Politique Internationale - La Revue n°107 - PRINTEMPS - 2005

sommaire du n° 107
Les surprises du nouvel Irak
Article de Pierre-Jean Luizard
Chercheur au Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (CNRS).
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Les gagnants des élections du 30 janvier 2005 en Irak - les chiites et les Kurdes - parviendront-ils à transformer leur victoire électorale en conquête du pouvoir ? Mais quel lieu de pouvoir y a-t-il au juste à investir en Irak ? On le sait, la chute de Saddam Hussein en avril 2003 n'a pas seulement été celle d'un régime. Ce fut aussi la fin d'une institution : l'État irakien. Celui-ci avait été créé par la Grande-Bretagne au lendemain de la répression de la révolution de 1920. Rappelons que ce soulèvement avait uni les chiites et certains sunnites dans leur refus du mandat britannique. Aujourd'hui, il n'y a plus d'État en Irak et c'est donc bien à la construction d'un nouvel État que les vainqueurs des élections sont conviés. La seconde donnée essentielle est, évidemment, l'occupation étrangère. L'autorité suprême demeure entre les mains des chefs de la Coalition menée par les États-Unis, et l'on imagine mal Washington accepter de remettre le pouvoir à des forces hostiles - ou même, tout simplement, à un gouvernement d'abord soucieux des intérêts de l'Irak, lesquels ne coïncident pas nécessairement avec ceux de l'Amérique.
Chiites et Kurdes irakiens : une victoire à la Pyrrhus
Revenons sur ce qui s'est passé le 30 janvier 2005. Certes, les élections sont un passage obligé vers la démocratie, mais elles ne sont pas suffisantes. Au lieu d'ouvrir un espace public, ce scrutin en a au contraire légitimé la fermeture, et pour longtemps, hypothéquant ainsi une reconstruction acceptée par tous. En effet, ces élections sont la consécration d'un processus entamé à l'initiative des Américains, le 13 juillet 2003, lorsqu'ils nommèrent le premier gouvernement provisoire. Les postes y étaient distribués non pas en fonction des idées politiques ou des compétences de chacun, mais selon le seul critère de l'appartenance communautaire. Déjà, on trouvait ces quotas infernaux : 60 % de chiites, 20 % de Kurdes, 20 % d'Arabes sunnites. Comment un tel système, dont les Libanais cherchent à se débarrasser et qu'ils rendent responsable des quinze années de guerre civile qu'a connues leur pays, pourrait-il avoir des vertus insoupçonnées sur les rives du Tigre et de l'Euphrate ? Il est vrai que les chefs de la Coalition n'avaient guère d'autre choix. Le fait qu'il existe en Irak une autorité suprême qui n'est pas irakienne condamne chaque acteur politique à négocier avec celle-ci sur la base d'intérêts communautaires, plutôt que de s'engager dans la recherche d'un consensus avec les autres Irakiens dans le cadre d'un projet national.
En 2005, comme en 1920, le corollaire de l'occupation étrangère en Irak est le communautarisme. Les Britanniques avaient misé sur les élites issues de la minorité arabe sunnite, excluant dès le départ les chiites, puis à partir de 1925, les Kurdes. En 2005, on prend les victimes d'hier et on recommence, si l'on peut dire. Les Américains s'adressent aux exclus du système précédent fondé par les Britanniques. Le vice d'un tel procédé, c'est que, la puissance occupante ne pouvant satisfaire des revendications contradictoires, il fabrique à son tour des exclus. Aujourd'hui, ce sont les Arabes sunnites qui se retrouvent à l'écart. Les Américains ont cru pouvoir reconstruire l'Irak sous leur égide en opposant les Irakiens les uns aux autres. Mais le piège qui se referme sur les Irakiens se retournera aussi contre les Américains. Comment pourraient-ils se désengager s'il ne se trouve aucun gouvernement stable et légitime à qui remettre le pouvoir ? Les GI's risquent de devoir patrouiller longtemps encore dans les rues de Bagdad...
Des élections précédées d'une guerre meurtrière
En 1923-1924, les Britanniques avaient été confrontés aux fatwas des grands ayatollahs qui appelaient au boycott des élections sous un régime d'occupation. Ces élections étaient vitales aux yeux d'une puissance mandataire alors soucieuse de donner une apparence de légitimité à un protectorat de fait que la population rejetait dans son immense majorité. La révolution de 1920 l'avait bien montré : ce refus n'était pas le fait des seuls chiites, mais d'un mouvement patriotique où chiites et sunnites se retrouvaient côte à côte, notamment à Bagdad. Pour mieux manifester leur union, chiites et sunnites s'étaient associés aux principaux rites de l'autre communauté en 1919. On avait vu ainsi les chiites participer à la commémoration de la naissance du Prophète, la plus importante fête chez les sunnites, tandis que les sunnites avaient rejoint les cortèges de deuil de l'Achoura, la principale commémoration chiite, en souvenir du martyre de l'Imam Hussein à Kerbéla en 680. Une fraternité qui semble à présent surréaliste.
La révolution de 1920 avait été réprimée dans le sang, au prix de milliers de victimes. Pour la première fois, le gaz moutarde sera utilisé en Irak contre les insurgés. Malgré la défaite militaire du mouvement indépendantiste, la direction religieuse chiite continuait à lutter pied à pied contre l'édification des institutions du nouvel État, dont elle pressentait, avec raison, qu'elles consacreraient la domination des Britanniques et des élites issues de la minorité arabe sunnite. Comprenant qu'aucune élection ne pourrait avoir lieu tant que les grands ayatollahs seraient présents dans le pays, les autorités britanniques et le gouvernement irakien qu'elles avaient nommé décidèrent, en 1923, d'exiler l'ayatollah Mahdî al-Khâlisî. À sa suite, les autres grands ayatollahs partirent pour l'Iran en signe de protestation contre les mesures prises à l'encontre du premier d'entre eux. Ce qui ne les empêcha pas de continuer à lancer des fatwas pour interdire l'organisation d'élections tant que durerait l'occupation. Les élections commencèrent en juillet 1923 et se terminèrent en février 1924 : huit mois durant lesquels les Britanniques alternèrent les campagnes militaires et des opérations électorales réalisées sous la menace.
En 2004 et 2005, les élections ont été précédées d'une guerre incomparablement plus meurtrière. La stratégie de reprise des villes rebelles - faite d'un mélange d'ultimatums, de négociations et d'offensives militaires - s'est soldée par des dizaines de milliers de morts. Fallouja, Najaf, Kout, Ramadi, Samarra, Mossoul, Ba'qouba ont été reconquises une à une. La bataille de Fallouja, ville arabe sunnite de 300 000 habitants, s'est déroulée en deux temps. D'abord en avril 2004 quand, au prix de centaines de morts, la population a chassé les troupes américaines. Celles-ci se retirèrent de la ville le 3 mai, laissant le champ libre aux fondamentalistes sunnites qui y régnèrent en maîtres durant plus de quatre mois. Puis, à la mi-septembre 2004, l'armée américaine entreprit un pilonnage intensif et d'importants bombardements aériens avant de partir à l'assaut, le 8 novembre, contre la " ville aux cent mosquées ", qui fut finalement reprise après plusieurs jours d'âpres combats et vidée de ses habitants. Entre 2 500 et 3 000 personnes auraient péri. Évoquant les féroces combats de rue, un officier américain s'exclamera : " Fallouja, c'est Hué ! ", en référence à la ville du Viêt-Nam où s'affrontèrent troupes américaines et communistes vietnamiens en 1968. Plus de cinq mois après, l'essentiel de la population de Fallouja vit encore dans des camps à la périphérie de la ville entièrement détruite, ou bien s'est réfugiée à Bagdad, à Ramadi et à Habbaniyya.
La bataille de Fallouja avait été précédée par une autre offensive, contre les chiites cette fois, à Najaf. En avril 2004, déjà, l'Armée du Mahdi, obéissant au jeune imam chiite Muqtada al-Sadr, avait affronté les troupes américaines à Madînat al-Sadr (Sadr City), le bastion du mouvement à Bagdad, ainsi qu'à Najaf et Kerbéla, les deux villes saintes chiites. Mais c'est à la mi-août que commence la reconquête de Najaf par l'armée américaine, secondée, ici aussi, par la Garde nationale irakienne. La ville est pilonnée par l'aviation et l'artillerie tandis que les insurgés, rejetés par une partie importante de la population qui les rend responsables des destructions, se réfugient dans le mausolée de l'imam Alî, le lieu le plus vénéré des chiites avec le mausolée de Hussein à Kerbéla. Malgré une résistance acharnée, l'establishment chiite religieux et politique préfère s'engager dans le processus que leur proposent les Américains et oblige Muqtada al-Sadr à se rendre. Il dépose les armes, auréolé d'un prestige accru. Les villes du Moyen-Tigre, Kout et Amara, dont sont originaires la majorité des habitants de Madînat al-Sadr à Bagdad, se soulèvent à leur tour. Kout est bombardée le 12 août 2004 et reprise ensuite, tout en restant un bastion de la mouvance sadriste. Samarra, à quelque 130 kilomètres au nord de Bagdad, avait été évacuée par les GI's en juin 2004. Ils s'en rendent à nouveau maîtres au début d'octobre 2004. De même, Ramadi, à l'ouest du triangle sunnite, est réinvestie. En septembre-octobre 2004, le " triangle de la mort " (Mahmûdiyya, Yûsufiyya, Latîfiyya, Iskandariyya), au sud de Bagdad, ainsi dénommé en raison des multiples enlèvements et assassinats d'étrangers et d'Irakiens dont il est le théâtre, est réoccupé. Enfin, Mossoul, la grande ville du Nord, à majorité arabe sunnite, retombe entre les mains des Américains. À la mi-novembre 2004, un premier assaut, puis, après un attentat contre des soldats américains, un second, en décembre 2004-janvier-février 2005, permettent de rétablir partiellement l'autorité du gouvernement en place.
Selon les chiffres officiels du gouvernement irakien, on dénombre 17 000 civils et 7 000 militaires tués depuis la chute du régime de Saddam Hussein. Rappelons que The Lancet, la plus ancienne des revues médicales, fondée en 1823 en Grande-Bretagne et qui jouit d'un grand prestige international, chiffrait, en octobre 2004, après une étude de terrain, à 100 000 les morts dues aux violences depuis le début de l'occupation.
Lorsque Paul Bremer, le pro-consul américain en Irak, était parti en catimini le 28 juin 2004, il semblait clair que les États-Unis ne pouvaient plus s'imposer seuls dans le pays et qu'ils devaient s'appuyer sur une partie, au moins, des Irakiens. Le discret John Negroponte, ambassadeur auprès du gouvernement irakien déclaré " souverain " le 30 juin 2004, illustrait bien cette nouvelle orientation de la politique américaine : ne plus apparaître au premier plan et favoriser une " irakisation " du pouvoir. La guerre n'était pas terminée que les élections furent organisées, contre vents et marées.
Les élections : un paradoxe apparent
Les Américains ont-ils fait la guerre, renversé le régime de Saddam Hussein et sacrifié des centaines de leurs soldats pour installer à Bagdad un pouvoir religieux chiite proche de l'Iran ? Au regard des résultats des élections - où il apparaît que la liste patronnée par l'ayatollah Sîstânî s'arroge la part du lion, avec 51 % des voix -, on peut se poser la question. Certains y verront la preuve des intentions démocratiques des Américains. N'ont-ils pas permis une libre consultation qui sanctionne la défaite de leur homme lige, le premier ministre sortant Iyyâd Allâwî, et consacre le triomphe de leurs anciens ennemis, les islamistes chiites ? Ils avaient prévu et même anticipé la victoire des listes communautaires. Mais ils avaient fait en sorte d'empêcher tout parti de remporter la majorité absolue. En multipliant les listes, ils comptaient sur Iyyâd Allâwî pour apparaître comme un recours obligé face à des majorités relatives : de cette façon, croyaient-ils, il serait le pivot permettant à des listes aux revendications contradictoires de coexister, en même temps que celui qui continuerait à légitimer la présence américaine. Mais ce calcul a échoué. L'ampleur de la victoire chiite et kurde les a pris de court. En faisant de l'Irak une circonscription unique, ils ont même amplifié cette dynamique. L'ayatollah Sîstânî avait d'ailleurs fait du vote un " devoir religieux " et n'aurait jamais cautionné un scrutin risquant de priver la majorité chiite d'une victoire attendue. Ici et là, c'est dans le pays chiite que les fraudes les plus manifestes ont été relevées. Des urnes ont été accaparées par des partis politiques chiites soucieux d'asseoir leur pouvoir. Les voix achetées par l'intermédaire des notables locaux ont permis à ces partis, dans de nombreux endroits, de se répartir les votes avant même le scrutin.
Malgré tout, cette victoire de l'Alliance irakienne unifiée (chiite) illustre, si besoin en est, le prestige dont jouit la direction religieuse chiite (la marja'iyya) auprès des fidèles. La marja'iyya est, en effet, considérée par une majorité d'Irakiens comme la seule institution intègre du pays. Iyyâd Allâwî, l'homme des Américains, a été défait, mais il ne pouvait raisonnablement espérer mieux. Compte tenu de ce qu'il représente pour les Irakiens, ses 14 % semblent déjà miraculeux. Il est vrai que les moyens importants dont il disposait avaient été largement mis à contribution : quelques jours avant le scrutin, on pouvait ainsi le voir distribuer largement de l'argent à l'université de Bagdad. Moins bien dotés, les partis laïques - notamment la liste du parti communiste - ont été laminés. Le premier barrage représenté par Allawî ayant cédé, les Américains comptaient désormais sur les difficultés de la liste gagnante à demeurer unie et à s'allier avec d'autres forces pour continuer à s'imposer.
La liste de l'Alliance irakienne unifiée est elle-même loin d'être un bloc monolithique. Sur les 140 sièges qu'elle a remportés, seuls 81 vont à des partis religieux. Selon des calculs basés sur les candidatures locales, l'Assemblée suprême de la Révolution islamique en Irak (ASRII) obtiendrait 18 sièges, le parti islamique Da'wa 15, le parti islamique Da'wa-organisation de l'intérieur de l'Irak 9, le parti islamique de la Vertu 9, le Conseil islamique chiite 13, les Kurdes Faylis (chiites) 4, et la mouvance liée à l'imam chiite radical Muqtada al-Sadr 21. Les autres sièges reviendraient à des partis communautaires ainsi qu'aux candidats d'Ahmad Chalabî - un autre protégé des Américains que ces derniers ont placé, cette fois-ci, sur la liste dont ils craignaient une victoire trop éclatante et où il prétendait représenter les " chiites laïques ". Autre mauvaise nouvelle pour les Américains : les partisans de Muqtada al-Sadr constitueraient le premier mouvement non seulement de la liste chiite, mais aussi d'Irak, surtout si l'on y ajoute les sièges du parti de la Vertu - une scission des sadristes basée à Basra.
Rappelons que, selon la Constitution provisoire rédigée par des juristes américains en février 2004, ce sont les députés qui élisent le président et les deux vice-présidents de l'assemblée. L'assemblée élit à la majorité des deux tiers le Conseil présidentiel (un président et deux vice-présidents). Dans les deux semaines qui suivent, le président choisit le premier ministre. Avant le 15 août, une nouvelle Constitution devra être rédigée et être approuvée par référendum avant le 15 octobre. Dans ce cas, des élections générales auront lieu au plus tard le 15 décembre 2005 et un nouveau gouvernement devrait voir le jour avant le 31 décembre 2005. Un processus à marche forcée qui fait peu de cas des réalités...
La reconstruction politique engagée en Irak risque bien vite de se révéler impraticable. En effet, si les Américains ont permis des élections, ils ont fait en sorte qu'aucun vainqueur ne puisse accéder seul au pouvoir. Or le rôle initialement attribué au premier ministre sortant, Iyyâd Allâwî, abusivement présenté, lui aussi, comme le représentant des " chiites laïques ", est remis en cause. Les chiites auraient alors servi de simples faire-valoir, ce qu'ils n'auraient certainement pas accepté si on le leur avait proposé. Mais la dynamique communautariste enclenchée par les Américains a prévalu : plus qu'un désir de démocratie, les longues files d'attente pour accéder aux urnes exprimaient plutôt un fort appétit de revanche chez les chiites et une volonté de larguer les amarres avec l'Irak chez les Kurdes. Quant à Iyyâd Allâwî et Ahmad Chalabî, ils n'ont peut-être pas dit leur dernier mot : ils pourraient apparaître comme des recours indispensables face à un impossible consensus ou comme des forces d'appoint. Ahmad Chalabî pourrait se retirer de la liste de l'Alliance irakienne unifiée, lui faisant perdre du même coup sa courte majorité absolue.
Dès lors, quelles sont les possibilités ? Une alliance entre les vainqueurs - chiites et Kurdes - qui réunirait une majorité des deux tiers pour former le gouvernement ? Ce scénario nécessiterait de tels compromis de part et d'autre qu'il semble difficile à envisager dans le cadre d'un Irak unifié. Le fédéralisme poussé à son extrême pourrait-il permettre la coexistence de conceptions aussi contradictoires ? Ce serait alors la voie ouverte à la partition du pays et, à n'en pas douter, le signal d'une guerre civile généralisée.
Deux mois après les élections, chiites et Kurdes n'ont toujours pas réussi à s'entendre sur l'essentiel. Dans l'attente d'un improbable consensus, ils se sont focalisés sur l'attribution des postes ministériels, tandis que, plus que jamais, les quotas communautaires continuaient à s'imposer dans toutes les administrations.
Le ministre sortant de l'Industrie, l'Arabe sunnite Hâjem-al-Hasanî, a été finalement élu président de l'Assemblée nationale le 3 avril. Porte-parole du Parti islamique irakien (proche des Frères musulmans), il en avait été exclu pour avoir refusé de démissionner du gouvernement lors de l'attaque contre Fallouja. Les chiites avaient mis leur veto à la candidature à ce poste de sunnites suspectés d'antécédents baassistes, une nouvelle humiliation pour cette communauté marginalisée. Il est flanqué de deux vice-présidents, le chiite Hussein Shahrestânî, un scientifique spécialiste du nucléaire emprisonné sous le régime de Saddam Hussein, et Aref Tayfour, du Parti démocratique du Kurdistan de Barzani. Dans la foulée, le conseil présidentiel est nommé : le Kurde Jalal Talabani devient président de l'Irak, assisté, comme il se doit, de deux vice-présidents, l'Arabe sunnite Ghâzî al-Yâwer, le président sortant, et le chiite Adel Abd al-Mahdî, le ministre de l'Économie sortant. Le 7 avril, Ibrâhîm al-Ja'farî est nommé premier ministre. Dans les interminables tractations qui suivent pour former le gouvernement, l'annonce de l'intégration de la liste d'Iyyâd Allâwî, imposée par les Américains, vise à modérer les vélléités chiites de purges à l'encontre des pratiques mafieuses du gouvernement précédent, tandis qu'elle réduit encore un peu plus la part de la représentation sunnite.
La place de la sharî'a
Parmi les sujets qui fâchent, il y a le rôle de l'islam et la place de la sharî'a. Chiites et Kurdes s'opposent à ce propos. S'ils sont unanimement hostiles à un système à l'iranienne, où les ulémas assument directement le pouvoir politique, les dirigeants religieux chiites en Irak souhaitent néanmoins que la sharî'a soit la source principale du droit. Imagine-t-on les grands marja'-s apporter leur soutien à un gouvernement sur lequel Najaf n'aurait aucune influence ? Au cas où un compromis s'avérerait impossible, les Kurdes croient avoir trouvé la solution : si les chiites veulent la sharî'a, pourquoi la leur interdire, et si les Kurdes n'en veulent pas, pourquoi la leur imposer ? Que les chiites appliquent la sharî'a chez eux, les Kurdes se réservant le droit d'appliquer leur propre législation ! L'exemple, pourtant peu attractif, du Nigeria est souvent cité. Un même pays aurait donc deux systèmes législatifs puisant à des sources différentes ! Un tel scénario n'est envisageable que dans une logique d'indépendance qui est bien celle des dirigeants kurdes. L'indépendance du Kurdistan d'Irak restant une chimère absolue dans le contexte local et régional actuel, on voit à quel point d'irréalisme on en est arrivé. Lié à la place de la sharî'a, le statut personnel, et plus particulièrement celui de la femme, est également une pomme de discorde entre les mouvements religieux et les " laïcs ". Revenir sur les timides réformes du code de la famille de 1959 serait considéré comme un retour en arrière inacceptable par nombre de femmes et de partisans de l'égalité entre les deux sexes.
Quel fédéralisme ?
Les Kurdes ont fait du fédéralisme ethnique une condition non négociable. Parmi leurs autres revendications figurent l'inclusion de la ville pétrolière de Kirkouk dans le Kurdistan historique, le maintien de leurs forces de sécurité et une part des richesses du pays. Ils voudraient que leurs trois provinces disposent d'un droit de veto sur les dispositions constitutionnelles. Les chiites, eux, refusent de diviser le pays sur des bases ethniques et préconisent un système de décentralisation calqué sur les anciens vilayets ottomans. Le fédéralisme ethnique suppose le tracé d'une frontière entre un Irak arabe et le Kurdistan, ce qui est pure folie lorsqu'on sait qu'une telle frontière passerait dans des régions riches en pétrole où les populations sont mélangées : Kurdes, Turkmènes, Arabes, sunnites et chiites s'y côtoient. Déjà, des affrontements opposent les Kurdes aux Arabes et aux Turkmènes à Kirkouk. Mossoul, dont la partie orientale est revendiquée par les Kurdes, est également la proie de tensions interethniques croissantes. Les Kurdes ne semblent pas prêts à accepter le retour, même limité, d'une armée irakienne dans leurs régions. En refusant l'intégration des peshmergas (les combattants kurdes) au sein de l'armée irakienne, ils nourrissent les soupçons de nombreux Arabes sur leurs intentions réelles. Depuis 1991, le Kurdistan d'Irak se vit en pays quasi indépendant, et la perspective de réintégrer le giron irakien n'enthousiasme visiblement guère les Kurdes. Les nouveaux manuels d'histoire utilisés aujourd'hui au Kurdistan ne parlent-ils pas plus de l'histoire du Kurdistan d'Irak, d'Iran et de Turquie que de l'Irak ?
La présence de troupes étrangères
C'est peut-être là l'essentiel. Les Kurdes, on le sait, préfèrent voir les Américains rester en Irak, tant qu'ils sont encore irakiens. Mais les chiites qui ont participé aux élections ont annoncé clairement leur intention de demander un calendrier pour le départ des troupes étrangères. En auront-ils les moyens alors que la logique communautaire actuelle, comme on l'a vu lors du siège de Fallouja en novembre 2004, dresse les Irakiens les uns contre les autres ? Ibrâhîm al-Ja'farî, vice-président sortant et représentant du parti Da'wa, a peut-être dénoncé la destruction de la ville par les Américains et par la Garde nationale irakienne (presque exclusivement chiite). Mais il n'a pas démissionné pour autant et, alors qu'il était à la veille d'être nommé premier ministre, il jugeait désormais " prématuré " d'évoquer le départ des forces d'occupation. L'absence de solidarité des chiites avec leurs compatriotes sunnites lors de ces journées meurtrières a achevé de convaincre un nombre croissant de ces derniers que les râfida (les " apostats " comme certains fondamentalistes sunnites nomment les chiites) sont en guerre contre eux. Il est clair que les chiites ont indirectement bénéficié de la lutte armée menée par leurs concitoyens sunnites contre les Américains. Qui aurait imaginé, il y a quelques années, qu'une intervention militaire américaine porterait aux affaires le représentant d'un parti frère du Hezbollah libanais, le parti Da'wa, qui figurait il n'y a pas si longtemps sur la liste des organisations terroristes aux États-Unis ? Mais, malgré les appels récurrents à l'unité, la réconciliation entre chiites et sunnites n'est pas pour demain.
L'exclusion des Arabes sunnites
Le handicap majeur des Arabes sunnites réside dans leur absence de leadership. Conséquence de la politique de Saddam Hussein, qui décapita systématiquement toute nouvelle autorité au sein de sa propre communauté, notamment militaire, aucune personnalité n'est aujourd'hui en mesure de les représenter. Les religieux, chez les sunnites, étaient traditionnellement des fonctionnaires du gouvernement, et même le Comité des ulémas ne peut se prévaloir du centième de l'autorité dont jouissent chez les chiites les grands marja'-s. En outre, quel intérêt les
Arabes sunnites auraient-ils à participer à un processus où la place qui leur est réservée ne peut être que celle d'une minorité sans pouvoir et sans richesse (n'entend-on pas aujourd'hui parler du " pétrole kurde " et du " pétrole chiite " ?) ? Certes, des voix s'élèvent de partout pour appeler à un partage plus équitable. Selon Muhammad Bahr al-Ulûm, ancien ministre du Pétrole et porte-parole de l'Alliance irakienne unifiée, le groupe chiite a fixé deux principes à toute alliance avec d'autres formations : la rupture avec la répartition des postes en proportion du poids démographique de chaque communauté et l'intégration de toutes les forces politiques. Le premier ministre aura beau affirmer qu'il n'est pas le représentant des chiites, c'est bien ainsi qu'il sera accueilli. Car le problème des Arabes sunnites n'est pas d'obtenir quelques sièges de plus au Parlement et des portefeuilles supplémentaires au gouvernement. S'ils ont très majoritairement boudé les urnes (seulement 2 % de votants dans la province d'Al-Anbar où se trouve Fallouja), c'est parce qu'ils se savaient vaincus d'avance. Dans le même registre, on entend dire que, entre 1920 et 1925, les chiites se seraient exclus d'eux-mêmes de la vie politique, les grands ayatollahs - on l'a vu - ayant interdit aux musulmans de participer à des élections sous un régime d'occupation militaire. Un tel raisonnement procède d'une vision communautariste où la représentation des uns et des autres serait uniquement fonction du poids de chaque communauté dans les instances du pouvoir. Comme s'il n'existait aucun projet politique.
Si les chiites se sont retirés de la scène après leur défaite militaire en 1920, c'est aussi parce qu'ils estimaient que le nouvel État irakien légitimait le mandat britannique et la domination des Arabes sunnites dans le cadre d'un État-nation arabe dans lequel ils ne se reconnaissaient pas. Rappelons que les grands ayatollahs de l'époque appelaient, pour leur part, à la fondation d'un " gouvernement arabe et islamique sans lien de dépendance avec une puissance étrangère quelle qu'elle soit ". La défaite des chiites fut donc celle du projet islamique indépendantiste de la direction religieuse d'alors. De même, aujourd'hui, les Arabes sunnites ont une certaine vision de l'Irak, autant marquée par l'arabisme que par l'islam, et restent fortement attachés à un État unitaire. Mais le " droit de la majorité ", proclamé à plusieurs reprises par l'ayatollah Sîstânî, les empêche d'exprimer leurs idées. Le sentiment qu'ils n'ont rien à perdre légitime, aux yeux de nombreux Arabes sunnites, leur soutien déclaré ou tacite à la résistance armée contre les troupes de la Coalition, même si le terrorisme aveugle contre des civils irakiens revendiqué par Zarqâwî suscite de la répulsion.
La haine confessionnelle, longtemps contenue et occultée, se nourrit d'un sentiment de revanche des chiites, écartés du pouvoir depuis toujours. Face à ce phénomène, le terrorisme antichiite, qui a déjà fait des milliers de victimes civiles, montre que la guerre confessionnelle - le cauchemar des Irakiens - est devenue réalité.
Le déchaînement de l'antichiisme
Najaf, 29 août 2003, 83 morts dont l'ayatollah Muhammad Bâqer al-Hakîm ; Kerbéla, 27 décembre 2003 : 19 morts ; Najaf, 4 février 2004 : attaque contre l'ayatollah Sîstânî ; Bagdad, 10 février 2004 : 53 morts en majorité chiites lors d'une attaque suicide contre un commissariat d'Iskandariyya ; Bagdad, 11 février 2004 : 47 morts, tous chiites, lors d'un attentat contre un centre de recrutement de l'armée ; Hilla, 18 février 2004 : 20 morts ; Kerbéla et Bagdad, 2 mars 2004 : 182 morts pendant la célébration de l'Achoura ; Basra, 21 avril 2004 : 70 morts chiites lors d'attentats contre des commissariats ; Bagdad, 17 juin 2004 : 35 morts chiites devant un centre de recrutement ; Ba'qouba, 28 juillet 2004 : 70 morts chiites dans l'explosion d'un commissariat ; Bagdad, 23 octobre 2004 : 45 soldats chiites tués dans des attentats ; Ba'qouba, 9 novembre 2004 : 45 morts ; Najaf et Kerbéla, 19 décembre 2004 : 62 tués ; Bagdad, 21 janvier 2005 : 20 morts ; Bagdad, 18 février 2005 : 38 morts le jour de l'Achoura ; Hilla, 28 février 2005 : un attentat suicide fait 120 morts chiites ; le même jour à Ba'qouba : des dizaines de tués ; Mossoul, jeudi 10 mars 2005 : 50 morts lors d'un attentat contre une cérémonie funèbre chiite après le décès d'un membre important de la mouvance sadriste de la ville ; Samarra et Touz, 31 mars 2005 : 15 tués lors de la commémoration du Quarantième jour après le martyre de l'Imam Hussein (Arba'îniyya)...
Cette terrifiante énumération illustre l'engrenage de l'affrontement confessionnel entre les chiites, majoritaires, et les " terroristes ". L'antichiisme a toujours été une caractéristique du wahhabisme et de tous ceux qui, parmi les héritiers du réformisme musulman, ont, chez les sunnites, opté pour un littéralisme aveugle. L'islamisme moderne, c'est-à-dire la revendication politique au nom de l'islam, n'a pas contribué à rappro-
cher les deux communautés musulmanes, bien au contraire. Au moment de la révolution islamique en Iran, on se souvient que les Frères musulmans du monde arabe apportèrent leur soutien à Saddam Hussein contre les " Persans chiites ". Dans la guerre planétaire que se livrent l'Amérique et la mouvance fondamentaliste sunnite, l'Irak est devenu un champ de bataille privilégié. Une guerre dont les chiites font les frais et qu'on voit mal comment enrayer.
Il faut rappeler que, historiquement, les wahhabites sont considérés comme une menace contre l'Irak par la majorité chiite, mais aussi par nombre de sunnites. Le " wahhabite ", c'est l'ennemi héréditaire des habitants de la Mésopotamie qui, hier, faisait des razzias contre les paysans chiites de la vallée de l'Euphrate et qui, aujourd'hui, tue des Irakiens au nom du djihad des " combattants arabes ".
Le 11 mars 1922, les wahhabites avaient lancé depuis les déserts d'Arabie des raids de grande envergure sur l'Irak, dont furent victimes, dans le Bas-Euphrate, des tribus appartenant à la grande confédération tribale chiite des Muntafik. Deux autres attaques suivirent contre les tribus de Samawa, ainsi qu'une razzia contre Kerbéla. Ces raids sanglants, dans la tradition de ceux du siècle précédent, firent des centaines de victimes, tandis que plus de vingt mille têtes de moutons, chevaux et chameaux furent confisquées en guise de butin. Ces événements tragiques suscitèrent une violente réaction de l'opinion. Les dirigeants religieux chiites accusèrent les Britanniques d'être les instigateurs de ces raids dans le but de forcer les Irakiens à accepter leur protection. Dans la biographie de son père, l'ayatollah Mahdî al-Khâlisî, Muhammad al-Khâlisî rapporte ainsi les faits :
" Les Anglais furent convaincus que l'épée de la discorde avec laquelle ils comptaient égorger les nations faibles s'était émoussée en Irak devant la détermination de l'ayatollah al-Khâlisî... Ils se mirent alors à la recherche d'un ennemi de l'Irak au sein de l'umma arabe. Ils le trouvèrent en la personne d'un non-Irakien : Ibn Sa'ûd, l'émir du Nejd. Ils l'incitèrent à attaquer l'Irak, afin d'amoindrir la capacité de résistance des Irakiens et les pousser dans leurs bras. Ils ne défendraient l'Irak que si les Irakiens se soumettaient et acceptaient leur protectorat. (...) Les Anglais poussèrent donc Ibn Sa'ûd à attaquer les Irakiens. (...) Ils étaient prêts à écraser les Irakiens, dont ils pensaient qu'ils baisseraient la tête en signe de soumission après l'attaque wahhabite " (1).
Quatre-vingts années plus tard, son fils, Cheikh Mahdî al-Khâlisî junior, lance un appel le 1er mars 2005 après les attentats de Hilla :
" Ces crimes n'ont pu être prévenus ni par les organisations humanitaires ni par la communauté internationale. Les autorités d'occupation, en dépit de leurs moyens, et de la responsabilité qui leur incombe au regard du droit international dans la préservation de la sécurité de la population civile, ont été incapables durant toute cette période d'y mettre un terme. Pas plus qu'elles n'ont été à même de fournir une preuve sur l'identité de ces terroristes dont elles prétendent qu'ils sont responsables des attentats. Mais cette incapacité apparente ne convainc personne, surtout quand ces crimes impardonnables sont attribués à des individus que personne n'a jamais vus en Irak, des terroristes, dont personne n'avait jamais entendu parler avant l'occupation et dont on apprend l'existence uniquement à travers les médias de l'occupant. (...) Au nom de notre peuple irakien, nous supplions la communauté internationale de nous protéger et de nous aider à identifier les criminels ".
Et de poursuivre, le 13 mars 2005, dans un " appel des ulémas d'Irak aux ulémas et aux dirigeants du peuple musulman de Jordanie " : " Nous avons appris dernièrement par une chaîne satellitaire que celui qui a perpétré le crime de Hilla serait un Jordanien de la ville de Salt et qu'une cérémonie le célébrant comme martyr a eu lieu à l'initiative de sa famille ! Si cette nouvelle est fausse - ce que nous espérons -, il est du devoir des ulémas et des dirigeants du peuple jordanien frère de démentir cette rumeur malveillante et de faire connaître leur condamnation sans réserve de ce crime monstrueux. Mais si cette nouvelle est vraie - que Dieu nous en préserve - alors nous nous trouverons face à la terrible responsabilité de devoir en informer l'umma afin qu'elle prenne conscience du danger mortel qui la guette et empêche une effusion de sang - ce que ses ennemis attendent. Dieu a ordonné de tout faire pour éteindre le feu de la sédition (fitna). "
La vision de cheikh Mahdî al-Khâlisî junior, plutôt rare chez les chiites qui pointent en général un doigt accusateur vers Al-Qaïda, est en revanche très largement répandue parmi les Arabes sunnites d'Irak. L'idée selon laquelle Abû Mus'ab al-Zarqâwi aurait été créé de toutes pièces par les Américains pour pousser les Irakiens à se battre les uns contre les autres est défendue par nombre de sunnites. Les chiites préfèrent penser que les attentats sont perpétrés par des non-Irakiens. Dans les deux cas, il s'agit de conjurer le spectre de la guerre confessionnelle. L'absence de réaction à ce déchaînement de violence ne doit pas tromper : les chiites attendent leur heure et ne veulent rien faire qui puisse gâcher ce qu'ils considèrent comme une chance historique d'accéder au pouvoir. L'ayatollah Sîstânî a, pour sa part, interdit toute vengeance à l'encontre des sunnites, sans visiblement comprendre que son engagement en politique au nom du " droit de la majorité " est, dans une certaine mesure, responsable de cette vague meurtrière.


Reste que l'identité irakienne existe bel et bien. Arabe et associée à cette nette majorité chiite qui a son berceau dans le pays, elle est aussi marquée par la violence qui a accompagné la sédentarisation progressive dans les plaines du Tigre et de l'Euphrate des tribus arabes en provenance des déserts de la péninsule Arabique. La domination sociale des sunnites sur les chiites, rappelons-le, a son origine dans la hiérarchie propre au monde bédouin, où les communautés de paysans sont soumises à la loi et à la " protection " des seigneurs du désert. Tandis que la majorité des tribus arabes sédentarisées ou semi-sédentarisées se convertissait au chiisme, le sunnisme demeurait attaché aux familles de grands chameliers. Lorsque tous les Irakiens auront réalisé que le communautarisme mène à une impasse, ils devront s'engager dans la renégociation d'un contrat de coexistence. Reconnaître les trois grandes identités du pays (chiite, arabe sunnite et kurde) sans enfermer les Irakiens dans le piège du communautarisme, tel sera l'enjeu de ce nouveau contrat. Car si les chiites sont la majorité, Arabes sunnites et Kurdes ne peuvent, en aucun cas, être considérés comme des minorités du fait qu'ils sont, pour chacun d'eux, regroupés sur un territoire relativement homogène et adossés à des régions et des pays, au-delà des frontières irakiennes où ils sont majoritaires. L'État irakien devra manifester le nouveau partenariat entre Arabes et Kurdes et trouver un moyen de reconnaître l'identité chiite majoritaire sans céder aux quotas communautaires (2). La meilleure solution serait un concordat entre l'État et la marja'iyya. Mais une telle démarche leur sera interdite tant que des armées étrangères seront présentes sur leur territoire en tant que forces d'occupation. En mobilisant contre l'occupation plus de 300 000 manifestants, chiites et sunnites, pour commémorer la chute de Saddam Hussein, le 9 avril à Bagdad, Muqtada al-Sadr semble ainsi prendre date pour l'avenir en même temps qu'il confirme le caractère incontournable de son mouvement. En attendant, il est douteux que les vainqueurs des élections puissent exercer un pouvoir quelconque sur un État qui reste à construire. La victoire des chiites et des Kurdes n'aura alors abouti qu'à une radicalisation des revendications communautaires. Fatalistes et impuissants, les Irakiens s'en remettent à Dieu pour un avenir dont ils ne veulent pas désespérer.
De son côté, la communauté internationale, soumise à la pression d'un rapport de force implacable, s'est vu contrainte, depuis l'occupation de l'Irak en 2003, de décerner le titre d'" historique " à toute une série de faux-semblants. Ces mêmes qualificatifs qui, dans les années 1920, avaient célébré avec enthousiasme la naissance de l'État irakien " moderne " avec son gouvernement, son Parlement, ses syndicats et ses partis. C'était l'époque de l'euphorie mandataire, au nom du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes (3)... 2005 verra-t-il le " printemps arabe " sur les rives du Tigre et de l'Euphrate ? On aimerait y croire.

Notes :

(1) La Vie de l'ayatollah Mahdî al-Khâlisî par son fils, La Martinière, 2005, pp. 242-243.
(2) Cf. le chapitre " Proposition de constitution irakienne " dans un précédent article intitulé " Irak : comment éviter la partition ? ", Politique Internationale, no 103, printemps 2004, pp. 155-157.
(3) En 1920, la Société des nations, l'ancêtre de l'ONU, inaugura son action en appliquant au droit international les utopies émancipatrices formulées dans les fameux Quatorze points du président américain Thomas W. Wilson lors de la Première Guerre mondiale. Les pays développés, grandes puissances européennes au passé colonial, se virent attribuer des mandats pour " accompagner " sur la voie de la souveraineté les sociétés des pays émergents.