Politique Internationale - La Revue n°107 - PRINTEMPS - 2005

sommaire du n° 107
Radiographie du pouvoir Chinois
Entretien avec Michel Bonnin
conduit par
Marie Holzman
Sinologue et journaliste
in english
en español
en français

Marie Holzman - La dernière session plénière de l'Assemblée nationale chinoise, qui s'est déroulée durant la première quinzaine de mars, a provoqué de vives réactions. Elle a, en effet, débouché sur deux décisions importantes : l'annonce d'une augmentation du budget alloué aux dépenses militaires et le vote d'une loi " anti-sécession " visant explicitement Taiwan. Parallèlement, les États-Unis ont demandé au Japon et à la Corée du Sud de se ranger à leur côté en cas de conflit avec la Chine. Y voyez-vous l'annonce d'un regain de tension dans la région ?
Michel Bonnin - Ces mesures confirment que les autorités chinoises envisagent la possibilité d'une intervention militaire contre Taiwan. Mais ce n'est pas vraiment une nouvelle ! La promulgation d'une loi anti-sécession - votée à 2896 voix contre zéro - permet simplement de légitimer une attitude qui ne date pas d'hier. On peut dire que la promulgation d'une loi fait partie de ce que les responsables chinois considèrent comme une modernisation de leur système : il s'agit de donner une forme juridique à l'arbitraire du pouvoir. Les choses sont à présent clairement établies. Du coup, au niveau international, cette loi pourrait avoir un effet relativement stabilisateur en décourageant les dirigeants taiwanais d'aller plus loin dans leurs velléités indépendantistes. Mais il suffit de lire le texte de cette loi pour comprendre que le gouvernement de Pékin s'est réservé une marge de manœuvre confortable : en effet, le texte ne définit pas très clairement dans quelle situation la guerre peut être déclarée. L'article VIII de cette loi stipule que, " si toutes les possibilités d'une réunification pacifique sont complètement épuisées, l'État emploiera des moyens non pacifiques et d'autres mesures pour protéger la souveraineté de la Chine et son intégrité territoriale ". Pékin se laisse donc la possibilité d'estimer à quel moment " les possibilités sont épuisées ". En clair, les dirigeants communistes ne veulent pas que le statu quo actuel se perpétue à l'infini. Cette perspective est inquiétante pour l'avenir, notamment si le Parti estime qu'il a besoin d'une tension militaire pour rétablir l'unité à l'intérieur du pays... Quant à l'augmentation de 12,8 % du budget militaire, faut-il vraiment la prendre au sérieux ? Le budget militaire chinois est un vrai secret d'État, et les chiffres annoncés ne correspondent peut-être qu'à la moitié des dépenses réelles. Il faut plutôt y voir un geste symbolique de Hu Jintao - l'actuel président de la République et secrétaire général du Parti communiste - à l'égard du seul corps qui compte à ses yeux : l'armée. N'oublions pas que Hu vient de succéder officiellement à Jiang Zemin au poste de président de la Commission des affaires militaires ; en fait, il a tout simplement reproduit le même geste que son prédécesseur. En arrivant à ce poste, il y a treize ans, Jiang avait, lui aussi, annoncé qu'il augmenterait de près de 13 % le budget militaire. Cela dit, il faudra suivre l'évolution sur le long terme. Ce qui me paraît plus inquiétant, c'est que l'Ukraine a vendu des missiles de haute précision à la Chine (ainsi qu'à l'Iran) : voilà qui signifie que les Chinois sont réellement déterminés à s'équiper d'armes sophistiquées et coûteuses.
M. H. - Dans ce contexte, pensez-vous que l'Union européenne a raison d'envisager la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine ?
M. B. - L'embargo date de 1989. Il était destiné, à l'époque, à prévenir une nouvelle intervention de l'armée chinoise contre sa propre population et à faire pression sur le gouvernement de Pékin pour l'inciter à respecter un peu plus les droits de l'homme. Aujourd'hui, la tension dans le détroit de Taiwan est telle qu'une initiative belliqueuse de la Chine n'est pas à exclure. C'est pourquoi il me semble nécessaire de maintenir cet embargo. D'un autre côté, faire dépendre une levée de l'embargo d'une promesse de non-intervention contre Taiwan me paraît délicat sur le plan diplomatique. Pour une raison simple : le monde entier ne reconnaît qu'une seule Chine ; demander des garanties en faveur de Taiwan risquerait d'être considéré comme une ingérence dans les affaires intérieures chinoises... Pour le moment, les États-Unis essaient de mettre le Japon et la Corée du Sud de leur côté, pendant que l'Union européenne, elle, joue une autre carte : elle multiplie les signes d'amitié à l'égard de la Russie et de la Chine pour s'opposer à ce qu'elle perçoit comme l'" hégémonie américaine ". C'est là un jeu dangereux. Dangereux et immoral : comment accepter que l'UE puisse violer ses propres principes fondamentaux en vendant des armes à Pékin dans une situation militairement tendue sous prétexte de s'affirmer contre les États-Unis ?
M. H. - Maintenant que Hu Jintao a succédé à Jiang Zemin au poste de président de la Commission des affaires militaires, il détient tous les pouvoirs en Chine. Peut-on dire qu'il y a aujourd'hui dans le monde deux hommes forts : George W. Bush et Hu Jintao ? Et quel jugement portez-vous sur le N° 1 chinois ?
M. B. - Hu Jintao n'est évidemment pas aussi puissant au niveau international que George Bush. Il est très influent en Chine, d'autant qu'il se trouve désormais à peu près libéré de la tutelle de Jiang Zemin, mais pourra-t-il imprimer sa marque sur la politique chinoise ? Il est encore un peu tôt pour le dire puisqu'il n'a vraiment les coudées franches que depuis quelques mois. On peut seulement constater que, pour le moment, il ne donne pas l'impression d'être un chef de très grande envergure. Hu Jintao a été formé dans le sérail : c'est un héritier, un cadre qui a bénéficié d'un destin personnel très favorable sous le système communiste. Il n'est pas, comme on le dit souvent à tort, un membre de la génération de la Révolution culturelle. Il appartient à la génération précédente. Une génération qui a eu beaucoup de chance, car elle a pu terminer ses études supérieures avant le début de la Révolution culturelle en 1966. Hu Jintao a donc bénéficié d'une bonne formation, ce qui lui a permis de monter rapidement en grade dans les années 1970, juste après la période agitée de la Révolution culturelle, quand la Chine avait grand besoin de renouveler ses élites. C'est quelqu'un qui a suivi un cursus très traditionnel de bon communiste et qui a eu un parcours très heureux du point de vue bureaucratique. Il est d'ailleurs intéressant de constater que, dans cette génération de dirigeants, Hu Jintao, Wen Jiabao (le premier ministre) et tous les autres membres du Comité permanent du bureau politique sont des ingénieurs, exactement comme les membres de la génération précédente, celle de Jiang Zemin, de Zhu Rongji et de l'ancien Comité permanent. Ces leaders ont eu, en fait, un itinéraire de type " soviétique ". Les Soviétiques suivaient le même genre de voie autrefois : ils effectuaient des études d'ingénieur et accédaient par la suite à des postes de responsabilité politique. C'est ce que l'on appelait la " technocratie soviétique ".
M. H. - Est-ce à dire que l'on aurait tort de voir en Hu un réformateur potentiel ?
M. B. - De ce point de vue-là, en effet, il ne faut pas placer trop d'espoirs en Hu Jintao - un homme qui, je le répète, jusqu'à présent, s'est montré extrêmement prudent et réservé et n'a jamais brillé par une originalité quelconque. Voilà pour l'aspect personnel du président chinois. Plus fondamentalement, on n'a pas l'impression, depuis qu'il est secrétaire général du Parti, et même depuis qu'il est débarrassé de Jiang Zemin, que des changements importants aient eu lieu. Il semblerait plutôt que le système se perpétue tout en continuant d'avancer sur sa lancée. Les réformes économiques se poursuivront de toute façon puisque, à présent que la Chine fait partie de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), les choses se font pratiquement toutes seules. Les dirigeants de Pékin n'ont plus de grandes décisions de politique économique à prendre. La Chine est entrée dans un processus d'adaptation à la mondialisation, et c'est ce processus qui la fait évoluer. D'autre part, en ce qui concerne les réformes politiques, on n'a pas vu grand-chose. Je dirais que les seuls changements que l'on observe depuis quelque temps ont trait à un regain de dynamisme dans l'établissement des lois et dans leur application. Ce sont des lois qui fixent un statu quo : par exemple, une nouvelle loi précise les conditions dans lesquelles doivent s'enregistrer les associations non officielles, mais elle ne change rien au contrôle exercé par le Parti sur ces associations. Il s'agit plus d'une institutionnalisation du système existant. Par ailleurs, l'essentiel des lois promulguées concerne les relations commerciales internationales. Toutefois, l'existence de ces lois et la mise sur pied d'un système juridique assez complet ne changent pas radicalement les rapports entre le pouvoir et la société. Pour une telle évolution, il faut une volonté politique. Et c'est cette volonté politique qui, à mon avis, continue de manquer.
M. H. - Si je comprends bien, vous considérez Hu Jintao un peu comme un apparatchik qui aurait été coopté après un parcours sans faute. Feriez-vous du premier ministre, Wen Jiabao, un portrait similaire ?
M. B. - Wen Jiabao a suivi un itinéraire un petit peu plus difficile puisque, à la fin des années 1980, il s'est trouvé dans la mouvance du secrétaire général de l'époque, Zhao Ziyang. Il s'est même rendu sur la place Tian'anmen avec lui, peu avant le massacre du 4 juin 1989, pour essayer de convaincre les manifestants d'évacuer les lieux avant l'intervention de l'armée. Pourtant, j'ai l'impression que, depuis cette période, il a bien réussi sa reconversion et, pour l'instant, je ne vois pas de grande différence entre lui et Hu Jintao. Ils semblent assez complémentaires et jouent à peu près le même jeu. Ce qui les distingue tous deux de Jiang Zemin, c'est qu'ils sont plus discrets. Ce sont vraiment des apparatchiks qui cherchent à entretenir un style personnel très neutre et qui, par surcroît, veulent faire preuve d'une certaine honnêteté, d'une certaine moralité politique. Une attitude qui ne semblait pas particulièrement intéresser Jiang Zemin ! Celui-ci n'avait pas hésité à placer " ses " gens - y compris des membres de sa famille - à tous les postes. Or on a l'impression que Wen Jiabao, lui, cherche à entretenir une image plus " propre ", ce qui correspond peut-être à une volonté de retrouver un certain équilibre social.
M. H. - Voulez-vous dire par là qu'il cherche " à apaiser le mécontentement populaire " ?
M. B. - En effet. Jiang Zemin a légué à ses successeurs une espèce de fracture sociale. Un grand nombre de citoyens se sentent laissés pour compte ; ils sont extrêmement agacés d'observer l'arrogance des nouveaux riches alors qu'eux-mêmes sont dans une situation de plus en plus difficile. Il y a aujourd'hui au sommet du régime une volonté de combler ce fossé social. Sur ce point, Hu et Wen sont tout à fait d'accord entre eux. Ils tentent d'apporter quelque chose de nouveau par rapport à Jiang, au moins aux niveaux de l'image et du discours. Il ne faut cependant pas exagérer la portée de cette différence. Deng Xiaoping lui-même, au moment où il lançait les réformes, n'a cessé de mettre en garde contre le creusement des inégalités et l'oubli des intérêts du peuple - ce qui, il est vrai, n'a pas servi à grand-chose. Lorsque Hu et Wen sont arrivés à leurs postes, il y a eu un mouvement d'espoir. On a parlé de la " nouvelle politique de Hu et Wen " (Hu Wen xin zheng). La plupart des Chinois commencent déjà à déchanter sur ce point. Et ils ont raison car, au moment même où Bill Gates s'extasie à Davos sur la " toute nouvelle forme de capitalisme " inventée par la Chine (dont la " nouveauté " est, en réalité, assez archaïque dans la mesure où elle consiste essentiellement à maintenir les charges sociales à un niveau très bas), le Parti communiste chinois dépense beaucoup d'énergie pour lancer des mouvements politiques qui exhalent un fort relent d'outre-tombe maoïste ! Chez les étudiants, c'est un mouvement de reprise en main idéologique dont l'objectif est de redonner toute sa place à l'endoctrinement dans les manuels et les salles de classe. Chez les journalistes et autres spécialistes de la propagande, il s'agit de mettre systématiquement en avant la " nature avancée " du Parti communiste. Parallèlement, on constate un accroissement des arrestations pour délit d'opinion, notamment pour des textes diffusés sur Internet. Bref, on peut dire que les premiers pas du couple Hu-Wen enfin libéré de son chaperon Jiang ressemblent fort à un petit bond en arrière, du moins dans le domaine des libertés publiques...
M. H. - Mais comment ces dirigeants parviennent-ils au pouvoir ? Est-ce par un simple phénomène de cooptation ? Ou bien est-ce grâce à des élections organisées au sein du Parti ? On parle beaucoup, ces derniers temps, de " promotion de la démocratie " à l'intérieur du PCC : est-ce une fiction ? En tout cas, cette question reste pour moi un très grand mystère...
M. B. - Je crois que c'est mystérieux pour tout le monde... et c'est ce qui est intéressant ! La Chine a accompli un véritable tour de force : elle s'est entièrement intégrée à la mondialisation économique tout en restant toujours aussi opaque dans son fonctionnement politique. Une chose est sûre : le " centralisme démocratique " demeure la règle, ce qui réduit sérieusement la portée de la " démocratie interne " affichée. La vérité, c'est que, depuis le 4 juin 1989, nous en savons encore moins qu'avant sur la façon dont les choses se déroulent au sein des plus hautes sphères du Parti. Au cours des années 1980, on trouvait dans la presse de Hong Kong des fuites savamment orchestrées par les libéraux du système : cette frange libérale cherchait à dénoncer les conservateurs et faisait connaître ses options. Mais, à partir du printemps 1989 et, surtout, depuis l'effondrement de l'URSS, les dirigeants communistes ont senti le vent du boulet. Depuis, ils se serrent les coudes ! On compte actuellement près de 70 millions de membres du Parti. Quelques informations nous parviennent sur le fonctionnement, à la base, de cette gigantesque organisation. En revanche, au niveau le plus élevé, le mystère est entier. Nous savons toutefois que Hu Jintao, par exemple, n'a pas été choisi démocratiquement : il a été nommé par Deng Xiaoping au moment où ce dernier désignait Jiang Zemin pour lui succéder. Deng a clairement annoncé que Jiang Zemin serait le " noyau de la direction du Parti de la troisième génération ", et Hu Jintao le " noyau de la quatrième génération ". Il faut rappeler que, dans la terminologie officielle, Mao Zedong représente la " première génération " des communistes au pouvoir, et Deng Xiaoping la " deuxième génération ". La grande force de Hu Jintao réside dans cet adoubement. En effet, d'après tout ce que l'on sait, Jiang Zemin ne l'aimait pas particulièrement. Seulement, comme il avait été nommé par Deng Xiaoping, Hu Jintao était intouchable. Le système politique chinois relève toujours de ce genre de schémas archaïques. Quant aux autres dirigeants, on peut en dire trois choses : ils ont été, dans l'ensemble, de bons serviteurs de Jiang Zemin ; il s'agit d'individus généralement assez peu brillants et dénués de charisme ; et la loi du genre veut qu'ils soient rassemblés par le plus petit dénominateur commun, c'est-à-dire une volonté affichée de ne remettre en cause ni le système, ni les structures, ni le prestige des plus hauts dirigeants du présent comme du passé.
M. H. - À vous entendre, il n'y aurait plus, aujourd'hui, d'opposition entre les deux lignes traditionnelles du PCC. Historiquement, on a toujours observé, au sein du Parti, une espèce d'équilibre qui se maintenait entre deux tendances, l'une plus arc-boutée sur une conception traditionnelle du Parti centralisateur et omnipotent, et l'autre plus attirée par la mise en place d'une économie de marché, et donc, à terme, plus consciente de la nécessité de réformes politiques pour encadrer la croissance économique. Par exemple, on avait beaucoup parlé, jusqu'à la constitution du dernier Bureau politique en 2003, du fameux dauphin de Jiang Zemin, Zeng Qinghong, que certains avaient décrit comme un représentant du contrepouvoir à l'intérieur du Parti. Or Hu et Wen, eux, semblent complémentaires. D'où ma question : est-ce que nous nous trouvons désormais face à un appareil monolithique ?
M. B. - Je pense qu'il n'y a plus vraiment de lutte entre ces deux " lignes ". Dans les années 1980, il était encore possible de distinguer deux conceptions différentes de la politique. Il y avait, d'une part, une tendance libérale qui s'inspirait des Lumières. Cette tendance, représentée d'abord par Hu Yaobang et, ensuite, par Zhao Ziyang, cherchait réellement à moderniser politiquement la Chine en apportant plus de démocratie et d'ouverture, alors que ses ennemis s'arc-boutaient sur le maintien de la suprématie du Parti. Cette mouvance a disparu après le 4 juin 1989. Depuis, il n'y a plus eu de véritable débat idéologique au sein du système. Il y a simplement quelques différences d'intérêt selon les clans et les cliques. Ces options divergentes peuvent peser dans la vie politique, pour une raison simple : le Parti lui-même est dorénavant partie prenante de la nouvelle économie de type capitaliste. Du coup, des intérêts énormes sont en jeu dans la vie politique. Mais ces luttes intestines ne sont quasiment pas perceptibles depuis l'extérieur. C'est en coulisses que les diverses factions se déchirent. Quoi qu'il en soit, depuis le 4 juin 1989 et depuis l'effondrement du communisme en URSS et en Europe de l'Est, les dirigeants du Parti éprouvent un sentiment diffus de péril. Ils comprennent qu'ils doivent résister à une évolution qui pourrait se révéler catastrophique pour eux. Aussi longtemps que cet état d'esprit perdurera, les débats resteront enfouis et les conflits ne pourront pas exploser. Dans une discussion avec un enseignant de l'École centrale du Parti, quelques mois avant sa mort, Zhao Ziyang a insisté sur le fait que, depuis les réformes, le Parti est devenu un formidable groupe d'intérêts dont les membres privilégiés sont forcément conservateurs. Il ajoutait que seul Deng Xiaoping aurait eu le charisme nécessaire pour réaliser une réforme politique, mais que Deng ne l'a pas voulu car il était foncièrement hostile à la démocratie et au partage des pouvoirs. On considère parfois que Zhao aurait pu porter la réforme, s'il n'avait pas été écarté de la direction. Mais Zhao lui-même estimait que, même s'il n'avait pas perdu son poste en 1989, il n'aurait pas eu le pouvoir de briser la force des intérêts acquis.
M. H. - Vous parlez de l'ancien secrétaire général du Parti, Zhao Ziyang. Que pensez-vous de la façon dont le Parti communiste chinois a réagi à sa mort, survenue le 17 janvier 2005 ?
M. B. - Zhao Ziyang, démis de ses fonctions en juin 1989, est resté pendant quinze ans en résidence surveillée, victime du refus tenace de Deng Xiaoping, puis de son successeur Jiang Zemin, de revenir sur l'interprétation du grand mouvement qui secoua la Chine durant six semaines en 1989 - un mouvement que le gouvernement de l'époque avait écrasé en lançant une répression violente qui fit sans doute plus de mille morts. En refusant d'accorder à Zhao Ziyang des funérailles dignes d'un ancien secrétaire général du Parti, Hu Jintao et son équipe ont marqué la fin d'un espoir. Zhao est le dernier dirigeant qui aurait voulu voir le PCC se transformer de l'intérieur, s'orienter progressivement vers une certaine libéralisation. Cet espoir disparaît avec lui. On ne devine pas, au sein du Parti, l'émergence d'un courant qui irait vers un assouplissement du système politique en place.
M. H. - Et pour vous, qu'évoque la mort de Zhao Ziyang ?
M. B. - Surtout deux choses. D'une part, si l'on compare Zhao Ziyang à ses successeurs, on constate qu'il appartenait à la dernière génération de dirigeants chinois entrés au PCC par conviction, par idéal. À l'heure actuelle, on n'entre plus au Parti que par intérêt, dans un souci carriériste. Hu Jintao et son entourage appartiennent déjà à cette nouvelle génération, et l'on sent bien qu'ils n'ont aucune intention de se livrer à un partage des responsabilités. D'autre part, on peut tracer un parallèle avec la mort de Liu Shaoqi, l'ancien président de la République. Mao s'était débarrassé de lui pendant la Révolution culturelle en utilisant les Gardes rouges. On l'avait jeté au fond d'une cave et on l'avait laissé mourir de défaillance pulmonaire, sans le soigner. Zhao Ziyang est, en quelque sorte, mort correctement. Il vivait chez lui et il a pu terminer ses jours dans un hôpital, entouré de médecins et de ses proches. Mais il n'était pas libre de ses mouvements et n'avait aucun moyen de s'exprimer. Bref, en trente ans, on observe un progrès et, dans le même temps, les limites de ce progrès. Le système est le même, mais la brutalité s'est un peu émoussée, en apparence du moins.
M. H. - Comment se fait-il qu'on ait assisté à une sorte de cafouillage autour de cette mort ? Il a fallu attendre douze jours avant que le feu vert soit donné pour l'incinération de Zhao Ziyang !
M. B. - Non, je ne parlerais pas de " cafouillage ". Comme Zhao Ziyang n'a jamais été exclu du PCC, ses funérailles ont été contrôlées par le Parti. La famille avait demandé à pouvoir l'enterrer à sa guise, mais cette faveur lui a été refusée. Il y a eu, par la suite, un bras de fer entre ladite famille et le pouvoir : le PCC voulait répéter, à l'occasion des funérailles, la décision officielle de l'été 1989 selon laquelle Zhao Ziyang avait " commis de graves fautes ". Les parents du défunt, eux, refusaient cette version de l'histoire ; mais ils ont dû, finalement, se résoudre à accepter toutes les conditions imposées par Hu Jintao. En outre, le seul haut dirigeant qui ait été présent à la cérémonie était Jia Qinglin, le président de la Conférence consultative du peuple chinois, un organe chargé des relations avec les personnalités extérieures au Parti. De plus, ce Jia Qinglin n'est guère apprécié de la population car il a été impliqué, à la fin des années 1990, dans l'un des pires scandales de corruption que le pouvoir ait jamais connus, à Xiamen, alors qu'il était gouverneur au Fujian, un scandale de fraude organisée par l'armée et les douanes, et dans lequel la femme de Jia Qinglin a été directement impliquée. Au bout du compte, la situation a été gérée exactement comme Hu Jintao l'a voulu, et la disparition de Zhao Ziyang n'a donné lieu à aucun débordement significatif. On n'a pas assisté à la répétition des événements qui s'étaient produits en 1976, lors de la mort de Zhou Enlai, ou de ceux de 1989, quand Hu Yaobang est décédé : ces deux disparitions avaient provoqué d'immenses rassemblements sur la place Tian'anmen. Cette fois-ci, même si les rares courageux qui ont voulu présenter leurs condoléances devant la demeure pékinoise du défunt ont été arrêtés - et même, pour certains d'entre eux, sérieusement malmenés -, la situation n'a pas dégénéré, mais le pouvoir a manqué ce qui était sans doute sa dernière chance de se réconcilier avec la population sur l'interprétation de ce drame national qu'a été le massacre de Tian'anmen.
M. H. - Ce n'est pourtant pas la fin de l'histoire !
M. B. - Évidemment, non. La vie politique, surtout lorsqu'elle est liée à des intérêts économiques d'une telle ampleur, ne peut se dérouler sans le moindre heurt. Aujourd'hui, le problème des élites est double. Il leur faut à la fois éviter d'étaler leurs divergences au grand jour et empêcher la population d'entrer dans la danse. Il n'en a pas toujours été ainsi : cet état d'esprit est inédit en République populaire de Chine. En effet, Mao avait lancé une tradition spécifique au communisme chinois par rapport au communisme soviétique, une tradition qui consistait à faire appel à la société lorsqu'un conflit se produisait à l'intérieur du Parti. Mao a systématiquement utilisé la société - l'exemple suprême de cette pratique étant évidemment la Révolution culturelle - pour faire passer sa ligne et triompher de ses adversaires (ou de ceux qu'il considérait comme ses adversaires) au sein du Parti. Finalement, Deng Xiaoping a fait la même chose à l'occasion du troisième plénum du XIe comité central, lorsqu'il a lancé le train des réformes économiques, fin 1978 : il a profité d'un mouvement de contestation populaire, le fameux " mouvement du Mur de la démocratie " (1), qu'il a commencé par approuver avant de le réprimer. En 1989, on peut penser que le secrétaire général de l'époque, Zhao Ziyang, était également favorable au mouvement démocratique qui se développait sur la place Tian'anmen, du moins en partie, et qu'il souhaitait en profiter pour essayer de faire avancer quelques réformes politiques. Mais, à partir de juin 1989, cette espèce de jeu, qui voyait une fraction du Parti s'allier pour un temps avec la base afin d'ébranler ses adversaires, a pris fin. Le Parti a senti que c'était devenu beaucoup trop dangereux et qu'il ne pouvait plus se permettre de faire appel à la société. Le consensus actuel est clair : on reste entre soi.
M. H. - Vous avez dit que le Parti comptait à présent près de 70 millions de membres, alors qu'il n'y a pas si longtemps ils n'étaient " que " 66 millions. Il y a donc eu, récemment, une recrudescence des adhésions. Est-ce à dire que la population adhère au Parti d'une façon absolument cynique, en le considérant comme un marchepied vers le pouvoir et comme un passage obligé pour avoir accès à des affaires juteuses ? Ou bien reste-t-il encore un tout petit peu de conscience idéologique chez les citoyens qui adhèrent au PCC ?
M. B. - Il est vrai que la plupart des Chinois entrent au Parti pour des raisons de carrière. Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que les étudiants demandent massivement à y être admis. Il est évident qu'ils n'ont à cœur ni l'avenir du prolétariat ni l'avènement du communisme ! Leur démarche est purement intéressée. En même temps, il faut bien reconnaître que le Parti a réussi, dans une certaine mesure, à se redonner une légitimité en affichant un nationalisme musclé. Depuis 1989, ce qui lui reste - en dehors de sa capacité à assurer une croissance économique dans la stabilité -, c'est le fait de représenter la puissance de l'État, de la Chine éternelle. Pour des raisons historiques, cette référence constante à la grandeur du pays résonne particulièrement auprès de la population. Le peuple chinois n'est pas encore remis du traumatisme de ce qu'on appelle officiellement les " cent années d'humiliation ", qui vont du milieu du XIXe siècle à celui du XXe. Des guerres de l'opium à l'arrivée du Parti communiste au pouvoir, la Chine a connu des années difficiles. Surtout, elle a découvert en 1840 (2) qu'elle n'était pas le centre du monde, ce qui lui semblait une évidence jusqu'alors.
M. H. - Quelles ont été les conséquences de cette prise de conscience ?
M. B. - La prise de conscience de la faiblesse de la Chine par rapport aux puissances coloniales du XIXe siècle a été un vrai choc ; et la nécessité d'une revanche à prendre reste, aujourd'hui encore, un puissant aiguillon. Cette revanche ne sera pas forcément agressive, mais il est communément admis qu'il faut au moins que la Chine retrouve une place importante dans le monde. Je crois que plus aucun Chinois n'oserait dire, comme autrefois, que la Chine doit être le centre du monde - l'Empire du milieu. Il n'empêche que l'aspiration à retrouver une part de la gloire passée de cette civilisation multimillénaire est très présente. Le PCC est passé maître dans l'art de faire évoluer ce sentiment d'allégeance à la patrie et à la culture vers une forme de loyauté indéfectible au Parti. L'amour que les Chinois doivent porter à la patrie et, donc, au Parti est devenu le fondement principal de la légitimité de ce dernier. Cette image patriotique du Parti facilite moralement l'adhésion, même si l'intérêt personnel est le moteur essentiel. En tout cas, je le répète, on n'entre plus au PCC pour bâtir le socialisme ou participer au triomphe international du communisme. Cette époque-là est tout à fait révolue. D'ailleurs, un grand nombre des organisations de base du Parti n'ont pratiquement plus d'activité. Les gens veulent bien entrer au Parti pour obtenir une promotion et pour se créer un réseau de relations utiles, mais ils n'ont plus envie de passer des heures à discuter de politique, ou à étudier les dernières décisions et " théories " des plus hauts dirigeants.
M. H. - Pourtant, certains dissidents affirment qu'il est fréquent que des individus entrent au PCC pour le " pervertir ". Ces individus tiendraient le raisonnement suivant : " Si je reste en dehors du Parti, ce dernier va demeurer éternellement comme il est, c'est-à-dire une organisation dotée de forts réflexes totalitaires et répressifs. Alors que, si j'intègre le Parti - moi qui souhaite la démocratie, ou qui souhaite lutter contre la corruption, ou qui voudrais amener un peu plus de transparence -, je pourrai peut-être faire bouger les choses de l'intérieur. " De tels " entristes " ont-ils les moyens de faire évoluer le PCC ?
M. B. - L'action de ces gens qui disent qu'ils vont s'introduire dans le Parti pour le changer de l'intérieur rencontre une limite : le Parti ne peut pas évoluer s'il n'y a pas une alliance entre l'intérieur et l'extérieur. Chaque fois qu'il s'est passé quelque chose - je pense, en particulier, aux deux principaux mouvements démocratiques, celui de 1978-1979 et celui du printemps 1989 -, l'évolution a été rendue possible parce qu'il y avait, à l'extérieur du système, des gens qui ont pris des initiatives et que ces initiatives ont trouvé du répondant ou, au moins, une certaine forme de tolérance à l'intérieur du système. Dans un tel système, encore très marqué par ses origines totalitaires, il est très difficile pour des membres de la société de devenir une véritable force et de passer à l'action s'ils ne peuvent pas compter, au sein même du pouvoir, sur des gens qui sont favorables à une évolution. De même, si vous vous trouvez à l'intérieur du système mais que vous n'êtes pas soutenu par la société, il vous sera très compliqué de faire bouger les choses. Il peut y avoir des luttes à l'intérieur du Parti, mais, en l'absence du soutien d'un secteur conséquent de la société, le débat restera faussé parce que le Parti a une structure pyramidale et que, en réalité, les adhérents de base n'ont aucun pouvoir. Ils ne peuvent rien contre les hauts dirigeants. C'est pourquoi il me paraît illusoire de penser que le Parti pourrait être sapé par sa base, sauf si l'on imagine que, au bout d'un certain temps, de véritables forces sociales arrivent à émerger en Chine. Tout l'enjeu est là mais, pour l'instant, je ne vois aucune raison d'être optimiste. Le système a trouvé une façon de s'adapter : il n'appartient plus tout à fait à la logique totalitaire, mais représente ce que j'appellerais une forme de " totalitarisme replié ". Il s'est replié sur lui-même, sur un noyau dur qui s'organise autour des " quatre principes fondamentaux " (3) édictés par Deng Xiaoping quand il a pris le pouvoir et lancé les réformes. Ces quatre principes fondamentaux reviennent, en réalité, au monopole du Parti communiste sur la sphère publique. Le contrôle exercé par le PCC empêche la société de se développer, de se structurer de façon autonome et, par conséquent, d'enclencher un processus démocratique. On sent bien qu'il y a sur ce point une volonté fondamentalement anti-démocratique - y compris chez Hu Jintao et Wen Jiabao -, et qu'il n'est pas question de changer les rapports entre le pouvoir et la société, ni même les équilibres au sein du pouvoir.
M. H. - Malgré le contrôle exercé par le Parti, le pays connaît régulièrement des troubles sérieux. On observe, depuis l'automne 2004, une impressionnante montée en nombre et, surtout, en dimension des contestations sociales. 100 000 paysans se seraient précipités contre une préfecture au Sichuan, et entre 1 500 et 3 000 policiers armés auraient été nécessaires pour rétablir l'ordre ! Pensez-vous que des mouvements de cette ampleur continueront à rester sporadiques ? L'État saura-t-il contenir le mécontentement populaire ?
M. B. - C'est une question fondamentale. Je l'avais déjà abordée dans une intervention à une conférence (4) qui avait eu lieu juste après le XVe Congrès du Parti, en 1997. La décision qui avait alors été prise de s'attaquer à la réforme des entreprises d'État ne pouvait qu'aggraver sérieusement la question du chômage. À l'époque déjà, les soulèvements et les émeutes étaient relativement fréquents dans toute la Chine. Je prévoyais qu'il y en aurait de plus en plus - et les faits m'ont donné raison - mais, dans le même temps, je disais, et je le pense toujours, que le Parti avait les moyens de jouer les pompiers. En réalité, Jiang Zemin était un grand pompier qui courait avec son extincteur d'un endroit à l'autre. S'il est toujours parvenu à éteindre les incendies qui se multipliaient dans le pays, c'est parce que le système hérité du totalitarisme est tellement cloisonné qu'il empêche encore une étincelle de mettre le feu à toute la plaine, pour reprendre un dicton chinois utilisé par Mao en 1930 (5). En Chine, on peut même avoir des centaines ou des milliers d'étincelles sans que toute la plaine s'embrase.
M. H. - Quel est le mécanisme qui permet d'éviter que des troubles se propagent d'une partie à l'autre du pays ?
M. B. - Le contrôle de la société est tel qu'un événement qui se produit à un endroit donné n'est même pas connu ailleurs. De plus, toute tentative d'organiser des groupes dispersés en un mouvement structuré est très sévèrement punie. Établir des contacts horizontaux entre divers groupes - ce qu'on appelle " chuanlian " en chinois - est considéré comme " contre-révolutionnaire " ou, dans la nouvelle terminologie qui se veut plus moderne, comme " subversif ". Aussi longtemps que le pouvoir sera à même d'empêcher les membres de la société de se regrouper, aussi longtemps qu'il pourra isoler chaque incident, on assistera toujours au même scénario : d'abord, quelques meneurs seront arrêtés et durement sanctionnés pour bien montrer aux autres qu'on n'a pas le droit de s'organiser ; et puis le gouvernement lâchera un peu de lest pour calmer la majorité. Par exemple, si les gens se plaignent de ne pas avoir été payés depuis des mois ou des années, eh bien on débloque de l'argent pour payer les arriérés de salaires ou, au moins, une partie des salaires ou des retraites. Jusqu'à présent, c'est ainsi que le système a fonctionné. Chaque révolte est isolée et écrasée. Tout le problème est de savoir combien d'étincelles le pouvoir sera capable d'éteindre en même temps, et à partir de quelle taille critique une étincelle pourrait mettre le feu à tout le pays.
M. H. - Qu'est-ce qui pourrait changer la donne et inciter les autorités à prêter attention aux aspirations de la population ?
M. B. - Il y aura peut-être un moment où les dirigeants se diront qu'ils dépensent beaucoup trop d'énergie pour résoudre ces conflits à répétition, et qu'il serait plus rationnel de modifier le système lui-même. Autre possibilité : les médias occidentaux, Internet et le bouche à oreille pourraient parvenir à diffuser ce genre d'informations assez largement pour que se produisent des tentatives d'unification ou d'alliance entre divers groupes. Si ces groupes atteignaient une visibilité très importante, la répression brutale deviendrait une solution trop coûteuse en termes d'image pour le régime. Alors, le pouvoir admettra peut-être enfin qu'il mène une bataille sans fin et, somme toute, inutile. C'est une possibilité, mais on n'en est pas là. Toutefois, en faisant voter de nouvelles mesures en faveur de la paysannerie à l'occasion de la dernière session de l'Assemblée nationale en mars 2005, Hu Jintao a voulu faire passer un message : nous ferons plus qu'aller serrer des mains dans les régions déshéritées du pays. Il s'agit maintenant d'alléger un peu les charges qui écrasent la paysannerie afin de réduire quelques-uns des foyers insurrection- nels qui risquent de se constituer plutôt que de se contenter d'envoyer la police armée pour réprimer. J'ai lu récemment le compte rendu d'un mouvement qui a eu lieu dans la province du Guangdong. Des paysans ont mis le feu à une espèce de douane intérieure qui avait été installée à l'entrée d'un pont, parce qu'ils trouvaient absolument scandaleux d'être obligés de payer deux yuans chaque fois qu'ils entraient en ville, et deux yuans quand ils sortaient - une taxe qui accroissait forcément le prix de leurs achats. Les émeutes ont été assez importantes - il y a eu des morts, des blessés et des gens arrêtés -, mais, dans la presse et dans les discours officiels, toute la responsabilité a été rejetée sur les " fauteurs de troubles ". Pourtant, apparemment, cette douane intérieure était tout à fait illégale, même du point de vue du pouvoir ! La conclusion s'impose : que des cadres organisent une douane illégale pour se mettre de l'argent dans les poches est une chose ; mais, aux yeux du pouvoir, il est beaucoup plus grave que la population se révolte contre l'autorité locale. Cet exemple illustre parfaitement la mentalité d'un régime qui ne tolère pas que les masses se soulèvent de façon organisée. Bien sûr, elles le font quand même. C'est une sorte de jeu : un jeu dans lequel celui qui abandonnera le premier sera le perdant. Le Parti prétend toujours être le seul représentant de l'ensemble du peuple, et il s'accroche d'autant plus à ce monopole que celui-ci est considéré comme le garant de son maintien au pouvoir et, donc, de tous les avantages qui vont avec. Étant donné que ceux-ci sont devenus particulièrement " juteux " et que des intérêts substantiels sont en jeu, il semble que les élites (l'élite politique, l'élite des entrepreneurs et aussi l'élite intellectuelle, qui est de plus en plus corrompue par le pouvoir) sont d'accord pour ne pas changer une formule qui marche ! Elles estiment qu'il serait très dangereux de laisser participer à la vie politique tous les laissés-pour-compte des réformes et les gens qui ont quelque chose à reprocher au système. En un mot : on imagine mal le Parti piloter une évolution démocratique de la société...
M. H. - Vous êtes en train de contredire une thèse qui a longtemps eu cours en Occident : investir en Chine et contribuer de cette manière à l'élévation du niveau de vie conduirait quasi automatiquement à la démocratisation du pays. Les faits, on l'a constaté, ont infirmé cette théorie : autant on pouvait défendre un tel point de vue en 1979, autant il est impossible d'en faire de même aujourd'hui. Pendant ces vingt-cinq dernières années, la croissance s'est maintenue à un rythme phénoménal - entre 9 et 15 % - sans que la démocratie ne progresse. D'ailleurs, il semble que les dirigeants de Pékin mais, aussi, ceux du reste de la planète, se satisfont de cette situation. Si l'économie fonctionne, peu importe l'absence de démocratie ! En résumé : on semble s'être accoutumé à l'idée d'une Chine " différente ", qui fonctionnerait selon ses propres critères. Partagez-vous cette analyse ?
M. B. - Malheureusement oui. Je pense que l'idée que la croissance économique va naturellement aboutir à la démocratisation est une pure illusion ou, pis, une simple excuse pour ne pas admettre la situation réelle de la Chine actuelle. Il existe, chacun le sait bien, de nombreux exemples de sociétés développées qui ne sont pas démocratiques. Je pense, en particulier, à Singapour, qui est une sorte de modèle pour le pouvoir chinois. L'idée que la transition vers un système démocratique puisse être automatique n'est pas fondée. On ne peut y parvenir que s'il y a des gens qui se battent pour que les choses changent du point de vue politique - ce qui implique des sacrifices et, éventuellement, des sacrifices sanglants. En tout cas, il ne saurait y avoir de démocratisation sans lutte politique. À partir du moment où personne n'est prêt à entrer dans la lutte politique et où tout le monde court après le veau d'or, on ne voit pas pourquoi ni comment on passerait à la démocratie.
M. H. - Pourtant, on parle beaucoup de l'émergence d'une " classe moyenne " en Chine. Une population assez riche n'est-elle pas apparue dans les villes ? 200 à 300 millions de Chinois seraient dotés d'un pouvoir d'achat " respectable ". A priori, qui dit classe moyenne dit classe capable de défendre ses droits et, en quelque sorte, d'avoir une existence autonome. Or vous affirmez que le Parti a réussi à faire le vide autour de lui. Alors, où serait cette fameuse classe moyenne ?
M. B. - Il n'est pas facile de répondre à cette question. D'une part, il est vrai qu'une partie de la population, notamment urbaine, commence à mener une vie confortable, et c'est indéniablement positif. Il ne faut surtout pas nier les effets bénéfiques qu'ont produits les réformes en vingt-cinq ans. Mais le Parti s'efforce d'empêcher cette classe moyenne de prendre conscience de ses droits et de s'organiser pour défendre ses intérêts. J'en reviens à ce problème de l'organisation de la société, qui me paraît fondamental. Dans ces couches moyennes, il y a de petits entrepreneurs privés. Ces gens sont soit d'anciens cadres recyclés (et qui ont souvent réussi à s'approprier une partie des biens de l'État), soit des proches du pouvoir qui possèdent, en général, de la famille ou des amis bien placés. Ces derniers les ont aidés à obtenir des avantages sur le marché immobilier, des crédits ou même des entreprises sans débourser un sou. Certains individus qui appartiennent à présent aux classes moyennes sont partis de rien, ou de pas grand-chose. En général ils ne vont pas très loin, mais ils arrivent parfois à prendre la direction de petites entreprises rentables. Eh bien, même ces gens-là sont inextricablement liés au pouvoir. Ne serait-ce que parce que, pour obtenir tous les coups de tampon nécessaires, ils ont été obligés de corrompre ou, au moins, de devenir les clients d'un ou de plusieurs cadres puissants au niveau local.
M. H. - Les entrepreneurs ne peuvent donc pas s'élever contre le régime...
M. B. - Effectivement. Ils se retrouvent intimement ligotés au pouvoir politique, et ne peuvent pas s'unir entre eux indépendamment des structures du régime. Bien sûr, ils arrivent parfois à mettre sur pied des Chambres de commerce ou des associations d'entrepreneurs, mais ces organisations sont, à de très rares exceptions près, entièrement soumises aux autorités. J'en veux pour preuve que leurs responsables sont souvent d'anciens cadres à la retraite affectés par le gouvernement local à la direction de ces groupements. Le Parti prend bien soin d'empêcher l'émergence d'associations, de groupes, d'organisations réellement autonomes et susceptibles de poser problème du point de vue politique. Une autre catégorie des classes moyennes réunit les intellectuels, les experts et les techniciens : des individus qui gagnent correctement leur vie dans les villes. Mais ces gens-là appartiennent toujours plus ou moins à l'ancien système, c'est-à-dire à la danwei, les unités de travail socialistes. Ils ont finalement peu de moyens de s'organiser de façon autonome, même s'ils sont moins assujettis à l'administration qu'autrefois. Quant aux employés des entreprises privées, ils sont relativement isolés et dépendants de leurs patrons. Bref, les membres de la classe moyenne peuvent s'enrichir peu à peu, mais à condition de ne pas chercher à exister indépendamment du pouvoir, sans même parler de s'y opposer. Dans un tel contexte, ces individus ne présentent guère de danger pour le despotisme du Parti. Bien entendu, on peut se demander, comme au sujet du mécontentement populaire, si, à partir d'un certain niveau, une force cohérente ne surgira pas de cette société émiettée et compartimentée par le système. Pour l'heure, je ne la vois pas venir. Certaines personnes éprouvent ce genre d'aspiration. Elles cherchent à agir, à défendre les intérêts de telle ou telle catégorie de la population... mais elles sont impitoyablement réprimées.
M. H. - Passons, si vous le voulez bien, à la question de Taiwan. De la même manière que l'Occident semble se faire à l'idée que la Chine ne deviendra pas démocratique, ne va-t-on pas, peu à peu, admettre que la seule Chine démocratique qui existe - Taiwan - sera progressivement forcée de plier l'échine devant le " grand frère " communiste ? À cet égard, il est surprenant d'observer la façon dont le président Chirac (6), pour ne parler que de lui, se place aux côtés de l'agresseur - Pékin - et non pas de l'agressé, qui devrait pourtant être notre allié naturel en tant que démocratie active...
M. B. - Je crois qu'il s'agit là, tout simplement, d'une manifestation de realpolitik. En effet, les intérêts en jeu paraissent beaucoup plus importants en Chine populaire qu'à Taiwan. Nombreux sont ceux, à l'Ouest, qui considèrent que le développement économique de la Chine est un processus à la fois inévitable et bénéfique, et qu'il ne faut surtout pas manquer cette occasion de gagner beaucoup d'argent. Ce qui explique que l'on n'ose pas résister au forcing exercé par Pékin pour empêcher Taiwan d'affirmer sa différence. Sur ce point, je pense que les pays étrangers pourraient jouer plus finement, c'est-à-dire éviter de se ranger unilatéralement d'un côté dans une affaire qui est, théoriquement, une affaire intérieure qui ne concerne que les Chinois. Critiquer directement Taiwan, comme l'a fait le président Chirac, sans insister réellement sur le fait que Pékin doit avant tout essayer de résoudre les choses de façon pacifique, est à la fois inutile (rien n'obligeait le gouvernement français à s'exprimer de la sorte sur cette question) et dangereux (dans la mesure où cette attitude donne aux dirigeants chinois l'impression qu'ils ont gagné la bataille diplomatique et qu'ils peuvent désormais régler la question de Taiwan par les armes). En seraient-ils capables ? C'est un autre problème. Le feront-ils vraiment ? C'est encore un autre problème, dont la réponse dépendra d'un grand nombre de facteurs qui sont, pour l'instant, difficiles à évaluer. Mais il est évident que la volonté de récupérer Taiwan est très forte à Pékin, et que le sentiment nationaliste en Chine s'est focalisé sur cette question. L'existence d'une entité taiwanaise qui échappe à son contrôle est considérée par le PCC comme partie intégrante du fameux " complot occidental " contre la Chine. Les médias chinois se montrent très agressifs sur ce point. Je me demande parfois s'il arrive aux experts sinologues qui conseillent l'Union européenne de lire la presse chinoise officielle. Ils y trouveraient pourtant matière à réflexion ! Certes, les attaques les plus violentes visent les États-Unis ; mais c'est le monde occidental dans son ensemble qui est dans le collimateur. Dans ces journaux, les valeurs occidentales sont dénoncées avec virulence et une " riposte musclée " est réclamée à cor et à cri. Un récent article d'une revue publiée à Pékin, L'Observateur militaire, va même jusqu'à affirmer que seule une guerre contre Taiwan permettrait à la Chine de devenir enfin une puissance non seulement régionale mais, aussi, mondiale. Le titre de cet article est explicite : " La guerre dans le détroit de Taiwan sera la guerre de la renaissance grandiose de la nation chinoise. " Il s'agit là d'un exemple extrême, mais il est significatif. Je conseille donc aux dirigeants européens de se faire traduire la presse chinoise avant de prendre des décisions d'ordre militaire. Par ailleurs, la question taiwanaise pose un problème de fond aux démocraties occidentales : celui du droit des Taiwanais à disposer d'eux-mêmes. En réalité, loin d'être le résultat d'un simple " complot occidental ", la situation de Taiwan résulte d'une histoire complexe et c'est cette histoire qui incite les Taiwanais à refuser, dans leur grande majorité, de retourner dans le giron de la " mère patrie ". Bien sûr, les choses pourraient évoluer... Il reste que, si l'on prétend défendre des principes démocratiques, on doit reconnaître le droit des Taiwanais à donner leur avis sur leur propre destin. Apparemment, ces principes-là sont oubliés ; les intérêts économiques en jeu paraissent plus décisifs...
M. H. - La France a pris l'initiative de demander la levée de l'embargo sur les armes qui avait été décidé au lendemain du massacre de Tian'anmen. Selon vous, les autorités de Paris ont-elles agi sous la pression chinoise ?
M. B. - Je ne suis pas dans le secret des dieux ! Ce qui est sûr, c'est qu'un grand nombre de dirigeants occidentaux - particulièrement les Français et, parmi eux, avant tout les gaullistes - éprouvent une sorte de respect particulier pour la Chine. C'est une très bonne chose en soi. Je me souviens d'avoir rencontré par hasard le président Chirac qui visitait très simplement, en voisin, une exposition au Grand Palais consacrée à l'art chinois. Rien à redire à cette admiration du président français pour la culture chinoise. Mais il me semble que le respect que l'on éprouve pour une grande civilisation ne justifie pas l'absence complète de critique à l'égard d'un régime dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est ni démocratique ni respectueux des droits de l'homme. Il y a là une confusion, un a priori favorable qui ne se justifie absolument pas du point de vue politique.
M. H. - Autre foyer de crise : la région du Xinjiang, dont la population musulmane, les Ouïghours, est très sévèrement contrôlée. L'impact de l'islam dans tous les pays de la haute Asie est loin d'être négligeable. On peut donc se poser la question : y a-t-il une possibilité de voir émerger un islam militant en Chine ?
M. B. - Je ne crois pas que les Ouïghours, qui ne sont d'ailleurs pas la seule minorité du Xinjiang, puissent constituer un grave danger. Je dirais même que, si certains d'entre eux s'engageaient dans la voie d'un radicalisme islamique, cela ferait le jeu du pouvoir ! Il n'y a rien de mieux pour un régime répressif puissant que d'avoir en face de soi des " terroristes " que l'on peut écraser facilement tout en justifiant la répression. On a bien vu que, depuis le 11 Septembre, le pouvoir chinois a les coudées beaucoup plus franches au Xinjiang et que, au nom de la lutte contre le terrorisme, il peut réprimer toute tentative de révolte de ces minorités. Plus généralement, au Xinjiang, l'essentiel de l'économie se trouve entre les mains de gens extérieurs à la région, dans le cadre d'une énorme structure qu'on appelle le " Corps de production et de construction ", un héritage des années 1950 et de la période maoïste. Il s'agit d'une entité militaire qui contrôle l'essentiel des ressources naturelles du Xinjiang et qui est composée presque exclusivement de Chinois Han. On ne voit donc pas ce que les populations locales peuvent faire pour obtenir un peu plus d'autonomie dans leur région. La Chine ne risque guère de connaître les mêmes soucis que l'URSS en son temps avec ses minorités nationales. Pour une raison évidente : le poids démographique des minorités est infime par rapport à celui des Chinois Han. Par surcroît, le développement économique profite à la colonisation par les Han. C'est crian

Notes :

(1) Le premier " Printemps de Pékin ", qui s'est déroulé de l'automne 1978 au printemps 1979, s'est tenu autour d'un mur du quartier de Xidan à Pékin, sur lequel les Chinois ont apposé des textes réclamant plus de liberté et de démocratie, d'où son appellation de " Mur de la démocratie ".
(2) On appelle " guerres de l'opium " une série de conflits qui ont opposé, entre 1839 et 1842, l'Empire du milieu à la Grande-Bretagne. Les défaites militaires infligées à l'empire mandchou firent prendre conscience aux Chinois de leur faiblesse technologique.
(3) Il s'agit de la direction du Parti, de la dictature du prolétariat, de la voie socialiste, et du respect du marxisme-léninisme et de la pensée de Mao Zedong.
(4) Michel Bonnin, " Perspectives on Social Stability After the Fifteenth Congress ", in Tien Hung-Mao & Chu Yun-han, eds., China Under Jiang Zemin, Lynne Rienner Publishers, Boulder, Londres, 2000, pp. 153-161.
(5) Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, Tome 1, Éditions en langues étrangères, Pékin, 1966, pp. 129-142.
(6) Jacques Chirac a déclaré, au cours d'une réception à l'Élysée le 26 janvier 2004, devant Hu Jintao, que " si les dirigeants de Taiwan rompaient le statu quo par une initiative déstabilisante, quelle qu'elle soit, y compris un référendum, ils favoriseraient la division au détriment de l'unité. Ce serait une grave erreur, qui serait lourde de conséquences ".
(7) La rébellion des Boxers, qui éclata en 1900 avec le soutien de la Cour, exposa les sentiments anti-occidentaux de la population et mena à de nombreuses attaques contre les missionnaires chrétiens et leurs paroissiens.