Politique Internationale - La Revue n°107 - PRINTEMPS - 2005

sommaire du n° 107
Biélorussie : un laboratoire pour le Kremlin
Entretien avec Alexandre Potoupa
Président de l\'Union des entrepreneurs de Biélorussie
conduit par
Georges Mamoulia
Historien
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Après la " révolution orange " en Ukraine, la Biélorussie, ce fleuron de l'industrie lourde et du complexe militaro-industriel de l'Union soviétique, reste probablement le dernier rempart du soviétisme en Europe. Les élections législatives qui ont eu lieu le 17 octobre 2004 - au même moment que le référendum sur le changement constitutionnel autorisant le président Loukachenko à se représenter pour un troisième mandat - ont consolidé l'emprise de ce dernier sur le pays. Son régime à la fois autoritaire et paternaliste, qui soutient les catégories les plus démunies et empêche la formation d'une classe moyenne, jouit toujours d'un certain appui populaire. La faiblesse d'une opposition très scindée, les conséquences sanitaires et sociales de la catastrophe de Tchernobyl (23 % du territoire national restent à ce jour contaminés), et même les traumatismes datant de la Seconde Guerre mondiale (un quart de la population y a péri) expliquent cette relative popularité. Depuis dix ans, ce pays coincé entre la Russie, l'Ukraine, les Pays baltes et la Pologne vit donc sous la férule d'un président dont les changements de cap sont en général considérés comme des coups d'éclat sans cohérence.
Et si ce n'était pas si simple ? Et si la Biélorussie servait, en réalité, de laboratoire " grandeur nature " aux dirigeants russes, tout heureux de pouvoir tester sur un voisin qui ressemble beaucoup à leur propre pays des recettes qu'ils envisagent d'appliquer chez eux ? C'est la thèse qu'ose défendre Alexandre Potoupa, le président de l'Union des entrepreneurs de Biélorussie, qui réunit les " forces vives " du pays, dans une analyse aussi fine qu'originale.

Notes :

(1) En octobre 2004, les deux chambres du Congrès américain ont adopté l'" Acte sur la démocratie en Biélorussie ", qui a été ensuite signé par George W. Bush. Le document prévoit des sanctions contre la Biélorussie en cas de refus des autorités biélorusses d'abandonner leurs persécutions contre l'opposition et les médias indépendants, et promet d'enquêter sur les cas de disparitions de personnes liées à l'opposition. Désormais, en vertu de l'Acte, l'accès du territoire américain pourrait être interdit à certaines catégories de fonctionnaires biélorusses ; les investissements d'État et les exportations stratégiques en Biélorussie sont interdits ; des mesures pourraient être prises pour couper les aides à la Biélorussie de la part des institutions financières internationales. L'Acte prévoit également la publication des informations sur l'exportation des armements par la Biélorussie vers les pays qui soutiennent le terrorisme.
(2) Les élections législatives portaient sur l'élection de 110 députés à l'Assemblée nationale de Biélorussie. Ce scrutin - organisé selon le mode majoritaire - s'est déroulé dans 110 circonscriptions, et pratiquement aucun candidat de l'opposition n'a été élu. En fait, plusieurs candidats de divers partis de l'opposition (Parti libéral-démocrate, communistes, sociaux-démocrates, Front national de Biélorussie, Parti civil unifié, etc.) avaient été évincés de la course bien avant le jour du scrutin. Quant au référendum, selon les données officielles, près de 90 % des électeurs y ont participé et se sont massivement prononcés (à 86 %) en faveur du " oui " à l'abolition de l'article de la Constitution qui limitait la présidence à deux mandats. Un plébiscite qui permet à Alexandre Loukachenko, qui a déjà été élu deux fois, de se représenter autant de fois qu'il le souhaitera au poste de président de la République. Selon l'avis de l'Union européenne, de l'OSCE, du Conseil de l'Europe et des États-Unis, ces élections n'étaient ni libres ni démocratiques. L'Union européenne a même élargi la liste des personnalités biélorusses non gratae sur son territoire à la présidente de la Commission électorale centrale de la Biélorussie, Lidia Ermochina - pour avoir validé la fraude massive observée au cours des élections - et au commandant des forces spéciales de Minsk, Youri Podobed, responsable d'arrestations et de passages à tabac de manifestants qui protestaient contre la falsification du scrutin.
(3) En 1996, Alexandre Loukachenko a remplacé le Parlement de l'époque, le Soviet suprême, par une structure largement fictive. Voici le déroulement de ces événements. L'exécutif, sous contrôle présidentiel, a exigé un référendum sur des changements constitutionnels proposés par le président, malgré l'avis défavorable du Soviet suprême et de la Cour constitutionnelle. À quelques jours du référendum, le président a annulé les pouvoirs de la Commission électorale centrale. Le processus du scrutin, et même la confection et la distribution des bulletins de vote se sont déroulés sous le contrôle total de l'administration présidentielle. Quelques jours après le vote, le Soviet suprême et la Cour constitutionnelle ont été dissous. Par décret, le président Loukachenko a créé un nouveau Parlement, l'Assemblée nationale, où sont cooptés les députés de l'ancien Soviet suprême qui lui sont fidèles. Depuis, et selon la nouvelle Constitution en vigueur, le Parlement est de fait une sorte de structure décorative auprès de l'exécutif. Soupape de sécurité supplémentaire, la Chambre haute du Parlement, dénommée Conseil de la république, dont les députés sont directement nommés par le président (et par les Conseils locaux, sous contrôle présidentiel), peut opposer son veto à n'importe quelle décision de l'Assemblée nationale. Il faut noter que les États-Unis n'ont jamais reconnu le nouveau Parlement biélorusse.
(4) Viatcheslav Kebitch a été le premier ministre de la Biélorussie de 1990 à 1994. En 1991, numéro deux de l'État, il a cosigné, avec le président Stanislav Chouchkevitch, au nom de la Biélorussie, les accords de Belovej qui ont sonné le glas de l'URSS. Partisan de l'économie de marché, il a initié des réformes et a contribué à la formation du secteur privé. En 1994, il a été candidat à l'élection présidentielle et s'est retrouvé au second tour opposé à Alexandre Loukachenko. Il a démissionné de ses fonctions de premier ministre après la victoire de ce dernier. Il est resté député du Parlement jusqu'au " putsch " constitutionnel de 1996.
(5) Allusion à la crise bancaire de 1998 qui a servi au pouvoir russe de levier pour rediriger des flux financiers et se débarrasser de certains oligarques " indépendants ".
(6) En 1999, trois personnalités biélorusses, l'ancien ministre de l'Intérieur Youri Zakharenko, l'ancien vice-président du Parlement Victor Gontchar, et un proche ami de ce dernier, l'homme d'affaires Anatoli Krassovski, ont disparu sans laisser de trace. Selon certains témoignages, ils auraient été enlevés puis fusillés par les services secrets biélorusses. En 2000, on a constaté la disparition d'un journaliste : un caméraman de la télévision russe, Dmitri Zavadski. Enfin, un leader de l'opposition, Guennadi Karpenko, qui représentait une alternative réelle à Alexandre Loukachenko, est mort dans des circonstances étranges en 1999.
(7) C'est en particulier cette crainte qui a incité Loukachenko à remettre aux calendes grecques l'introduction du rouble russe en Biélorussie, prévue pour 2005.