Politique Internationale - La Revue n°166 - HIVER - 2019

sommaire du n° 166
L'AFRIQUE, LA FRANCE, LA DÉMOCRATIE
Entretien avec Jean-Yves OLLIVIER
conduit par
François CLEMENCEAU
Rédacteur en chef international du Journal du Dimanche, éditorialiste de politique étrangère sur Eur
en français
in english
en español
en français




Il y a vingt ans, Jean-Yves Ollivier avait consacré une grande partie de son interview à Politique Internationale (no 84, été 1999) à l'art de la diplomatie parallèle, à sa science des cheminements et des intersections dans le labyrinthe des fraternités et des inimitiés africaines. Affaires et politique, diplomatie et humanitaire, géopolitique et révolutions, cet homme sillonne le continent africain depuis toujours. Né en Algérie française, il se flatte de mieux comprendre ses « frères » du continent que ses concitoyens, sans parler des élites parisiennes dont il se méfie. Mais cet « Africain blanc » qui contribua si discrètement à la fin de l'apartheid en Afrique du Sud et à la résolution de nombreux conflits en Afrique australe, n'est pas encore au rendez-vous final de la mission qu'il s'est donnée. À 75 ans, il a voulu faire le point. Fidèle en amitié et constant dans ses convictions, il n'en demeure pas moins lucide sur ce qui ne marche pas en Afrique et entre le continent noir et la France. Est-il inquiet de voir que la République junior du « en même temps » agit aujourd'hui comme si l'Afrique était née après Nelson Mandela ? Comme s'il fallait toujours tout réinventer alors que les fondations, l'expérience et le respect dû à l'âge sont des clefs essentielles du dialogue entre Paris et son ancien empire colonial. Comme il y a vingt ans, Jean-Yves Ollivier a accepté une discussion franche. De la présence chinoise à la restitution du patrimoine africain, de la querelle sur la démographie et l'immigration au débat éternel sur l'alternance démocratique face aux « dinosaures » qu'il continue de fréquenter, du complexe de Fachoda à l'afro-optimisme, Jean-Yves Ollivier se défend comme un beau diable. Avec franchise, humour et colère, ce que le débat sur l'Afrique a toujours réclamé.

F. C.

François Clemenceau - Il y a vingt ans, lors de votre dernier entretien à Politique Internationale, il était encore de bon ton de se dire afro-pessimiste. Est-ce que nous n'avons pas assisté depuis à un spectaculaire rebond ?



Jean-Yves Ollivier - Il y a vingt ans, l'Afrique comptait toujours sur l'extérieur pour décoller. C'est encore vrai aujourd'hui. Il y a vingt ans, les coopérations internationales ne s'intéressaient qu'à la santé et à l'éducation. On avait complètement oublié les infrastructures. On a construit des écoles et des hôpitaux, mais sans électricité pour les éclairer et sans routes pour y parvenir. Lorsque je suis arrivé pour la première fois en 1969 au Congo-Brazzaville, on parlait déjà d'une route entre Pointe-Noire et la capitale. Les années ont passé et dans les années 1990, la route n'était toujours pas construite, malgré de nombreuses visites de la Caisse centrale de coopération économique. En 1997, Denis Sassou N'Guesso (1) revient au pouvoir et reprend la discussion avec les Français, sans succès. Mais comme il a une vieille relation avec les Chinois, il leur exprime l'urgence de cette route. Ils lui répondent rapidement que ça coutera 150 millions de dollars et qu'elle sera prête dans dix-huit mois avec paiement sur vingt ans. Un an et demi plus tard, la route était là. C'est typique de ce que les Occidentaux n'ont pas compris en Afrique. Ça ne peut marcher que s'il y a énergie et infrastructures. Vu du ciel, on s'aperçoit que tout se bâtit autour des routes. Dans n'importe quel village d'Afrique, la première chose que vous demande un chef de village, c'est de lui construire une route. Le progrès économique et la croissance ne peuvent venir que de là.



F. C. - Il reste des zones qui n'ont toujours pas pu accéder à cette croissance et qui continuent de connaître misère et dénuement sur le plan de la santé publique. Il y a donc plusieurs Afriques...



J.-Y. O. - Oui, mais on est obligé de reconnaître une chose aux Africains, c'est qu'ils considèrent le continent dans sa globalité comme le leur. Ce sont eux qui parlent d'une Afrique commune et unifiée. Même la traditionnelle coupure entre l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne tend à s'estomper. Le Maroc en est un exemple remarquable puisque, grâce au roi, le pays bâtit son développement économique avec l'Afrique au sud du Sahara. Le roi adore l'Afrique, physiquement. Les Marocains ont des autoroutes et le TGV mais, à 20 kilomètres de Marrakech ou de Rabat, il y a encore des villages sans eau et sans électricité ! Les progrès sociaux finiront par s'imposer progressivement.



F. C. - Aujourd'hui, on entend même dire que l'Afrique est un continent d'avenir...



J.-Y. O. - J'ai 75 ans, et j'ai toujours entendu parler de l'Afrique comme d'un continent d'avenir. On disait la même chose de l'Argentine ou du Brésil dans les années 1970. Mais c'est subjectif. Si on dit que l'Afrique a de l'avenir parce qu'on va y investir pour gagner de l'argent, alors oui, il y a de quoi faire ; mais elle reste un continent en développement et il faudra des décennies avant qu'il ne soit développé. Vous voyez bien qu'en Inde, qui connaît des taux de croissance spectaculaires, on continue de ramasser chaque matin des corps dans la rue à Calcutta...



F. C. - Êtes-vous néanmoins un afro-optimiste ?



J.-Y. O. - J'aime la formule de l'archevêque sud-africain Desmond Tutu : « Je ne suis pas un optimiste, mais un prisonnier de l'espoir. » Si j'étais pessimiste, je ne m'impliquerais pas tant sur ce continent. Mais je trouve que l'« afro-optimisme » est un peu trop à la mode. Et ceux qui l'utilisent sont plutôt en retard. Parce que les Chinois sont là, les Turcs aussi, les Indiens aussi et les BRICS - les puissances dites « émergentes » que sont le Brésil, la Russie, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud - ont montré leur utilité en développant les échanges, alors que la France a décroché (2). Mon optimisme vient du fait que je ne crois plus en la possibilité d'un retour en arrière pour l'Afrique.



F. C. - L'un de vos chantiers, avec votre fondation, concerne justement la santé publique en Afrique...



J.-Y. O. - Ce que je souhaite, c'est favoriser des initiatives africaines dans l'esprit des « accords de Brazzaville » (3) qui, comme vous le savez, avaient vu l'Afrique s'impliquer directement dans la solution du dossier de l'apartheid. Dans ce même esprit, j'ai lancé le « Fonds bleu » qui a contribué à réunir seize pays pour la protection des rives du Congo.

À présent, je me concentre sur un autre dossier qui est une des plaies de ce continent : le trafic de faux médicaments. Je dis aux Africains, sur ce drame sournois et méconnu, qu'il ne faut plus compter sur l'aide internationale. À moins que les partenaires, notamment en Occident, prouvent qu'ils sont vraiment combatifs sur cette question. C'est pourquoi j'ai réuni, avec la Fondation Brazzaville (4), les 17 et 18 janvier 2020 à Lomé, six chefs d'État africains pour qu'ils signent un traité qui les engage vraiment à criminaliser ce trafic par la loi, avec des unités de police dédiées et coordonnées. En espérant aller bien plus loin, étape par étape, vers l'éradication des trafics.



F. C. - Puisque vous parlez des BRICS, peut-on s'arrêter un moment sur l'Afrique du Sud où vous vous êtes impliqué pour mettre fin à l'apartheid ?



J.-Y. O. - C'est un désastre. La révolution post-apartheid est faite d'attentes et de promesses. Or ceux qui ont promis la révolution n'ont pas tenu leurs engagements. La corruption, la mauvaise gouvernance et le tribalisme se sont installés. Mandela avait promis la démocratie au sein de l'ANC quand ce parti finirait par gouverner. Or l'ANC est resté un parti de fonctionnement marxiste-léniniste qui pratique l'entre-soi, au seul profit des « camarades dans le business ».



F. C. - Autrement dit, selon vous, la démocratie ne peut pas s'accommoder du tribalisme...



J.-Y. O. - L'ANC était et reste un parti à dominance Xhosa. Les Zoulous avec Buthelezi sont restés beaucoup plus neutres pendant la période de l'apartheid (5). Mais ils ont refusé le statut de bantoustan pour demeurer partie intégrante de la nation sud-africaine. Mandela a donc pris Buthelezi (6) comme ministre de l'Intérieur. Contre les souhaits de Mandela, Thabo M'Beki (7) a pris sa suite. Puis Jacob Zuma (8) lui a succédé et, en deux mandats, il a fait de l'État un appareil au service des Zoulous. Zuma a fini par partir, du fait de la volonté du parti et il se peut que Ramaphosa (9) connaisse le même sort. C'est tout le problème du clientélisme. Les chefs redistribuent l'argent, comme dans nombre de pays dans le monde, par exemple dans le Golfe. L'emprise zouloue sur l'État a donc été un phénomène tribal lié à la pure corruption. N'oublions pas qu'on est en Afrique où la notion de famille est extensive. Il n'y a pas de cousins, de neveux ou de gendres mais des fils, des filles, des mères et des pères. Quand on accède à la richesse, on en fait profiter sa famille au sens large. Donc Zuma, le Zoulou, a été chassé par l'ANC Xhosa et ils l'ont remplacé par Ramaphosa, un Venda, pour mettre la balle au centre. Mais au bureau politique des Big Six, il y a trois Zoulous et trois Xhosas. Ça bloque tout.



F. C. - Et notamment la promesse de Nelson Mandela d'une nation arc-en-ciel réconciliée...



J.-Y. O. - J'avais une relation très fraternelle avec Winnie Mandela (10). Elle a eu droit aux mêmes funérailles nationales que son mari. Mais lors de la cérémonie d'hommage dans le grand stade de Soweto, j'ai constaté que j'étais le seul Blanc sur l'estrade centrale. Et dans la moitié du stade devant moi, je n'ai pas vu de Blanc sur les gradins. Qui a rejeté qui ? Je n'ai pas de réponse. Mais c'est un fait que la nation arc-en-ciel n'existe que dans les discours du dimanche. D'abord, parce que les Blancs continuent de partir. Ensuite, parce que l'affirmative action, la discrimination positive, réserve les emplois de l'administration aux Noirs.



F. C. - Et puis, il y a la question de la terre. Cruciale, non ?



J.-Y. O. - C'est une situation explosive qui ne permet pas le développement de l'Afrique du Sud. La terre est indissociable de l'homme et l'on se fait la guerre pour la terre depuis que le monde est monde. Ne pas s'en occuper est une erreur fondamentale. Prenez l'exemple du Zimbabwe où avant l'indépendance 20 000 fermiers blancs contrôlaient 90 % des terres cultivables et produisaient surtout du tabac à exporter. Aujourd'hui, plus de 60 000 familles noires vivent de leur terre en produisant une bonne partie de ce qui est consommé sur place. Les accords de Lancaster (11) contenaient une clause de rachat avec la mise en provision de 50 millions de livres. Douze ans après, malgré des demandes répétées, les Anglais ne voulaient toujours pas débloquer cette somme. Jusqu'à ce que le président Mugabe, excédé, chasse les Blancs d'une partie des terres. Aujourd'hui, 70 000 familles vivent sur ces terres saisies par l'État.



F. C. - En Afrique du Sud, pourquoi les choses sont-elles restées en l'état ou presque ?



J.-Y. O. - Les textes publiés à la fin de l'apartheid indiquaient que 25 % des terres devaient être cédées en moins de vingt ans. Aujourd'hui, à peine 3 % ont été rachetées. Cette promesse qui n'a pas été tenue a suscité beaucoup de frustration au point que certains se disent qu'il vaudrait mieux passer à l'action et s'emparer de ces terres. C'est irresponsable de la part des autorités d'être restées immobiles sur cette question. C'est un système politique gelé et sans autorité où le président est influent, certes, mais contraint à l'inaction. Tôt ou tard, il y aura une réaction.



F. C. - De la part de l'opposition ?



J.-Y. O. - Quelle opposition ? C'est une opposition de rejet et de réaction mais qui ne suscite pas l'adhésion. L'Alliance démocratique connaît également des problèmes de corruption (12). Le pays vit encore dans l'illusion du leadership de Mandela qui figure sur les billets de banque ; mais la vérité, c'est que je regrette qu'il soit parti après avoir tenu son engagement de passer la main en douceur. Le problème, voyez-vous, vient vraiment de l'ANC et des Blancs. Il y a eu une telle volonté de trouver une solution pour mettre fin à l'apartheid, lorsque Ramaphosa dirigeait les négociations, que les Blancs ont réussi à imposer leurs conditions. Il ne faut pas oublier qu'il y avait un second apartheid, celui entre les Afrikaners et les Anglo-Saxons. Il y avait, en effet, un pacte non écrit qui donnait le pouvoir politique, l'administration, l'armée et l'agriculture aux Afrikaners, et la banque, les assurances, la finance et le commerce aux Anglo-Saxons. Ce partage des richesses entre Blancs est le donjon de l'ancien pouvoir que l'ANC n'a toujours pas réussi à prendre. Encore aujourd'hui, en l'absence de nationalisations, quelques dizaines de familles contrôlent 90 % de l'économie. D'où la colère montante au sein de l'ANC et, en dehors du parti, de quelqu'un comme Julius Malema qui plaide pour une nationalisation, notamment des mines (13). Je le connais bien. C'est un populiste, très intelligent et remarquable mais qui dit ce que les gens veulent entendre. Je crois qu'il est beaucoup plus réaliste qu'il n'en a l'air.



F. C. - Vous venez de faire en creux, avec Mandela, la critique de ces chefs d'État africains qui ne veulent pas s'éterniser au pouvoir. Ils sont rares...



J.-Y. O. - Non, je relève juste des contradictions. Alpha Condé (14), par exemple, avait reproché à Sassou N'Guesso de vouloir se perpétuer au pouvoir en changeant la Constitution pour faire un troisième mandat alors que c'est ce même Sassou qui lui a permis d'arriver à la présidence à Conakry ! Or, aujourd'hui, c'est Condé qui veut rempiler lui aussi pour un troisième mandat... Cessons donc de nous focaliser sur ce problème comme s'il n'était qu'africain. À Hong Kong, comme au Chili, en France, en Bolivie, au Liban ou en Irak, la population manifeste son mécontentement avant même les fins de mandat des présidents. Car les exigences et les impatiences sont grandes. Je ne fais pas l'apologie de l'éternité au pouvoir, loin de là. Mais est-ce que la démocratie consiste à dire « pousse-toi de là que je m'y mette », à unir toutes les oppositions pour démolir le pouvoir et renverser ses dirigeants ?



F. C. - Est-ce vraiment mieux lorsque des présidents divisent leurs opposants en associant certains d'entre eux au pouvoir pour y rester plus longtemps ? Et la longévité est-elle forcément gage de réussite ? Prenons le cas de Denis Sassou N'Guesso que vous connaissez bien...



J.-Y. O. - L'amitié ne juge pas. C'est pourquoi je ne suis jamais intervenu dans les affaires internes d'un pays africain. Sauf dans le cas particulier du général Mokoko où j'ai essayé de jouer le rôle du facilitateur (15). J'ai échoué mais c'était à sa demande que j'étais allé voir Sassou. On était parvenu à un pacte que j'ai conservé et qui prévoyait qu'il retrouve immédiatement sa liberté et qu'il rentre dans le cadre d'une opposition pacifique au pouvoir. Mais la France serait intervenue pour dire à Mokoko de ne pas le signer et il aurait été encouragé à faire un coup d'État ! Il devait isoler Pointe-Noire, créer un gouvernement provisoire, la France serait intervenue pour protéger ses ressortissants et Sassou aurait été obligé de partir. À l'époque, sous la présidence de François Hollande, l'Élysée a essayé de faire exfiltrer Mokoko de sa résidence surveillée par les services français pour le ramener à Paris. L'ambassadeur de France avait demandé audience au président Sassou afin de l'en informer.



F. C. - Mais si le président Sassou s'était arrêté au bout de deux mandats, et quel qu'eût été son successeur du parti au pouvoir ou de l'opposition, est-ce que le Congo-Brazzaville se porterait plus mal aujourd'hui ? La question se pose aussi pour Paul Biya au Cameroun, Idriss Déby au Tchad et pour bien d'autres...



J.-Y. O. - Il n'y a pas de garantie d'efficacité, ni dans un sens ni dans l'autre. Prenons Blaise Compaoré au Burkina Faso (16). Est-ce que son départ a été un bien pour le pays ? Pour moi, le départ d'un président après deux mandats n'est pas forcément, automatiquement, une bonne chose pour son pays. Sur cette question, il faut juger au cas par cas. Parfois la non-alternance est positive, comme à Singapour (17). Parfois, l'alternance est une catastrophe, comme en Libye. Qui peut dire que le peuple libyen a bénéficié de l'élimination de son chef d'État bien qu'il fût un dictateur irrespectueux des droits de l'homme ? La situation n'est-elle pas pire aujourd'hui ? Même chose en Irak, en Égypte ou en RDC ? Ce dernier pays ne s'est toujours pas remis du départ de son dictateur d'antan, Mobutu. Ce n'est pas à vous ou à moi, ni aux ONG ou aux Nations unies de décider des critères de départ d'un chef d'État. C'est aux peuples d'en décider par des élections claires et transparentes en respectant les échéances électorales. S'ils veulent garder leurs leaders, c'est leur affaire, pas la nôtre.



F. C. - Mais vu de France, si l'on ne dit rien, n'est-ce pas une forme de feu vert aux abus, voire d'indifférence ?



J.-Y. O. - Notre responsabilité à nous Français, Européens et partisans de la démocratie, c'est de respecter cette volonté, même si cela ne correspond pas à nos voeux. Prenons le Togo, par exemple (18). Nous avons assisté en septembre 2017 à une tentative de déstabilisation du régime inspirée de l'extérieur, avec des manifestations massives qui avaient pour but le renversement du pouvoir. Cela n'a pas marché. Le président, qui brigue un quatrième mandat, a demandé alors qu'on aille aux urnes afin qu'une nouvelle Assemblée limite la durée et le nombre des mandats mais pas de manière rétroactive. Le nouveau Parlement a validé ce processus et une élection présidentielle aura lieu en février. Ce scrutin sera-t-il transparent, sain et honnête ? Si ce n'est pas le cas, la légitimité du président sera mise en cause, mais c'est le peuple qui en aura décidé ainsi. Le peuple doit se prononcer en étant correctement informé des enjeux. Sommes-nous des modèles en la matière ? Au nom de quelle vertu supérieure aurions-nous le droit de condamner les uns et les autres lorsqu'on voit, à nos portes, au Royaume-Uni, que le peuple a choisi le Brexit sur la base d'une campagne référendaire de purs mensonges ? Est-ce cela la démocratie ?



F. C. - Vous prônez l'examen au cas par cas. Votre théorie s'applique-t-elle au Tchad ?



J.-Y. O. - Je connais le président Déby, mais il ne fait pas partie de ceux avec qui j'ai des relations très étroites (19). Oui, le Tchad est une situation particulière. C'est le garant de la protection de l'Afrique sahélienne face au terrorisme. Il investit toutes ses forces dans ce combat qui sert la France, l'Europe et l'Afrique. Est-ce que son successeur aura la même capacité à affronter ce défi ? Personne ne peut le dire. Je dirais la même chose du Burkina Faso, un pays qui est en train de disparaître de la carte sous prétexte de vouloir protéger la démocratie en freinant la longévité au pouvoir. Il serait, à mes yeux, dans une tout autre situation si le président Compaoré était resté.



F. C. - Un mot encore sur la Côte d'Ivoire. Croyez-vous à un retour de Laurent Gbagbo (20) au pouvoir ?



J.-Y. O. - Le problème de la Côte d'Ivoire est pour moi l'un des plus inquiétants. On peut retomber dans une guerre civile là-bas. Les pays de la CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest) en ont bien conscience. Il faut accepter en Afrique que les alternances puissent se faire avec des présidents qui ne nous ressemblent pas - ce qui, en Côte d'Ivoire, était la règle absolue jusqu'au début des années 2000. Car il y a aujourd'hui en Afrique une nouvelle génération de leaders qui sont plus africains que modelés sur nos profils. Si l'on veut continuer d'imposer des chefs d'État qui nous ressemblent, qui ont fait les mêmes études que nos présidents et qui boivent leur whisky avec le même nombre de glaçons, on va dans le mur. Ce n'est pas le cas de Mahamadou Issoufou au Niger, de Macky Sall au Sénégal mais aussi, bien sûr, de Laurent Gbagbo. Ce dernier est fondamentalement africain. On a été injuste avec lui. On ne lui a pas laissé le temps de gouverner puisqu'on l'a forcé à faire des élections en 2010 en lui laissant croire qu'il pouvait les gagner.



F. C. - Au-delà des cas concrets que nous venons d'évoquer, quel est votre jugement plus global sur la politique africaine du président Macron ?



J.-Y. O. - Je constate que la France aujourd'hui veut traiter l'Afrique comme si elle était un continent comme les autres et ses anciennes colonies comme s'il s'agissait de pays étrangers. Plus étrangers, même, que ne le sont des pays sans histoire commune avec elle. On dit ne pas vouloir négliger l'Afrique, mais on ne veut plus lui donner le statut particulier qu'elle a toujours eu en France pour des raisons historiques. Est-ce par repentance, puisque ce mot fait partie désormais de notre lexique officiel ? J'en ai peur. Ce n'est pourtant pas le cas des Portugais, incroyablement influents dans leurs anciennes colonies, de l'Angola au Mozambique en passant par la Guinée-Bissau. Ni des Britanniques, extrêmement protecteurs de leur Commonwealth et qui le seront encore davantage après le Brexit. De ce point de vue, on a un problème. N'est-on pas en train de renier une partie de notre famille ? Ce serait une erreur impardonnable s'agissant de l'Afrique.



F. C. - Emmanuel Macron revendique d'appartenir à une génération qui n'a pas connu l'époque coloniale ni les années de guerre froide en Afrique. Est-ce que ça change la donne ?



J.-Y. O. - Notre politique n'est-elle pas marquée par une réaction de reniement du passé et un rejet de l'expérience alors qu'en Afrique le respect de l'âge et, donc, de l'expérience qui confère « sagesse » est une donnée fondamentale ? L'âge est un trésor respecté par les Africains. Il faut le mettre au service de notre action. Ce qui signifie que toute politique, en ce qui concerne l'Afrique, doit être basée sur une expérience et une connaissance affective. Ce continent n'a jamais été celui de l'écrit. C'est celui de la parole et du contact humain. On ne traite pas les Africains avec des fiches et des notes. On doit les écouter et leur parler parce qu'ils ne feront jamais, eux, de notes en retour. L'Afrique n'est pas une cabine médicale avec une caméra vidéo, comme on en voit maintenant de plus en plus, où la consultation se fait avec un médecin à des milliers de kilomètres. L'Afrique, il faut l'ausculter, l'écouter. L'Afrique a beau se digitaliser à toute vitesse pour être connectée avec le reste du monde, elle n'en reste pas moins singulière, tout le contraire du « virtuel ».



F. C. - N'est-ce pas faire marque de respect, justement, que de vouloir restituer aux Africains les biens qui leur ont été pris à l'époque coloniale ?



J.-Y. O. - Si on commence comme ça, jusqu'où ira-t-on ? Jusqu'à restituer à la Grèce la frise du Parthénon exposée au British Museum ? Quelles sont les garanties de conservation que peut offrir le Bénin aux pièces qu'on lui rend ? N'est-ce pas ouvrir une boîte de Pandore ? Et ces pièces, ne sont-elles pas mieux conservées dans nos musées alors que tant d'autres font l'objet de trafics ? J'ai peur que tout cela ait été décidé pour se donner bonne conscience et pour promouvoir une apparence de générosité.



F. C. - Le président Macron a déclenché une polémique lorsqu'il a estimé, en parlant du Niger par exemple, que la démographie était un vrai sujet (21). Qu'en pensez-vous ?



J.-Y. O. - Je ne suis pas d'accord avec lui. Il faut au contraire aider les pays africains comme le Niger à supporter l'augmentation démographique. C'est cela notre devoir. Ce n'est pas de leur suggérer de faire moins d'enfants. Même la Chine et l'Inde ont renoncé à leur politique de restriction de la natalité. Le Niger a des capacités de développement inimaginables, notamment sur le plan minier ou solaire. Qui sommes-nous pour donner de tels conseils ?



F. C. - N'y a-t-il pas pourtant un lien entre démographie en Afrique et immigration vers l'Europe ?



J.-Y. O. - Ma fondation essaie de réunir les pays du Sahel sur la thématique de l'immigration afin d'édifier un plan économique global. Car il n'y a, selon moi, qu'une seule réponse au défi de l'immigration, c'est le développement. Le village africain sélectionne les enfants qui iront à l'école et, parmi les plus doués, ceux qui ensuite émigreront pour renvoyer de l'argent au village. Il faut arrêter de dramatiser à propos de ce dossier. Je suis moi-même un migrant : entre mars et juillet 1962, en quatre mois, la France a accueilli un million de rapatriés d'Algérie. Combien parmi nous connaissaient la métropole ? Moins de 10 %. Combien étaient d'origine française ? Une minorité car nous étions nombreux à être d'origine espagnole, italienne ou maltaise.



F. C. - Si je comprends bien, la démographie est un sujet tabou...



J.-Y. O. - La sexualité en Afrique est vécue de façon totalement différente qu'en Europe. Notre culture judéo-chrétienne a créé des carcans dans ce domaine qui n'existent pas en Afrique. Mais c'est une erreur de penser que la femme africaine est condamnée à faire des enfants. C'est d'ailleurs souvent elle qui travaille et qui ramène l'argent à la maison. Dans le village, personne ne mange ou tout le monde mange, il n'y a pas de pauvres et de riches. On a beaucoup à apprendre de cette culture de partage et de solidarité. Faire des enfants, c'est penser se garantir un minimum de revenus pour plus tard. Donner des leçons à ce sujet, c'est une forme de colonialisme.



F. C. - Même lorsque les Nations unies ou les organisations philanthropiques s'emparent de ce sujet sur le terrain ?



J.-Y. O. - Cela dépend de la méthode. Si l'on se contente de constater, par exemple, que la démographie et l'immigration sont liées, alors il n'y a pas de problème. Mais est-ce que c'est à nous, ensuite, de dire aux Nigériennes de faire moins d'enfants ? Certainement pas. C'est un manquement grave au droit fondamental des peuples à disposer d'eux-mêmes. Tout est donc dans la manière de dire les choses.



F. C. - Connaissez-vous Franck Paris, le conseiller pour l'Afrique du président Macron ou Rémy Rioux, le patron de l'Agence française de développement ? Voyez-vous le directeur Afrique du Quai d'Orsay ?



J.-Y. O. - Je pense qu'ils me connaissent. Je n'ai pas eu l'occasion de les rencontrer. Bien que je n'aie jamais fait partie de la « Françafrique », peut-être continue-t-on à m'assimiler à cette définition. Ce qui expliquerait que l'on ne souhaite pas établir de contact...



F. C. - Jean-Yves Le Drian est-il toujours pour vous « le ministre de l'Afrique » ?



J.-Y. O. - J'ai un énorme respect et une grande admiration pour lui, alors qu'il n'est pas de ma famille politique. Il a un bon sens paysan et les pieds sur le sol. Il réfléchit avant d'agir. Quand il dit qu'il ne peut y avoir de sécurité sans développement et de développement sans sécurité, l'Afrique l'écoute parce qu'il a su démontrer sa proximité avec l'Afrique.



F. C. - Que pensez-vous de la démarche du président Macron consistant à accorder plus d'importance à l'Afrique anglophone en proposant à nombre de ces pays une coopération franco-chinoise pour leur développement ?



J.-Y. O. - Je pense qu'en réalité nous n'avons pas les moyens de cette ambition. Le Nigeria, à lui tout seul, c'est 180 millions d'habitants ! En plus, ce n'est pas notre « champ ».



F. C. - Le complexe de Fachoda (22) ? Vous en êtes toujours là ?



J.-Y. O. - Bien sûr. Les Britanniques ont toujours essayé de prendre position en Afrique francophone. Emmanuel Macron donne un coup de pied dans la fourmilière en essayant de rendre la pareille. L'intention est bonne, mais il ne faut pas que ça se fasse au détriment de nos alliés traditionnels, ceux qui ont toujours été avec nous, partout, y compris en nous soutenant par leur vote aux Nations unies. Il ne faut pas qu'ils paient le prix de cette politique si elle consiste à désinvestir d'un côté pour investir de l'autre - surtout si, comme je viens de le suggérer, elle est sans garantie de résultats.



(1) Président du Congo entre 1979 et 1990 puis de 1997 à nos jours. Denis Sassou N'Guesso a été réélu pour un troisième mandat en 2016 après avoir fait réformer la Constitution par référendum en 2015.

(2) Entre 2001 et 2017, les exportations françaises en Afrique ont diminué de 4,7 % à 3 % tandis que celles de la Chine ont été multipliées par six, de 3 % à 18 %.

(3) Signés le 23 décembre 1988, les accords de Brazzaville connus sous le nom de « protocole de Brazzaville » sont le résultat de longues discussions secrètes qui scellèrent en deux années la situation en Afrique australe. Cuba et l'Afrique du Sud s'accordèrent pour retirer leurs troupes d'Angola, pendant que l'Afrique du Sud se retirait de Namibie, permettant son indépendance en 1990. Dans la foulée, Pieter Botha, puis le président De Klerk, engagèrent des discussions avec l'ANC, le principal parti d'opposition sud-africain. Par la suite, la fin de l'apartheid fut signée. Elle fut marquée notamment par la libération du chef de l'ANC, Nelson Mandela.

(4) La Fondation Brazzaville a été créée par Jean-Yves Ollivier à l'occasion du 25e anniversaire du protocole de Brazzaville mettant fin au conflit entre l'Afrique du Sud, l'Angola et Cuba. La Fondation met en oeuvre des programmes dans le domaine de la préservation de l'environnement, du développement et de la prévention des conflits.

(5) Le peuple Xhosa est présent majoritairement dans la province du Cap oriental et sa langue est parlée par plus de 8,5 millions de Sud-Africains. Le peuple zoulou est concentré dans le Natal, et sa langue est parlée par plus de 11 millions de Sud-Africains.

(6) Mangosuthu Buthelezi, 92 ans, dignitaire zoulou et fondateur de l'Inkatha Freedom Party, ministre sud-africain des Affaires intérieures de 1994 à 2004.

(7) Thabo M'Beki, 77 ans, membre de l'ethnie Xhosa, ex-chef des relations internationales de l'ANC, vice-président de Nelson Mandela puis deuxième président de l'Afrique du Sud post-apartheid entre 1999 et 2008.

(8) Jacob Zuma, 77 ans, d'origine zouloue, ex-compagnon de bagne de Nelson Mandela, d'abord vice-président de Thabo M'Beki, puis quatrième président de l'Afrique du Sud post-apartheid de 2009 à 2018.

(9) Cyril Ramaphosa, 67 ans, membre de l'ethnie minoritaire Venda, né à Soweto, ex-leader syndicaliste du secteur minier, cinquième président de l'Afrique du Sud post-apartheid depuis février 2018.

(10) Winnie Mandela, décédée en avril 2018, divorcée de Nelson Mandela en 1992 et mère de leurs deux filles Zenani et Zindzi, reste en Afrique du Sud et en Afrique en général une icône de la lutte anti-apartheid.

(11) Les accords de Lancaster House, signés après trois mois de négociations entre le gouvernement de Margaret Thatcher, les rebelles indépendantistes de Robert Mugabe et une coalition de représentants d'une Rhodésie-Zimbabwe plus inclusive, ont redonné au Royaume-Uni un mandat d'un an pour préparer le pays à la paix et à l'indépendance.

(12) L'Alliance démocratique, créée en 2000 par la fusion de trois partis libéraux, progressistes et conservateurs, dispose de 84 sièges sur 400 au Parlement. Elle a été dirigée entre 2015 et 2019 pour la première fois par un Noir, Mmusi Maimane.

(13) Julius Malema, 38 ans, ancien président de la Ligue de jeunesse de l'ANC. Exclu de l'ANC en 2012, il crée en 2012 les Economic Freedom Fighters pour réclamer l'expropriation des fermiers blancs et la nationalisation des mines. Aux dernières élections législatives du printemps 2019, les EFF ont remporté 10,79 % des voix (plus 4 points par rapport à 2014), restant le troisième parti du pays.

(14) Alpha Condé, 81 ans, président de la Guinée depuis décembre 2010. Depuis septembre 2019, un important mouvement de contestation s'oppose à un référendum pour modifier la Constitution afin qu'il puisse briguer un troisième mandat en 2020.

(15) Le général Jean-Marie Mokoko, 72 ans, ancien chef d'état-major des armées du Congo, ex-conseiller du président Sassou N'Guesso de 2005 à 2013, a été candidat à l'élection présidentielle de mars 2016. Arrivé officiellement troisième avec 13,7 % des voix, il conteste les résultats et appelle à la désobéissance civile. Arrêté en juin 2016, il est condamné le 11 mai 2018 à vingt ans de prison pour « atteinte à la sécurité intérieure de l'État ».

(16) Blaise Compaoré, 68 ans, ancien président du Burkina Faso de 1987 à 2014. Alors qu'il souhaite se présenter à un cinquième mandat pour la présidentielle de 2015, un mouvement populaire hostile à cette prolongation fait basculer l'armée contre le président tandis que la France parvient à l'exfiltrer vers la Côte d'Ivoire où il est exilé depuis.

(17) À la tête de Singapour pendant 41 ans, de 1959 à 1990, l'ancien premier ministre Lee Kuan Yew a profondément contribué à faire de la ville-État l'une des grandes puissances économiques et financières d'Asie.

(18) Le président togolais Faure Gnassingbé, 53 ans, est au pouvoir depuis la mort de son père, Gnassingbé Eyadéma, en 2005, ce dernier ayant dirigé le pays pendant près de 40 ans. Il a été réélu pour un troisième mandat en 2015 (la Constitution le lui permettait). Depuis lors, un référendum a modifié la Constitution et a, entre autres, limité les mandats présidentiels à deux termes, mais sans rétroactivité.

(19) Le président Idriss Déby, 67 ans, a succédé à Hissène Habré à la suite d'un coup de force en 1990. Il a été élu en 1996 puis réélu trois fois et se trouve confronté depuis l'an dernier à une contestation grandissante de l'opposition et de mouvements rebelles.

(20) Laurent Gbagbo, 74 ans, président de la Côte d'Ivoire élu en 2000 est confronté de 2002 à 2007 à une guerre civile qui le contraint à repousser la présidentielle de 2005. Organisée finalement en 2010, la victoire est revendiquée conjointement par Laurent Gbagbo et son rival Alassane Ouattara. Les affrontements qui s'ensuivent conduisent à l'arrestation de Gbagbo et à son transfert devant la CPI de La Haye pour crimes commis pendant la guerre civile. En 2019, la CPI a fini par l'acquitter mais le procureur a fait appel.

(21) Lors d'une conférence de presse, le 8 juillet 2017, à l'issue du G20 de Hambourg au cours duquel une session avait été organisée sur l'aide au développement, Emmanuel Macron avait expliqué que le défi de l'Afrique était devenu « civilisationnel ». « Quels sont les problèmes ? Les États faillis ou les transitions démocratiques complexes, la transition démographique qui est l'un des défis essentiels de l'Afrique », avait-il énuméré. Avant d'ajouter : « Dans un pays qui compte encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d'y dépenser des milliards d'euros, vous ne stabiliserez rien. »

(22) Le complexe de Fachoda tient son nom de la crise de Fachoda au Soudan qui a vu s'affronter Français et Britanniques en 1898 pour le contrôle des lignes transversales reliant l'Afrique occidentale aux rives orientales du continent. En choisissant d'obliger le commandant Marchand à céder face aux Anglais, la France pense inaugurer une relation plus apaisée avec le royaume, mais cet épisode générera une anglophobie au sein de l'opinion, assez forte notamment dans les rangs de l'armée de terre française.


Notes :