Politique Internationale - La Revue n°107 - PRINTEMPS - 2005

sommaire du n° 107
Le réveil Ukrainien
Entretien avec Viktor Iouchtchenko
Président de l\'Ukraine depuis décembre 2004
conduit par
Galia Ackerman
Russie
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Galia Ackerman - Monsieur le président, la révolution orange a impressionné le monde entier. Par quel miracle le peuple ukrainien s'est-il révélé capable de sortir dans la rue, d'y camper pendant des semaines et, au final, de réaliser ce que personne, ni en Occident ni en Russie, n'attendait de lui ?
Viktor Iouchtchenko - J'ignore s'il s'agit d'un miracle, mais une chose est sûre : ce qui s'est produit est tout à fait extraordinaire. Pour moi, la portée de la révolution orange dépasse largement le simple rejet du régime du président Koutchma. C'est peut-être la réalisation d'un rêve presque millénaire, un rêve imprimé jusque dans nos gènes. Huit cents ans durant, nous avons aspiré à avoir un État qui serait le nôtre. Un État dont la langue ukrainienne deviendrait la langue officielle. Un État où nous pourrions vivre en toute indépendance et en toute liberté. Pendant tous ces siècles, nous n'avions joui de l'indépendance que lors de très brefs interludes. Tout le reste du temps, nous nous sommes trouvés sous la domination de tel ou tel envahisseur. Et à l'hiver 2004, notre rêve est devenu réalité ! Qu'est-ce qui a généré cette mobilisation générale ? Je crois que le peuple en a tout simplement eu assez de voir que l'on se moquait de lui, que la légalité était bafouée, que l'injustice régnait, que l'économie grise parasitait le pays, que le régime avait illégitimement concentré dans ses mains tout le pouvoir et la plus grande partie des richesses nationales. La majorité des Ukrainiens a été scandalisée par le sort réservé à la presse indépendante et, spécialement, par le destin tragique de certains journalistes, comme Gueorgui Gongadze (2). De plus, le régime a laissé les paysans dans le dénuement (3) ; or chaque Ukrainien est paysan dans l'âme. L'attachement profond que nous vouons à la terre est l'une de nos valeurs fondamentales. Bref, le mécontentement avait atteint une masse critique ; il suffisait d'une étincelle pour que tout le pays s'embrase. Et l'étincelle survint, gigantesque : comme chacun sait, lors du second tour de l'élection présidentielle, le pouvoir a falsifié trois à quatre millions de votes ! Les citoyens n'ont pas supporté une fraude d'une telle ampleur. Tout le monde s'attendait à la falsification de un à deux millions de bulletins - ce qui m'aurait néanmoins permis de l'emporter. Mais trois à quatre millions ! Le culot du régime dépassait toute limite imaginable. Le retour de balancier fut terrible : le peuple, qui était à genoux, s'est relevé d'un seul coup.
G. A. - Une telle mobilisation populaire était donc inéluctable ?
V. I. - Attention : ne pensez surtout pas qu'il était évident, pour chacun, de se révolter et de faire valoir ses droits ! Je considère, personnellement, que beaucoup de gens se sont mon- trés tout simplement héroïques. Ils ont fait la seule chose qui était en leur pouvoir : ils sont sortis dans la rue, par un froid terrible, et ils ont manifesté pacifiquement - sur la place centrale de Kiev (le Maïdan) et ailleurs - pendant des jours et des semaines. Nous ne cessions de leur répéter qu'ils ne pouvaient compter que sur leurs propres forces. Nous leur disions : soulevez-vous autant que vous en êtes capables, qui d'un centimètre, qui d'un demi-mètre, car votre liberté est entre vos mains et tout dépend de votre mobilisation. Cet appel, nous l'avons répété des dizaines de fois. Le 22 novembre au matin, le lendemain du second tour, il y avait déjà quelques milliers de personnes rassemblées sur le Maïdan ; vers midi, elles se comptaient en dizaines de milliers et, le soir, en centaines de milliers ! Nous avions distribué dans les boîtes aux lettres de Kiev trois cent mille tracts invitant les citoyens à venir manifester, et ils ont répondu à notre exhortation. J'aimerais souligner un aspect qui me semble particulièrement intéressant : à l'occasion de cette crise, Kiev a démontré qu'elle était bien la capitale politique du pays. Deux jours après le second tour de la présidentielle, sous la pression des manifestants, le conseil municipal de Kiev a invalidé les résultats locaux annoncés par le pouvoir. Politiquement, cette décision a eu une importance décisive dans la mesure où elle a incité les régions à suivre l'exemple de la capitale.
G. A. - Les médias russes vous ont accusé d'avoir préparé cette bataille longtemps à l'avance. Ils ont même affirmé qu'une ONG, Pora, financée par des fonds étrangers, notamment américains, avait fomenté toute la révolution depuis des mois. Qu'en est-il exactement ? Aviez-vous prévu d'appliquer une stratégie spécifique en cas de fraude électorale massive ? La mobilisation populaire était-elle entièrement spontanée ?
V. I. - Il est vrai que nous nous étions préparés à une fraude ; mais, comme je vous l'ai dit, selon tous les sondages, je devais sortir gagnant même en cas de fraude considérable. Ce qui nous a fait réagir, c'est la fraude astronomique du pouvoir, qui a annoncé ses " résultats " avec un aplomb scandaleux. Moi-même et mes partenaires politiques ne pouvions le tolérer. Pour répondre plus précisément à votre question, il est évident que, lorsque vous vous trouvez dans l'opposition à un régime tel que celui de Léonid Koutchma (dont nul n'ignore qu'il était prompt à utiliser les " ressources administratives " à sa disposition pour pérenniser son système), vous vous préparez à toutes sortes d'éventualités. L'organisation d'un mouvement de protestation ne peut être laissée au hasard des circonstances. La stratégie et la tactique d'un tel mouvement doivent être conçues à l'avance. Si nous avions agi dans l'urgence et l'improvisation, nous aurions risqué de mettre nos partisans en danger et de ne pas atteindre nos objectifs. Pour ce qui est du côté financier de l'affaire, c'est un véritable non-sens de penser que nous avions des financements étrangers ! Il est tout bonnement insultant pour nous d'insinuer une telle chose ! En tout cas, l'essentiel, c'est que la mobilisation des gens a été le fait de leur libre arbitre. Avec de l'argent, vous pouvez " organiser " une manifestation ponctuelle de quelques milliers de personnes, mais comment inciter des centaines de milliers de gens, à travers tout le pays, à sortir de chez eux et à rester dans la rue pendant des semaines, par un froid effroyable, en abandonnant leurs occupations normales ? Qui peut réunir un million de personnes sur le Maïdan à Kiev si ces personnes ne sont pas motivées et n'adhèrent pas à la cause ? Il est tout bonnement ridicule de penser que l'on pourrait payer une foule aussi gigantesque pour faire de la figuration ! Je suis persuadé que les citoyens possèdent une vraie capacité à se mobiliser s'ils comprennent qu'ils luttent pour un objectif commun. Une cause commune, une douleur commune : voilà les meilleurs facteurs pour une mobilisation. Et un vrai homme politique doit pouvoir sentir ces choses-là. Il doit sentir la douleur, l'humiliation, le ressentiment de ses concitoyens, et savoir exprimer leurs doléances. Alors, ils le suivront. Et c'est très exactement ce qui s'est produit. Je le répète : nous n'avons pas déboursé un centime pour payer les manifestants, que ce soit à Kiev ou dans les autres villes du pays. Et s'il est bien une chose dont je suis certain, c'est qu'aucun argent au monde n'aurait pu acheter ces regards sincères, ces larmes que nous avons tous vues.
G. A. - Vous aviez tout de même prévu qu'une mobilisation de masse pourrait avoir lieu et qu'elle nécessiterait un certain appoint logistique...
V. I. - Effectivement. Je ne vous cache pas que des tentes avaient été préparées, de même que des générateurs et d'autres éléments logistiques. Comment aurait-il pu en aller autrement ? Le climat ukrainien ne permet pas de dormir dans la rue en hiver ! Mais nous ne pouvions prévoir ni l'ampleur de la mobilisation populaire, ni la durée des manifestations. Par exemple, nous ne disposions ni de stocks de provisions ni de médicaments. Tout cela s'est organisé spontanément, avec l'aide de la population. Les habitants de Kiev ont distribué de la nourriture. Ils ont donné aux manifestants venus du pays entier des vêtements chauds. Ils les ont invités chez eux, pour qu'ils puissent dormir dans des conditions normales et se laver. Cette solidarité a joué un rôle particulièrement important pendant les premiers jours ; ensuite, les choses se sont mieux organisées. Les églises, les synagogues, les syndicats, la Maison ukrainienne (4), avec le soutien de la mairie, sont venus en aide aux manifestants. Mais les trois premiers jours étaient cruciaux. Le soir du troisième jour, je me suis adressé par haut-parleur à la foule : je voulais que mes partisans, dont certains n'avaient pas quitté la place depuis le début, se dispersent pour passer la nuit chez eux ou chez l'habitant. Ioulia Timochenko (5), qui se trouvait à mes côtés, a tiré sur le revers de ma veste pour m'arrêter : " Ils ne reviendront pas demain ", m'a-t-elle dit, effrayée. Mais je voyais, moi, ces gens tomber de fatigue et je comprenais qu'ils avaient besoin de se reposer, de se chauffer, de se laver, de prendre un vrai repas... Je les ai regardés et j'ai dit à Ioulia : " Je suis convaincu qu'ils reviendront. " Et quand, le lendemain, nous les avons vus affluer à nouveau par milliers, nous avons été profondément émus et nous avons définitivement compris que nous étions invincibles.
G. A. - Comment expliquez-vous la position complètement irrationnelle adoptée par les dirigeants russes ? Pourquoi ont-ils soutenu votre adversaire, Viktor Ianoukovitch, aussi farouchement, presque obsessionnellement ? Comme s'ils pensaient que, si vous arriviez au pouvoir, ce serait le chaos ! Pourtant, à l'époque où vous étiez premier ministre, fin 1999-2001, vous ne vous étiez pas montré spécialement hostile envers Moscou. Vous aviez, en particulier, réglé le différend gazier que l'Ukraine avait avec la Russie (6). Pour quelle raison les Russes ont-ils cru qu'ils ne pourraient pas s'entendre avec vous en tant que président ?
V. I. - À mon avis, le comportement du Kremlin a deux causes principales. Premier point : au cours de ces dernières années et, tout spécialement, depuis un an, la politique russe à l'égard de l'Ukraine s'est trouvée en décalage par rapport aux processus politiques à l'œuvre dans notre pays. Moscou n'a absolument rien compris aux tendances qui émergeaient chez nous ! J'ai été frappé d'apprendre que les Russes ignoraient les résultats des études sociologiques conduites en Ukraine - et ce n'est là qu'un exemple de leur méconnaissance de la situation réelle de notre pays. Second point, qui me semble décisif : ces dernières années, les différents canaux par lesquels transitaient les relations russo-ukrainiennes ont été entièrement monopolisés par des groupes d'intérêts très corrompus. Les liens économiques entre les deux États ont été " privatisés " au bénéfice de quelques clans, surtout du côté ukrainien. Ces clans ont généreusement " arrosé " certains membres de l'administration présidentielle russe pour en faire les " conducteurs " de leurs intérêts vitaux. Selon les informations dont je dispose, des sommes considérables ont été dépensées à cette fin. Cet " arrosage " a pratiquement défini le cours de la politique russe vis-à-vis de l'Ukraine. C'est pourquoi la première chose que j'ai faite après mon élection a été d'avertir tout l'appareil d'État, ainsi que nos ambassadeurs à l'étranger, que notre politique extérieure allait désormais être exclusivement conduite depuis le ministère des Affaires étrangères. Aucune autre organisation ne pourrait y prétendre.
G. A. - Pendant les années qui se sont écoulées entre votre mandat de premier ministre et celui de président, de grands groupes russes ont envahi le marché ukrainien et se sont emparés de pans entiers de votre économie nationale (7). La situation que vous venez de décrire découle-t-elle de cette invasion ? En clair, voulez-vous dire que les oligarques russes qui avaient investi en Ukraine avaient peur de se voir retirer leurs acquisitions - surtout celles obtenues par des moyens pas très " propres " ?
V. I. - Bien sûr qu'ils avaient peur ! Ne serait-ce que parce que n'importe quel changement de pouvoir - surtout en Ukraine, où l'économie se trouve encore dans une période de transition - est porteur de nombreuses conséquences dans le domaine économique. Par exemple, certains actes de propriété peuvent être remis en question. Il faut dire que plusieurs privatisations ou acquisitions avaient été réalisées en violation de la législation en vigueur, ou avaient été permises par des décrets exceptionnels rédigés spécialement pour ces transactions par le régime précédent.
G. A. - Les oligarques russes et leurs alliés ukrainiens n'ont pas été les seuls à voir votre candidature d'un mauvais œil : l'Église orthodoxe russe, qui jouit d'un poids considérable en Ukraine, a également soutenu Ianoukovitch avec virulence... On sait que le Patriarcat de Moscou essaie par tous les moyens de détruire l'Église orthodoxe autocéphale ukrainienne, ainsi que l'Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev (8). Dans quelle mesure cette lutte d'influence a-t-elle pesé sur la campagne ?
V. I. - En effet, l'antenne ukrainienne du Patriarcat de Moscou a largement soutenu mon adversaire. Elle a claironné que Ianoukovitch serait un président " orthodoxe ", comme si je n'étais pas orthodoxe moi-même ! Des activistes de l'Église " moscovite " ont même collé des affiches et distribué des tracts à sa gloire dans les rues. Mais je ne pense pas que toute cette propagande ait eu une incidence importante. La société ukrainienne avait fait son choix bien avant l'échéance électorale et tous les sondages effectués depuis un an montraient que j'avais une avance de 8 à 14 % sur mon adversaire. Cette tendance n'a pas varié jusqu'au jour de l'élection. Il n'empêche que, en tant qu'orthodoxe, en tant que croyant, je me sentais mal à l'aise en voyant des processions de vieilles babouchkas arborant des portraits de Ianoukovitch dans les rues de Kiev, sous les gonfalons de l'Église orthodoxe pro-Moscou. D'après moi, il s'agit d'une véritable profanation. L'Église n'a pas à se mêler de politique. Elle ne doit glorifier que Dieu et, que je sache, le Très Haut ne s'est jamais présenté à une élection !
G. A. - Il y a cinq ans, lors de notre précédente rencontre, vous caressiez le projet d'intégrer rapidement l'Ukraine à l'Union européenne. Vous m'aviez même cité une date : d'après vos calculs, l'Ukraine serait prête à entamer les négociations d'adhésion en 2006. Mais vous n'êtes resté premier ministre qu'une année et ce projet a été plus ou moins abandonné par vos successeurs. Qu'en sera-t-il maintenant ?
V. I. - C'est une question complexe. Je veux d'abord dire deux mots de l'évolution de la société ukrainienne depuis 2000. À l'époque, nous avions fait de l'intégration européenne l'une des orientations prioritaires de notre politique. Nous avions alors entamé, à l'intérieur du pays, une grande discussion portant sur nos objectifs stratégiques. Même si de nombreuses critiques nous ont immédiatement été adressées, je reste persuadé que c'était, de notre part, une approche honnête. Je ne vous cacherai pas qu'à ce moment-là l'idée d'intégrer l'UE semblait incongrue à beaucoup de monde... Et pourtant, je me réjouis d'avoir ouvert ce débat. Car le sentiment pro-européen en vigueur aujourd'hui dans notre pays en découle. Jugez plutôt : 40 % de nos exportations sont destinées au marché européen ; il y a seulement huit ans, ce ratio n'était que de 18 % ; et il y a cinq ans, de 22 %. On peut donc considérer que le business a " voté " - consciemment ou non - pour l'intégration européenne. Les derniers sondages montrent que 60 % de la population souhaitent l'entrée de notre pays dans l'UE. Il y a cinq ans, les Ukrainiens n'y songeaient même pas : j'en conclus que le débat que nous avions lancé a porté ses fruits. Il est évident que la place de l'Ukraine est en Europe. Ce défi est désormais relevé par l'État et par la nation - et cela, même si nous savons bien que nos intentions sont diversement appréciées à Bruxelles. Nous sommes profondément convaincus que ce choix correspond à nos intérêts stratégiques. Tôt ou tard, nous serons en Europe. Pour commencer, nous allons faire le nécessaire pour, à terme, correspondre aux standards définis par l'Union européenne. Chaque ministère a été chargé de prendre les mesures qui s'imposent dans son domaine. Il y a un an et demi, j'ai créé une fondation, le " Centre européen ", qui a pour but d'adapter la législation ukrainienne aux normes européennes. Nous avons déjà traduit en langue ukrainienne plus de 350 lois qui doivent être adoptées par notre Parlement. J'ai nommé un vice-premier ministre à l'Intégration européenne. Il aura à sa disposition un comité chargé de centraliser ce travail législatif et son application pratique.
G. A. - Pourtant, on ne peut pas dire que l'UE se montre aussi enthousiaste que vous...
V. I. - Nous avons conscience que nos partenaires au sein de l'Union européenne ne sont pas encore habitués à cette idée. Peut-être est-ce parce que l'UE se trouve actuellement dans un moment assez difficile. L'Europe a encore mal à la tête après son élargissement à vingt-cinq. Par surcroît, elle est en proie à une discussion très complexe autour de la Constitution européenne. Une discussion que nous suivons de près : si un ou plusieurs pays rejettent l'actuel projet de Constitution, notre rêve d'adhésion sera gravement compromis. Il y a également le facteur turc : l'éventuelle entrée de la Turquie pose de tels problèmes que les dirigeants européens ont du mal à envisager l'adhésion d'un membre supplémentaire, surtout lorsqu'il s'agit d'un pays aussi grand et aussi peuplé que le nôtre. Bref, nous savons parfaitement que la construction européenne a été un processus long et difficile, et que l'urgence éprouvée par l'Ukraine apparaît certainement troublante pour les Européens. Mais je tiens à rassurer mes homologues de l'UE, comme je l'ai déjà fait au cours de nos pourparlers bilatéraux et multilatéraux : l'Ukraine ne va pas frapper comme une mendiante à la porte de l'Europe ! Nous allons faire nos devoirs, en bons écoliers, et convaincre Bruxelles que nous satisfaisons à ses critères. Nous devons nous armer de patience. D'ici un an ou deux, l'Europe sera peut-être moins obnubilée par les problèmes que posent la Constitution, l'adhésion de la Turquie, etc. Alors, elle nous regardera d'un œil plus favorable. Je suis convaincu qu'en l'absence de l'Ukraine l'Europe est incomplète. C'est pourquoi, à mes yeux, le processus de notre intégration est inexorable, même si ce n'est pas pour demain...
G. A. - Mais qu'allez-vous faire de la Russie ? Enterrez-vous l'idée de l'Espace économique commun, cette superstructure étatique qui réunirait la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan (9) ? Par ailleurs, certains commentateurs prétendent que si vous tourniez le dos à Moscou pour vous diriger vers Bruxelles, la Russie serait susceptible de fermer ses robinets de gaz et de pétrole. Or d'un point de vue énergétique, l'Ukraine dépend beaucoup de sa grande voisine... Êtes-vous prêt à courir le risque de mécontenter le Kremlin ?
V. I. - Nous partons du principe que la Russie est notre partenaire. Elle est, comme vous le rappelez, notre voisine. Bien entendu, nous souhaitons garder d'excellentes relations avec elle. Mais la position géopolitique de l'Ukraine est complexe : d'un côté, nous avons notre partenaire stratégique occidental, l'Union européenne ; de l'autre, nous avons notre partenaire stratégique oriental, la Russie, où partent près de 20 % de nos exportations et où travaillent des millions de nos citoyens. Toute la particularité de notre situation consiste dans le fait que notre politique à l'Est est réalisée à travers d'autres mécanismes que ceux que nous mobilisons dans le cadre de notre relation avec l'Union européenne. Nos relations politiques, économiques, fiscales et douanières diffèrent selon que nous nous adressons à nos partenaires de l'Est ou à ceux de l'Ouest. C'est comme utiliser deux alphabets ! Mais nous devons nous y plier. Si nous souhaitons renforcer nos liens dans les deux directions, c'est la voie à suivre. Pour être très clair : à l'Est, nous avons des intérêts stratégiques, et nous sommes prêts à les inscrire dans un cadre formel, que ce soit au niveau bilatéral ou multilatéral. Peu importe que ce cadre s'appelle " Espace économique commun " ou qu'il porte une autre dénomination. Mais gare à deux facteurs : Primo, pour que des structures supranationales fonctionnent, les pays qui y prennent part doivent, au préalable, entretenir une longue relation de confiance - c'est notamment le cas de la construction européenne. Or nous n'avons pas une telle relation de confiance avec la Russie. C'est pourquoi l'idée visant à créer des superstructures avec elle ne nous inspire pas un fol enthousiasme. Nous n'allons pas faire quoi que ce soit qui ne corresponde pas aux intérêts nationaux de l'Ukraine. Secundo, les principes qui régiront nos relations avec l'Espace économique commun ne devront pas nous bloquer la route vers l'UE. C'est-à-dire qu'il est impératif que ces principes se trouvent en harmonie avec nos objectifs européens. Bref, à la condition sine qua non de tenir compte de ces facteurs (et je suis convaincu que c'est possible), nous sommes prêts à envisager la création d'un mécanisme qui préserverait les intérêts des pays concernés sur le marché de l'Est.
G. A. - Les États-Unis sont-ils également l'un de vos " partenaires stratégiques " ?
V. I. - Bien entendu ! Nous avons l'intention de bâtir une relation solide avec Washington. Le régime précédent ne s'est pas montré capable de définir une ligne de conduite cohérente vis-à-vis des Américains. J'ai l'intention d'y remédier. C'est ce que j'ai dit au président Bush lors de la visite que je lui ai rendue au début du mois d'avril. Une visite inoubliable ! Nous sommes très reconnaissants à la Maison-Blanche d'avoir soutenu la révolution orange en novembre-décembre dernier. À cette occasion, nos amis d'outre-Atlantique ont montré qu'ils respectaient le choix démocratique des Ukrainiens. Aujourd'hui, ils confirment leur soutien à la nouvelle Ukraine, en appuyant nos démarches d'intégration aux grandes organisations mondiales auxquelles nous n'appartenons pas encore : je pense, bien sûr, à l'Organisation mondiale du commerce et aux structures euro-atlantiques. Par ailleurs, nous souhaitons la facilitation de nos échanges commerciaux avec les États-Unis. Les Américains comprennent désormais que notre pays peut être un partenaire non seulement stratégique et politique mais, aussi, commercial. Et, pour nous, il est crucial d'attirer des investissements étrangers. Nous avons à y gagner, eux et nous !
G. A. - Votre prédécesseur avait envoyé un contingent ukrainien en Irak. De votre côté, vous avez déclaré pendant la campagne électorale vouloir rapatrier ces 1 600 hommes. Une intention que vous avez confirmée après votre élection. Ne craignez-vous pas que Washington en prenne ombrage ?
V. I. - J'aimerais tout d'abord préciser que, selon moi, la décision de Léonid Koutchma d'envoyer des soldats en Irak relevait bien plus d'une manœuvre politicienne destinée à lui obtenir les bonnes grâces de l'Administration Bush que d'une profonde conviction. Il espérait que si Kiev soutenait l'opération américaine, Washington fermerait les yeux sur les violations des droits de l'homme dont son régime se rendait coupable à l'intérieur. Les faits, on l'a vu, ne lui ont pas donné raison ! De toute façon, maintenant que l'Irak s'est doté d'un gouvernement démocratique, les militaires doivent, selon moi, prendre du recul et laisser la place aux diplomates, aux hommes politiques et aux experts. Surtout, à la différence de mon prédécesseur, j'ai bien l'intention d'écouter l'opinion publique. Et l'écrasante majorité de l'opinion publique ukrainienne est opposée à la présence de nos hommes en Irak. Mais ne vous y trompez pas : notre retrait n'est nullement un geste dirigé contre les États-Unis. D'ailleurs, nous allons continuer d'évoquer avec eux les modalités de notre départ, afin de ne pas mettre en difficulté les troupes de la coalition. On l'a très bien compris à Washington.
G. A. - Un mot, simplement, sur les conditions dans lesquelles vous êtes arrivé au pouvoir et, plus précisément, sur le concept de " révolution de velours ". D'après vous, quels sont les points communs entre les " révolutions douces " qui ont renversé des régimes discrédités en Serbie, en Géorgie et en Ukraine ?
V. I. - Je ne pense pas que les scénarios qui se sont réalisés dans les pays que vous citez soient totalement identiques. Mais ce qui est clair, c'est que certains ingrédients doivent exister pour qu'une " révolution pacifique " réussisse : il faut, au minimum, que la population décide de prendre son avenir en main et que sa revendication démocratique soit portée par un leader incontesté.
G. A. - Je crois que vous avez beaucoup en commun avec le président géorgien, Mikhaïl Saakachvili (10). Vous êtes même liés par une amitié personnelle. On sait que la Géorgie a, elle aussi, des ambitions européennes. Partagez-vous également la même vision de la Russie ?
V. I. - Nous considérons tous les deux que la politique de nos pays respectifs ne doit pas porter atteinte aux intérêts russes. Tout ce que nous souhaitons, c'est défendre nos intérêts vitaux. Or ceux-ci sont menacés par des zones de non-droit. Nous avons tous deux des " points chauds " à proximité : des républiques autoproclamées soutenues par la Russie. Pour la Géorgie, il s'agit de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud et, pour nous, de la Transnistrie (qui fait partie de la Moldavie). Tout comme la Géorgie, nous avons à nos portes non seulement un conflit politique mais, aussi, un véritable " trou noir " où des structures mafieuses agissent en toute impunité depuis de nombreuses années. Il ne s'agit pas seulement des mafias moldave et ukrainienne : c'est un problème qui concerne l'UE entière. La Transnistrie, en effet, est le paradis de tous les types de trafiquants d'armes et de drogue, ainsi que des réseaux de prostitution et d'immigration clandestine. Et je ne parle même pas de la contrebande de marchandises... Bref, nous avons tout intérêt à collaborer avec Tbilissi pour trouver des solutions qui seraient applicables aussi bien à la Transnistrie qu'aux républiques autoproclamées de Géorgie. Nous sommes également très intéressés par des projets énergétiques communs : comme vous le savez, plusieurs oléo- ducs et gazoducs - dont certains existent déjà et d'autres restent à construire - passent par le Caucase, notamment par la Géorgie, et par le sud de la Russie. Je partage les idées de Mikhaïl Saakachvili sur les nouvelles modalités de livraison de produits énergétiques en Europe à partir de régions autres que la Russie, comme le Turkménistan et, plus largement, l'Asie centrale. Il serait très important d'élaborer, sous l'égide de l'Union européenne, des systèmes alternatifs de transit du pétrole et du gaz via la Géorgie, l'Azerbaïdjan, la Turquie et l'Ukraine. L'Ukraine et la Géorgie songent également à créer des structures communes de transport de passagers et de marchandises par chemin de fer. Autrement dit : nos intérêts nationaux et régionaux coïncident. C'est cette conjonction qui explique l'entente qui règne entre nous, y compris l'amitié personnelle qui me lie au président Saakachvili.
G. A. - Dans le classement des pays corrompus, l'Ukraine occupe une place encore plus éminente que la Russie (11). Le premier ministre Ioulia Timochenko a déclaré que la lutte contre la corruption serait la priorité absolue de son gouvernement. Qu'allez-vous entreprendre pour combattre ce fléau ?
V. I. - C'est, en effet, le problème N°1 auquel nous sommes confrontés. Nous partons du principe qu'il faut remplacer un grand nombre de fonctionnaires - au niveau national, régional et local - par de bons professionnels, honnêtes, par des gens dont le passé est vierge de toute corruption et qui sont réellement désireux de servir les intérêts nationaux. Dès les premiers jours de ma présidence, le gouvernement, en concertation avec mon secrétariat, s'est consacré à la nomination de nouveaux cadres. Nous n'en sommes qu'à la première étape de ce processus : 12 000 nouvelles nominations sont déjà en cours de traitement ! Mais nous avons également besoin d'une justice indépendante pour juger les cas de corruption. Car les prévenus ne manquent pas ! Chaque semaine, des fonctionnaires qui ont accepté des pots-de-vin sont arrêtés. Nous considérons qu'il faut très rapidement montrer à la population que les lois doivent être respectées. Enfin, nous souhaitons simplifier et alléger les structures étatiques. Si tel poste n'est pas indispensable pour le fonctionnement rationnel de telle administration, alors il faut le supprimer. Là où il y a un poste de trop, il y a de la place pour des pots-de-vin. Si nous ne procédons pas à une révision efficace des institutions de l'État - qui font le lien entre le pouvoir et le citoyen et entre le pouvoir et le monde des affaires -, il y aura toujours un terrain propice pour la corruption. C'est cette raison qui nous a décidés à procéder à une réforme de l'administration. Last but not least : les fonctionnaires, employés de l'État, doivent sentir que leurs salaires sont en adéquation avec les services qu'ils rendent à l'État. Nous avons donc l'intention de réviser le système actuel des rémunérations dans le service public et de les augmenter de façon considérable.
G. A. - Pour conduire une telle politique, il faut être irréprochable. Or le Parquet russe a lancé en 2004 un avis de recherche contre votre premier ministre, Ioulia Timochenko, qui serait précisément accusée de corruption (12). Ces poursuites vont-elles lui créer des difficultés, notamment pour effectuer des visites officielles en Russie ?
V. I. - Je suis convaincu de l'innocence de Mme Timochenko qui jouit de ma pleine confiance. Ioulia Timochenko pourra tranquillement se rendre en Russie : elle n'est sollicitée qu'en tant que témoin. Cette affaire a été artificiellement gonflée par les médias russes. C'est tout ce que je peux dire.
G. A. - J'aimerais terminer cet entretien en vous demandant s'il y a un personnage du passé - ou du présent - qui vous inspire particulièrement dans votre parcours...
V. I. - Je vous répondrai sans hésiter : mon modèle, c'est Charles de Gaulle. Je me réfère souvent à ses idées, à ses positions et à sa vision du monde, aussi bien dans la vie politique que dans la vie quotidienne. Selon moi, son approche convient parfaitement à l'Ukraine actuelle.
G. A. - Qu'est-ce qui vous séduit le plus chez de Gaulle ?
V. I. - Sa philosophie politique. J'ai été ébahi par la complexité de la pensée de ce général qui avait l'habitude de voir des soldats alignés devant lui. Lorsqu'il a assumé la direction de l'État, il a su prendre en compte des intérêts et des opinions très contradictoires. C'est extraordinaire pour un militaire ! Mais de Gaulle n'était pas un militaire comme les autres : il a eu la sagesse unique de sentir l'âme de sa nation. C'est ce qui lui a permis de parvenir à une telle harmonie entre l'État et les citoyens. Je pense qu'il a rendu d'immenses services à la France, et je vais essayer d'appliquer cette sagesse - au moins en partie - à l'Ukraine. De Gaulle était le partisan d'une France forte dont il n'aurait, pour rien au monde, bradé les intérêts nationaux en matière économique, politique et militaire ; mais il a compris qu'il n'y aurait pas de France forte sans Europe forte et que, par conséquent, l'intérêt de la France passait par la construction de l'Europe - et celle-ci n'a pas porté préjudice à son pays, bien au contraire. Bref, il a réussi à trouver un équilibre entre la défense des intérêts purement français et la montée en puissance de l'Europe. À présent, dans ce que je viens de dire, remplacez " France " par " Ukraine " : vous obtiendrez l'expression fidèle de ma position...

Notes :

(1) Pour en savoir plus sur l'action de Viktor Iouchtchenko en tant que premier ministre, voir l'entretien qu'il nous avait accordé : " Ukraine, le virage moderniste ", Politique Internationale, no 89, automne 2000.
(2) Gueorgui Gongadze, journaliste pour une publication Internet, La Pravda ukrainienne, disparut le 16 septembre 2000. Deux mois plus tard, son cadavre décapité fut découvert dans une forêt près de Kiev. Depuis des années, l'opposition, avec quelques preuves à l'appui, accuse le régime du président Koutchma d'être responsable de son assassinat.
(3) Le régime de Koutchma écrasait les fermiers individuels d'impôts, de sorte qu'ils ne pouvaient subsister qu'en travaillant pour les grands latifundistes qu'étaient devenus de nombreux ex-présidents de kolkhozes. Les paysans ont massivement soutenu Iouchtchenko au cours de sa campagne présidentielle. Voir : Time, 28 mars 2002.
(4) La Maison ukrainienne est un bâtiment à usage public où l'on organise de grandes expositions internationales, des conférences, etc. En décembre 2004, 3 000 à 4 000 manifestants y ont été hébergés pendant quelques jours.
(5) Ioulia Timochenko, actuelle premier ministre de l'Ukraine, est née en 1960 à Dniepropetrovsk. Économiste de formation, auteur de plusieurs ouvrages, elle est le leader du parti " Union pan-ukrainienne Patrie ", qui compte plus de 150 000 membres. Président du Comité du budget de la Rada (le Parlement), puis vice-premier ministre à l'Énergie (1999-2000), elle a œuvré avec Viktor Iouchtchenko, alors premier ministre, pour " décriminaliser " le complexe énergétique du pays où opéraient des mafias ukrainiennes et russes. Destituée par le président Koutchma en 2000, à cause du lobby industriel et financier qui ne supportait pas de perdre ses profits " gris " dans le domaine énergétique, elle est devenue l'un des leaders de l'opposition. Elle a joué un rôle fondamental dans la victoire de la " révolution orange ". Le régime de Koutchma a plusieurs fois accusé Mme Timochenko de corruption mais toutes ses accusations se sont révélées infondées.
(6) Dans les années qui ont précédé la désignation de Viktor Iouchtchenko au poste de premier ministre, la Russie avait un gros différend avec l'Ukraine à laquelle elle reprochait de " pomper " le gaz transitant par son territoire. À l'époque, il n'existait
pas de contrats à long terme qui régulaient les livraisons du gaz russe à l'Ukraine. Sous Iouchtchenko, en 2000, ce différend gazier fut réglé. Les montants dus à la Russie ont été remboursés, et la pratique même de ces " prélèvements " sauvages a cessé.
(7) Ce sujet mériterait qu'on lui consacre un article entier. Citons seulement quelques faits. La privatisation des biens industriels les plus attractifs fut lancée en Ukraine une année avant la dernière élection présidentielle. La lutte pour ces grosses entreprises fut menée par une bonne dizaine de clans, dont celui de Donetsk, qui soutenait Viktor Ianoukovitch, et le mystérieux " clan russe " qui se profilait derrière la banque Privatbank et se trouvait en conflit pratiquement avec tous les clans ukrainiens. Plusieurs scandales ont éclaté au cours de cette année en Ukraine, lorsque les clans en question ont tenté de s'emparer de combinats miniers ou de raffineries, en les poussant à la faillite pour les acheter à des prix dérisoires. Actuellement, il n'y a pas encore de loi sur des " re-privatisations ", mais le programme du gouvernement de Ioulia Timochenko, qui souhaite réviser les contrats de cession, est déjà activé.
(8) L'Église orthodoxe autocéphale ukrainienne fut fondée en 1919, lors d'un bref interlude au cours duquel l'Ukraine fut indépendante (1917-1920). Sous la pression de Moscou, elle se saborda en 1930 à l'intérieur de l'URSS, mais plusieurs paroisses furent maintenues à l'étranger. Elle fut recréée en 1989, sans toutefois être reconnue par le Patriarcat de Moscou.
Quant à l'Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev, elle fut fondée en 1992. Sa particularité réside dans le fait qu'elle renoue avec des traditions très anciennes de l'orthodoxie ukrainienne. Les deux Églises sont très proches l'une de l'autre, mais elles sont toutes deux ostracisées par Moscou. En effet, divers conflits de propriété et luttes d'influence opposent les Églises ukrainiennes au Patriarcat de Moscou.
Une partie des paroisses ukrainiennes se trouve toujours sous l'obédience du Patriarcat de Moscou : ces paroisses forment une troisième Église, qui s'est rangée derrière Viktor Ianoukovitch pendant la campagne électorale. C'est de celle-ci que Viktor Iouchtchenko parle dans sa réponse.
(9) La décision de créer un Espace économique commun (EEC) fut prise par quatre chefs d'État (ceux de la Russie, de l'Ukraine, de la Biélorussie et du Kazakhstan) en février 2003. Cette nouvelle entité devait se substituer à la CEI (Communauté des États indépendants) qui n'a jamais été véritablement fonctionnelle. Cependant, le président de l'Ukraine de l'époque, Léonid Koutchma, s'est exprimé à plusieurs reprises sur la nécessité d'organiser un référendum relatif à l'adhésion éventuelle de l'Ukraine à l'EEC. En septembre 2003, la Rada ukrainienne a stipulé que l'adhésion de l'Ukraine à l'EEC ne pouvait se faire que si les accords EEC ne se trouvaient pas en contradiction avec la législation ukrainienne et les conventions internationales déjà signées par l'Ukraine. Pour l'instant, la formation de l'EEC ne s'est toujours pas concrétisée.
(10) En octobre 2003, l'opposition géorgienne, conduite par Mikhaïl Saakachvili, proclame que les résultats des élections législatives qui viennent d'avoir lieu ont été honteusement falsifiés par le pouvoir en place. Le mouvement de protestation (meetings et grèves) qui s'ensuit, rapidement baptisé " révolution de la rose ", finit par porter ses fruits : en novembre 2003, le président Chevardnadze est contraint de démissionner. Le 4 janvier 2004, Mikhaïl Saakachvili est triomphalement élu président de la Géorgie, avec 96 % des voix ! Voir l'entretien qu'il nous a accordé pour cette revue : " Géorgie : l'homme du renouveau ", Politique Internationale, no 104, été 2004.
(11) En 2004, l'organisation internationale Transparency International a placé l'Ukraine parmi les pays les plus corrompus du monde, bien avant la Russie et la Biélorussie. L'Ukraine se trouve en 122e position (sur 146 pays recensés), alors que la Russie occupe la 90e place, et la Biélorussie, la 74e.
(12) Le Parquet de Moscou " recherche " Mme Timochenko pour éclaircir son rôle dans une affaire de concussion où figurent le groupe " Système énergétique uni de l'Ukraine " et quelques hauts fonctionnaires du ministère de la Défense russe. En 1997, ce groupe (dont Mme Timochenko était le PDG) fournissait diverses marchandises au ministère de la Défense russe. Objectif de l'opération : rembourser " en nature " les arriérés de paiement pour les livraisons du gaz russe en Ukraine. Le Parquet militaire de la Russie considère que le montant de ces livraisons fut artificiellement gonflé (grâce à des pots-de-vin versés à cinq fonctionnaires russes du ministère), ce qui a lésé les intérêts nationaux russes.