers des entreprises qui ont respecté la loi ont atteint, dans les faits, les objectifs qu'elles s'étaient fixés sur le papier.
Soucieux de ne pas effrayer les places boursières et d'attirer toujours plus de capitaux étrangers, le gouvernement de l'ANC s'est montré accommodant. Après un an de réflexion, il a formellement refusé son soutien aux victimes de l'apartheid qui avaient porté plainte à New York contre de grandes multinationales, sud-africaines et étrangères, accusées d'avoir collaboré avec le régime raciste. Un comble : dans un pays où le pouvoir aurait facilement pu demander au secteur privé de réparer ses torts en contribuant financièrement à la " correction des inégalités héritées du passé ", Thabo Mbeki s'est laissé convaincre par Nicky Oppenheimer, le président du groupe diamantaire De Beers, d'accorder des avantages fiscaux aux entreprises prêtes à faire des efforts en matière de black economic empowerment.
L'ANC a laissé faire, jusqu'à un certain point. Lorsque les grands groupes se sont mis à quitter la Bourse de Johannesburg pour celle de Londres, le gouvernement a réagi - mais un peu tard. Amorcé en 1998 avec le géant sidérurgique Billiton, l'exode s'est poursuivi en 1999 avec trois mastodontes du secteur privé : les Brasseries sud-africaines (SAB), l'Anglo American (mines) et Old Mutual (assurances). Trevor Manuel, le ministre des Finances, a imposé en 2000 des conditions strictes à ces départs, sans pour autant y mettre un point final. Ayant réussi à justifier leur cotation à Londres par les besoins de financement de leur expansion internationale, deux autres grandes sociétés ont à leur tour plié bagage : le groupe informatique Dimension Data (Didata) en 2000 et la banque d'affaires Investec en 2002.
Le pouvoir a largement cédé, mais pas sur tout. Le contrôle des changes a été maintenu afin d'éviter une fuite prévisible des capitaux. L'attitude conflictuelle de l'industrie pharmaceutique, qui a porté plainte devant la justice pour empêcher l'entrée en vigueur d'une nouvelle loi sur les médicaments, en 1997, a mené à l'épreuve de force. L'État sud-africain a remporté, en avril 2001, le retentissant procès de Pretoria, qui lui a permis de passer outre les brevets des grandes firmes et d'importer des médicaments génériques meilleur marché. Tournant important : des chartes ont été négociées à partir de 1999 pour promouvoir le black economic empowerment dans les secteurs clés de l'énergie, des mines et des finances. Des objectifs chiffrés et un calendrier précis ont été fixés dans l'énergie et les mines, qui devraient voir une part substantielle (26 %) de ces deux industries contrôlée par des intérêts privés noirs d'ici à 2012 et 2015. Le même type d'arrangement devrait prévaloir dans l'agriculture. Le gouvernement souhaiterait que 30 % des terres (25 millions d'hectares) détenues par les fermiers blancs soient redistribuées de manière consensuelle, d'ici à 2015, sur la base de transactions commerciales. Actuellement, plus de 80 % des terres arables sont aux mains de 50 000 fermiers blancs. Le pouvoir, qui a envoyé l'armée rétablir l'ordre à chaque tentative d'invasion de fermes, a choisi de ne pas exproprier autoritairement. Mais sa méthode, qui consiste à racheter des fermes à vendre, n'a permis en dix ans de redistribuer que 2 % des terres (1,67 million d'hectares) détenues par des Blancs.
Ces limites posées par l'ANC dans les termes de l'échange avec le secteur privé ont suffi à saper la confiance des investisseurs. Le niveau de l'investissement national est resté très faible. Il ne dépassait pas 16 % du PIB en 2002, contre des ratios de 30 % à 35 % sur d'autres marchés émergents. L'épargne des entreprises, elle, a fondu comme neige au soleil, passant de 29 % à moins de 8 % du PNB entre 1994 et 2001. Le niveau des dividendes distribués à l'étranger, lui, a bondi de 1 milliard de rands en 1995 à 22 milliards en 2001. " Les entreprises sud-africaines ont beau expliquer qu'elles sont entravées par le coût trop élevé de la formation du capital et gênées par le maintien du contrôle des changes, la vérité, c'est qu'elles ne croient pas à leur pays et qu'elles réinvestissent ailleurs ", remarque Neva Magketla, économiste en chef du Congrès des syndicats sud-africains (Cosatu).
L'Afrique du Sud investit plus en Afrique (1,3 milliard de dollars en 2001) qu'elle ne reçoit elle-même d'investissements étrangers. Business Map, un bureau d'études basé à Johannesburg, avance le chiffre de 22 milliards de dollars de capitaux directs étrangers investis en Afrique du Sud depuis 1994, avec une chute brutale en 2000, un an après l'arrivée de Thabo Mbeki au pouvoir. Un an, aussi, après le départ d'Anglo American et Old Mutual pour la Bourse de Londres, et un an avant le procès de Pretoria. Le bras de fer entre l'industrie pharmaceutique et l'État a eu un effet dissuasif sur les marchés. En remettant en question le droit des grands laboratoires à protéger leurs brevets, le gouvernement a brusquement jeté le discrédit sur l'Afrique du Sud, désormais perçue comme un pays peu sûr sur le plan de l'environnement juridique.
Sans confiance, pas d'investissement ; et, sans investissement, pas de croissance. Le taux de croissance a plafonné à 2,5 % par an en moyenne au cours de la dernière décennie, alors qu'il devrait atteindre 6 % pour sortir le pays de l'ornière et créer des emplois. " La viabilité de notre nouvelle démocratie est menacée par l'incompétence bureaucratique, l'incapacité de l'État à faire des progrès dans la déracialisation de l'économie et son échec face à (...) une pauvreté généralisée héritée de l'apartheid ", analyse Sampie Terreblanche, un économiste afrikaner qui plaide pour l'instauration d'un État-providence (5). Tant que les doutes de la minorité blanche persisteront sur la capacité de l'ANC à gérer efficacement le pays, la croissance ne sera pas au rendez-vous.
Rien n'indique un revirement de tendance imminent. Au contraire : la méfiance blanche est renforcée par le désastre en cours au Zimbabwe. Allister Sparks évoque dans Beyond the Miracle le " malaise subliminal " de nombreux Blancs, " enraciné dans des générations de supériorité culturelle supposée ". Ils sont convaincus que " les Noirs ne peuvent pas vraiment gérer de manière efficace et qu'avec le temps la nouvelle Afrique du Sud, malgré toutes ses promesses, sera vouée à dériver comme le reste de l'Afrique, ce "continent sans espoir" qui a fait la une de The Economist ". Et de reprocher aux afro-pessimistes de " rester assis sur le banc de touche (...), surveillant le moindre signe de mauvaise gestion et de corruption qui renforcera leurs sombres prévisions "...
Un nouveau sentiment national
Le scepticisme blanc serait-il le principal obstacle à l'émergence d'un nouveau sentiment national ? " En dépit des continuités entre l'apartheid et l'Afrique du Sud post-apartheid (...), il est indiscutable qu'une nouvelle image de société multiculturelle se fait jour ", estime Neville Alexander (6). Cet ancien trotskiste, qui connaît bien Nelson Mandela pour l'avoir fréquenté pendant les dix ans qu'il a passés au bagne de Robben Island, de 1964 à 1974, affirme que les efforts de réconciliation déployés par le premier président noir après 1994 ont été couronnés de succès. Même " rapide " et " superficielle ", ce qu'il décrit comme la " fusion " des élites économiques noires et blanches dans une nouvelle classe non raciale a, selon lui, jeté les bases d'une véritable unité nationale.
Pour l'instant, le " rêve sud-africain " ne semble guère être porté que par les publicités. Affiches et spots montrent une " nation arc-en-ciel " idéale où des automobilistes de toutes les couleurs se font des politesses... En réalité, la société reste fragmentée. Pas plus de 4 % des hommes et des femmes mariés ont franchi la fameuse " colour line " (ligne raciale) pour former des couples mixtes. La " nouvelle " Afrique du Sud repose sur son plus petit dénominateur commun : une communauté d'intérêts bien compris. " Nous sommes tous dans le même bateau et personne n'a intérêt à ce que la barque chavire ", résume en bon pragmatique Jacko Maree, PDG de la Standard Bank, l'une des quatre plus grandes banques commerciales de la place.
Très peu de Blancs ont décidé de croire publiquement en l'avenir de leur pays, depuis qu'il est dirigé par des Noirs. Mark Shuttleworth, milliardaire excentrique du Cap, s'est payé en 2002 un voyage à bord d'une navette spatiale russe, et une campagne de publicité le présentant comme le " premier Africain dans l'espace ". Ce jeune homme, s'il pose volontiers pour la presse aux côtés de sa fiancée noire, fait encore figure d'exception. Aucune autre célébrité blanche, pas même Charlize Theron, actrice à Hollywood, n'a fait étalage de sa fierté d'être " africaine ". Un seul capitaine d'industrie, le vieil Afrikaner Eugene van As, à la tête de la multinationale du bois et du papier South African Pulp and Paper Industry (Sappi), a ouvertement critiqué le départ pour Londres des sièges de grandes sociétés.
Dans l'unique pays d'Afrique abritant une communauté blanche qui ne se voit pas d'avenir ailleurs, la majorité noire et la minorité afrikaner partagent une connivence tacite. Leur ressentiment commun à l'égard des anglophones - les Blancs d'origine britannique - contribue à les rapprocher. Afrikaners et Africains reprochent à ces " libéraux blancs " leur hypocrisie, les uns pour avoir attendu 1994 avant de militer contre l'apartheid, les autres pour conserver lâchement leurs passeports britanniques, au cas où. S'il se trouve des intellectuels noirs et métis comme Randall van Voore, professeur de droit à l'Université du Cap, pour se féliciter de l'existence de " super-Afrikaners ", personne n'est là pour défendre les mérites des anglophones.
Le " super-Afrikaner ", espèce rare, a puisé dans la culture pionnière de ses ancêtres les ressources nécessaires à son adaptation à la nouvelle donne politique. Parfaite incarnation de cette attitude, Frederik van Zyl Slabbert, 54 ans, ancien politicien reconverti dans les affaires, tire à intervalles réguliers la sonnette d'alarme au sujet du " gouffre " persistant entre les riches et les pauvres. Ex-leader du Parti progressiste fédéral (PFP, opposition blanche sous l'apartheid), il a claqué la porte du Parlement de l'apartheid en 1986. En 1987, il a fondé au Cap un centre de recherches indépendant, l'Institut pour une alternative démocratique en Afrique du Sud (Idasa). La même année, il a fait partie du groupe d'Afrikaners qui s'est rendu en secret à Dakar pour dix jours de " discussions sur des discussions " avec l'ANC, prélude à ce qui est devenu plus tard la transition négociée. Aujourd'hui, il publie des essais tout en présidant trois grands groupes privés : Caxton, Adcorp et Metro Cash'n Carry. Connue pour ses poèmes en afrikaans, Antjie Krog, une autre " super-Afrikaner ", a écrit le seul best-seller traitant de la réconciliation nationale (7). Dans Country of my Skull, elle n'a pas seulement déclaré son amour pour sa terre natale. Elle a aussi eu le courage de se remettre en question, en tant qu'Afrikaner, face aux révélations de la TRC sur les atrocités commises par l'apartheid.
Mais les Blancs sont loin d'avoir tous plié bagage. Avec 4,3 millions d'individus, ils représentent la principale minorité (9,6 % de la population), avant les métis (8,9 %) et les Indiens (2,6 %). Aussi faut-il relativiser la fuite des cerveaux qui, selon les démographes, s'apparente plutôt à une " normalisation des flux migratoires " après une longue période d'isolement international. Entre 1994 et 1997, d'après les données du ministère de l'Intérieur, l'Afrique du Sud a perdu 3 500 habitants par an. En 2001, 3 000 personnes ont immigré légalement en Afrique du Sud, alors que 10 000 ont quitté le pays tout aussi légalement. Les chiffres " réels ", avance le Financial Times de Londres, seraient cependant trois fois plus élevés.
Si l'on en croit une étude de l'Université d'Afrique du Sud (Unisa, Pretoria), près de 100 000 personnes seraient parties entre 1998 et 2001, pour la plupart vers des pays anglophones et développés (États-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande). Selon les mêmes sources, 1,6 million de Sud-Africains résident à l'étranger. La plupart des candidats au départ expliquent leur décision par la peur de l'insécurité. L'affirmative action, la dégradation des services publics jouent aussi, tout comme l'attrait de meilleurs salaires et perspectives de carrière à l'étranger. Plus difficile à avouer, la crainte provoquée par la " majority rule " (gouvernement de la majorité) après 1994 a également poussé bon nombre de Sud-Africains blancs à s'enfuir. Entre 1994 et 1999, un exode interne a vu des centaines de ménages quitter Johannesburg et Pretoria pour se retrancher dans la ville blanche et métisse du Cap. Depuis 2000, la tendance s'est inversée, avec des retours sur Johannesburg, aussi bien du Cap que de l'étranger.
Outre la stabilité politique, l'ensoleillement et le coût peu élevé de la vie, une donnée fondamentale explique ce phénomène : l'enrichissement continu de la minorité blanche au cours de la décennie écoulée. Les revenus des Noirs ont chuté de 19 % entre 1995 et 2000, affirme une étude de l'Université du Cap, tandis que ceux des Blancs ont augmenté de 15 %. Les statistiques du gouvernement confirment ces chiffres. En termes réels, les ménages noirs gagnaient moins en 2000 qu'en 1995, avec un revenu annuel moyen passé de 3 500 à 2 500 euros. Les Blancs, eux, ont vu leurs revenus annuels moyens croître de 15 000 à 17 500 euros au cours de la même période.
Frustrations noires
Pas étonnant, dès lors, que les frustrations noires se soient accumulées comme des nuages au dessus de l'arc-en-ciel. Le mécontentement marque les limites du statu quo qui prévaut depuis 1994. Frappée de plein fouet par le chômage, dont le taux officiel a doublé en dix ans (30 % de la population active), la communauté noire a le sentiment d'avoir beaucoup donné sans rien recevoir. L'ANC a beau dresser l'inventaire de ses succès (1,2 million de maisons construites en dix ans, 9 millions de ménages raccordés à l'eau, 2 millions à l'électricité et 1,5 million au téléphone), ses promesses électorales de " vie meilleure pour tous " n'ont pas été tenues. Les deux grandes mesures qui ont changé l'existence des 22 millions de Sud-Africains (50 % de la population) les plus pauvres ont été prises par Nelson Mandela : la gratuité des soins de santé pour tous les enfants de moins de six ans et des livres dans les écoles publiques. En l'absence d'un réel système de protection sociale, la propagation du sida n'a fait qu'aggraver la pauvreté.
Dans pareil contexte, le statu quo politique avec les Blancs et le sort réservé aux victimes de l'apartheid ont été vécus comme des injustices. Les 20 000 personnes qui s'étaient inscrites en 1995 auprès de la TRC pour percevoir des indemnités ont dû protester, cinq ans après la fin des travaux de la Commission, afin de pouvoir enfin les toucher. Or le montant annoncé par le président Thabo Mbeki en avril 2003 - quelque 3 300 euros par tête - s'est révélé cinq fois plus faible que l'enveloppe globale recommandée par Desmond Tutu. L'archevêque - qui avait aussi demandé, en vain, un impôt sur les grandes fortunes et la contribution du secteur privé - a décidé de soutenir les plaintes déposées à New York par des collectifs de victimes contre des multinationales.
L'impunité garantie par le système d'amnistie de la TRC a débordé le cadre de la Commission. Bon nombre de Blancs la considèrent comme une sorte d'" avantage acquis ". Wouter Basson, surnommé " docteur de la mort " pour avoir mené un programme de guerre chimique et bactériologique contre les opposants noirs à l'apartheid, n'a pas seulement été acquitté, en avril 2003, après deux ans et demi de procès. L'ancien général a même nargué ses compatriotes noirs à la télévision, en affirmant au cours d'une longue interview qu'il était " fier " de son travail et qu'il n'avait procédé qu'à " des cas d'empoisonnement légitimes " ! Épisode symptomatique d'un certain état d'esprit au sein de la communauté blanche, Hansie Cronje, l'entraîneur de l'équipe nationale de cricket, accusé en avril 2000 d'avoir arrangé les résultats d'un match en Inde, a cru pouvoir s'en tirer à bon compte en demandant une amnistie à laquelle il pensait avoir droit... Ce climat a été aggravé par l'absence de tout procès contre les personnes qui n'avaient pas demandé ou pas obtenu l'amnistie, et qui avaient pourtant été reconnues coupables de violations des droits de l'homme du temps de l'apartheid. Parmi ces éventuels justiciables figurent des policiers et des militaires, mais aussi - plus embarrassant pour l'ANC - de grosses pointures telles que Winnie Madikizela-Mandela, l'ex-femme de Nelson Mandela, et Mangosuthu Buthelezi, ministre de l'Intérieur depuis 1994 et chef de l'Inkhata.
Certains, au sein de la communauté noire, ont pris le parti de se faire justice eux-mêmes. Les criminels, dans les townships, ne se cachent pas. Ces héros d'un genre nouveau se vantent, à chaque cambriolage, de ne faire que " reprendre ce qui leur appartient ". Un lieutenant noir, Sibusiso Madubela, a tué huit collègues blancs dans la base militaire de Tempe (Bloemfontein), le 16 septembre 1999, avant d'être abattu. Motif : son supérieur - blanc - lui avait refusé un congé. L'incident a été suivi de quelques autres, tous provoqués par ce que les recrues noires vivent comme de mauvais traitements infligés par des officiers encore majoritairement blancs (50 % des généraux, 67 % des brigadiers, 87 % des colonels, 85 % des lieutenants-colonels). À peine était-il enterré que Sibusiso Madubela devenait un héros pour tous les anciens combattants des mouvements de libération nationale. Le ministre de la Défense, Terror Lekota, qui n'a pas tardé à mesurer l'ampleur du danger, a aussitôt ordonné un audit interne et effectué une tournée dans les casernes du pays afin que chacun puisse exposer ses griefs. Tout a fini par rentrer dans l'ordre au bout d'un an.
Les meurtres de fermiers blancs, dans les campagnes, pourraient trahir les mêmes frustrations. Un rapport officiel est en préparation depuis trois ans au ministère de la Sûreté et de la Sécurité. Un premier document, publié en août 1998 par la National Intelligence Agency (NIA), avait conclu à l'origine criminelle, et non politique, des attaques, éludant du même coup la très sensible question des relations entre les fermiers et leurs employés. Les fermiers blancs évitent eux aussi ce sujet, convaincus d'être les victimes d'un complot politique. À les écouter, l'ANC manœuvrerait pour qu'ils quittent volontairement leurs terres - ce qui lui permettrait de faire l'économie d'une réforme agraire. Selon les chiffres d'Agri SA, les agressions ont augmenté de 10 % par an depuis 1997, avec une moyenne de 145 meurtres par an. La police, elle, en a dénombré 4 000 entre 1997 et 2001, qui ont fait 660 morts. Nelson Mandela, du haut de sa stature, est le seul à avoir osé mettre le doigt sur la plaie. Il a émis la thèse d'une " revanche raciale " de la part d'employés encore parfois traités comme des animaux. Les sociologues, de leur côté, évoquent un rapport de domination persistant entre les fermiers blancs et leur main-d'œuvre noire, taillable et corvéable à merci et, surtout, peu syndicalisée...
Au-delà des formes violentes que peut revêtir l'exaspération noire, le mécontentement est, en effet, canalisé par les syndicats et la société civile. Les syndicats ne cessent de critiquer la politique libérale du gouvernement. Par principe, chaque fois qu'une grande conférence internationale a lieu en Afrique du Sud, le Cosatu organise des manifestations contre les privatisations. La question agraire a favorisé l'émergence, en 2001, d'un Mouvement des sans-terre (LPM). Inspirée par le modèle brésilien, cette organisation apolitique revendique 10 000 membres. Elle ne menace pas de recourir aux invasions de fermes, comme au Zimbabwe, dans la mesure où elle comprend surtout des sans-logis des zones urbaines qui cherchent d'abord et avant tout à se construire une maison en dur. Pendant le Sommet mondial de Johannesburg sur le développement durable, Andile Mngxitama, l'un des leaders du LPM, a reproché à l'ANC de chercher à l'infiltrer pour mieux l'affaiblir.
Ces dernières années, l'opposition la plus virulente au gouvernement est venue de Campagne d'action pour les traitements (TAC). Face à l'obstination des pouvoirs publics, cette association a choisi la voie de la confrontation. Son président, Zackie Achmat, séropositif, refuse de prendre des antirétroviraux tant que la majorité des malades sud-africains n'y auront pas accès. Face au mur de silence opposé par la ministre de la Santé Manto Tshabalala-Msimang à toutes les tentatives de discussion, TAC a eu recours aux méthodes de la lutte contre l'apartheid. Ses membres ont d'abord défié les autorités en important illégalement de Thaïlande des médicaments génériques. Puis ils ont porté plainte contre plusieurs ministres, dans des commissariats de police, pour homicide volontaire. Enfin, ils ont brandi la menace d'une " campagne de désobéissance civile ". Malgré le soutien apporté par Nelson Mandela à la cause de Zackie Achmat, le pouvoir n'a pas hésité à taxer les leaders de TAC de " contre-révolutionnaires " et même de " petits Blancs ". Sous la pression, il a fini par céder, en admettant en octobre 2003 la nécessité d'un plan national de traitement, dans les hôpitaux et les dispensaires publics, incluant les antirétroviraux. Six mois plus tard, il est vrai, le programme n'avait pas connu l'amorce d'une mise en œuvre, tandis que la ministre de la Santé conseillait encore aux malades de se soigner en mangeant de l'ail et du gingembre... Les réticences persistantes du gouvernement à admettre les antirétroviraux comme les seuls traitements valables contre le sida ont incité les grandes entreprises à se substituer à l'État, en distribuant elles-mêmes ces médicaments à leurs salariés - comme l'Anglo American a décidé de le faire à partir de juillet 2002. Ce geste peut d'ailleurs être interprété comme l'un des rares camouflets infligés par le big business au gouvernement. En juillet 2002, en effet, en pleine négociation sur la charte de black economic empowerment dans le secteur minier, des fuites sur les objectifs du gouvernement ont fait chuter de près de 20 % l'action de l'Anglo American à la Bourse de Londres...
Un compromis qui se passe de la démocratie
L'un des effets les plus pervers du compromis sud-africain tient au fait qu'il s'affranchit volontiers des procédures démocratiques, dès lors que cela l'arrange. Fort d'une audience confortable au sein de l'électorat noir (66,4 % en 1999), l'ANC ignore la principale formation d'opposition, le Parti démocratique (DP) de l'avocat blanc Tony Leon (9,6 % des voix en 1999). Les relations entre les deux partis sont exécrables. Thabo Mbeki a toujours exclu tout débat télévisé avec Tony Leon, un homme qu'il ne reçoit pas et auquel il n'adresse pas la parole. À chaque faux pas de l'ANC, le DP se lance dans des diatribes accusatrices que lui pardonne difficilement le pouvoir. " Lorsque nous parlons du mal qui afflige des millions de personnes, certains nous disent que nous ne sommes ni habilités à ressentir cette souffrance, ni autorisés à dire ce que nous sentons. Mon conseil, à ceux-là, c'est qu'ils devraient s'abstenir de nous dire ce que nous devons ressentir, penser et dire. J'aimerais leur rappeler que nous nous sommes battus pour notre libération précisément parce que nous refusons que quiconque nous dise ce que nous devons ressentir, penser et dire. " Ainsi s'exprimait Thabo Mbeki, le 20 juin 2003, dans une réplique cinglante à Tony Leon, qui lui avait reproché, une fois de plus, de se polariser sur la question raciale.
Mais l'hégémonie de l'ANC et son évolution, en tant que parti unique de fait, n'empêchent personne de dormir. Qu'il s'agisse de l'opposition ou des médias, les contre-pouvoirs qui dénoncent la gestion centralisatrice de Thabo Mbeki sont facilement taxés de racisme. La presse a même dû se soumettre, en 2000, à une enquête de la Commission des droits de l'homme (HRC) sur son racisme " subliminal " - enquête aux conclusions peu convaincantes et qui n'entraîna aucune sanction particulière. Lorsque les attaques proviennent des syndicats noirs, ces derniers sont soupçonnés d'appartenir à l'" ultra-gauche ", voire accusés de nourrir des projets " contre-révolutionnaires ", tels que la création d'un parti politique indépendant de l'ANC.
La succession de Nelson Mandela a donné le jour à la " thabocratie ", un style marqué par une obsession unitaire qui vise à empêcher toute scission entre l'aile gauche et l'aile libérale du parti. Le contrôle étroit de l'ANC s'est traduit par l'instauration d'une pensée unique, imposée d'en haut, mais aussi par la concentration du pouvoir aux mains d'un seul homme : le chef de l'État. L'ANC a rompu avec sa culture de direction collégiale et de débat, et c'est là une source d'inquiétude majeure pour l'avenir.
Bien que l'ancien mouvement de libération nationale ait érigé en mode de gouvernement la recherche du consensus avec ses ennemis potentiels, dans ses rangs la discussion reste étroitement encadrée. Très rares sont les intellectuels noirs proches de l'ANC qui, comme William Gumede (journaliste, auteur d'une biographie critique de Thabo Mbeki, à paraître), Sipho Seepe (universitaire) et Njabulo Ndebele (écrivain, doyen de l'Université du Cap), osent s'exprimer. La peur des représailles l'emporte souvent.
Allister Sparks (Beyond the Miracle) rappelle comment Nelson Mandela est devenu président de l'ANC, après sa sortie de prison, dans l'unanimité la plus totale. " Mbeki, à l'inverse - ajoute notre auteur -, a dû se battre pour arriver jusqu'au sommet. Dans le milieu des politiciens en exil, il a dû affronter les coups bas et les trahisons. Non seulement il s'est fait des ennemis, mais il a appris à manipuler les gens. " " Thabo vous envoie des messages obscurs ", remarque un membre éminent de l'ANC, " et si vous n'arrivez pas à les déchiffrer, vous risquez un beau matin de vous retrouver mort - et personne n'aura laissé d'empreintes digitales ".
Marquées par des rumeurs, des " cabales " et des intrigues sans fin, ces tactiques d'éviction politique sont bien rodées. Thabo Mbeki en était devenu le maître incontesté jusqu'à la ridicule affaire du complot, en avril 2001. Tout a commencé le jour où Steve Tshwete, ministre de la Sûreté et de la Sécurité, a annoncé au Parlement l'ouverture d'une enquête sur une tentative d'assassinat contre le chef de l'État. Et de citer, dans la foulée, les noms des suspects, trois des leaders les plus populaires de l'ANC : Cyril Ramaphosa, ancien secrétaire général de l'ANC et rival de Thabo Mbeki à la succession de Nelson Mandela ; Tokyo Sexwale, ancien premier ministre de la province de Gauteng ; et Mathews Phosa, ancien premier ministre du Mpumalanga. Les trois hommes, bien que membres des instances exécutives nationales de l'ANC, se sont tous reconvertis dans les affaires, soit qu'ils aient été écartés par Thabo Mbeki, soit qu'ils aient préféré prendre les devants. Au lieu de démentir, Thabo Mbeki a confirmé l'existence d'un complot contre lui sur une chaîne de télévision britannique. Il a fallu attendre huit mois pour que, en décembre 2001, Steve Tshwete s'excuse platement d'avoir cité les noms de ses trois " camarades ". Ceux-ci ont été blanchis après une enquête de la National Intelligence Agency (NIA) - enquête qui avait été diligentée sur la base d'obscures accusations formulées par un militant de l'ANC dans la province du Mpumalanga.
Une autre affaire, liée à des accusations de corruption dans le cadre de contrats d'armement, a éclaboussé jusqu'à Jacob Zuma, le vice-président de la République. Là encore, la réaction de Thabo Mbeki n'a pas manqué d'inquiéter. Il a récusé le juge Willem Heath, un magistrat blanc nommé en 1998 par Nelson Mandela à la tête d'une commission spéciale pour enquêter sur les affaires de corruption au niveau des collectivités locales. Le scandale a éclaté en septembre 1999, lorsque Patricia de Lille, député du PAC (opposition), a rendu publics des documents confidentiels émanant de l'ANC et accusant plusieurs dirigeants du pays d'avoir touché des pots-de-vin. Ces dossiers lui avaient été transmis par des membres de l'ANC sans doute opposés aux contrats d'armement passés un an plus tôt. Le montant colossal de ces commandes destinées à moderniser l'armée sud-africaine (43 milliards de rands) avait fait des mécontents dans les rangs de l'ANC, qui auraient préféré voir cet argent passer dans des dépenses sociales. La Commission parlementaire des comptes publics (Scopa) a mené sa propre enquête. Andrew Feinstein, son président, un député ANC, a estimé que plusieurs agences gouvernementales pouvaient êtres saisies, parmi lesquelles la Commission du juge Willem Heath, réputé pour son indépendance et son efficacité. Tony Yengeni, le chef du groupe parlementaire ANC, a alors démis Andrew Feinstein de son poste à la Scopa en janvier 2001. Au même moment, Thabo Mbeki a accusé Willem Heath de vouloir impliquer dans cette affaire Nelson Mandela ainsi que la présidence. Devant les caméras de télévision, il a brandi un document prétendument fabriqué par le juge Heath, qui le mettait en cause personnellement. Ce document s'est ensuite révélé être un faux, l'œuvre d'un simple journaliste... Précédent grave pour la jeune démocratie sud-africaine, la Cour constitutionnelle a cédé à la pression politique. Willem Heath a été destitué, sous prétexte qu'un magistrat en exercice ne peut pas diriger une agence gouvernementale d'enquête...
Deux ans plus tard, en mars 2003, Tony Yengeni a été condamné à quatre ans de prison ferme pour avoir " omis " de mentionner au Parlement la ristourne de 47 % qui lui a été consentie, en 1998 (en pleines négociations des contrats d'armement), par le constructeur européen EADS sur une Mercedes 4x4. Cette condamnation exemplaire - dont l'intéressé a fait appel - n'a pas suffi à clore le scandale, ni à occulter les accusations portées au plus haut niveau de l'appareil d'État. Aux abois, Jacob Zuma, le vice-président, s'est livré en septembre 2003 à une véritable guerre contre le procureur général de la République, Bulelani Ngcuka. Au moment où celui-ci s'apprêtait à autoriser les Scorpions, une unité d'élite de la police, à éplucher ses comptes bancaires, Zuma s'est arrangé pour que la presse accuse Ngcuka d'être un ancien espion à la solde de l'apartheid. Une commission d'enquête a été confiée par Thabo Mbeki au juge Hefer afin de faire toute la lumière sur cette sombre affaire. Résultat : Ngcuka a été blanchi mais l'attention du public a été détournée des comptes en banque de Jacob Zuma. Il n'est plus question, aujourd'hui, d'une quelconque enquête...
Ce n'est pas un hasard si les plus sévères mises en garde adressées à l'ANC sont venues d'un Zimbabwéen noir installé en Afrique du Sud. Trevor Ncube, un magnat de la presse indépendante dans son pays, a racheté en 2002 l'hebdomadaire sud-africain The Mail & Guardian. Étonné par le faible niveau de la presse sud-africaine, manifestement peu habitué à l'auto-censure et au politiquement correct qui prévaut au pays de Thabo Mbeki, il s'est livré à des commentaires publics sur l'éventualité d'une dérive à la zimbabwéenne en Afrique du Sud. Quitte à alimenter les pires craintes des Blancs, il s'est posé à voix haute des questions sur les méthodes et l'" intolérance " du pouvoir. " Regardez ce qui s'est passé entre l'ANC, le SACP et le Cosatu, a-t-il notamment déclaré. J'ai vu ces choses au Zimbabwe lorsque le parti au pouvoir s'est séparé du mouvement syndical et qu'il a jeté les gauchistes dehors. " Trevor Ncube espère se tromper, et beaucoup l'espèrent avec lui, mais personne ne sait vraiment de quoi l'avenir sera fait. Vus de Johannesburg ou du Cap, les glissements autocratiques d'anciens mouvements de libération nationale, du Zimbabwe à l'Algérie, projettent les ombres inquiétantes de dangereux écueils.

Notes :

(1) L'Inkhata Freedom Party (IFP) a été fondé en 1975 sous la forme d'une organisation culturelle zouloue, avant de devenir, en 1990, un parti nationaliste militant pour le fédéralisme. Il a été soutenu par le régime de l'apartheid afin de diviser la communauté noire, d'attiser la " black on black violence " (violence des Noirs contre les Noirs) et d'affaiblir le Congrès national africain (ANC).
(2) Voir : Allister Sparks, Tomorrow is Another Country, Struik Books Publishers (Johannesburg), 1994.
(3) Dans un pays où les 34 sociétés noires cotées à la Bourse de Johannesburg représentent à peine 3 % de la capitalisation totale du marché, le BEE passe par des cessions de capital, la formation de joint-ventures et des contrats de sous-traitance en faveur de sociétés noires. Au pouvoir depuis 1994, le Congrès national africain (ANC) a décidé d'en faire le principal instrument de " déracialisation " de l'économie.
(4) Allister Sparks, Beyond the Miracle, Jonathan Ball Publishers (Jeppestown), 2003.
(5) Sampie Terreblanche, A History of Inequality in South Africa (1652-2002), University of Natal Press & KMM Review Publishing (Johannesburg), 2003.
(6) Neville Alexander, An Ordinary Country, University of Natal Press (Pietermaritzburg), 2002.
(7) Antjie Krog, Country of my Skull, Random House (Johannesburg), 1998.