Politique Internationale - La Revue n°109 - AUTOMNE - 2005

sommaire du n° 109
La fin d'un rêve ?
Entretien avec Jean-Claude Juncker
Président de la Commission européenne depuis 2014.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Après le double " non " français et néerlandais, dans quel état l'Europe se trouve-t-elle ?

Jean-Claude Juncker - L'Europe traverse une crise profonde, bien plus profonde qu'on ne le pense. Je m'en suis rendu compte dès le mois de juin lors du sommet de Bruxelles sur le budget de l'UE. J'ai alors entendu un certain nombre de premiers ministres du nord du continent m'expliquer qu'ils n'étaient plus d'accord pour mettre à disposition de l'Europe des volumes financiers destinés à accélérer le développement économique des régions du Sud ou des nouveaux pays membres. Ces propos, dont je connaissais l'existence, mais qui jusque-là étaient formulés avec gêne et retenue, étaient proférés sur le ton de la conviction. En fait, le " non " à la Constitution a fait resurgir toutes sortes d'arrière-pensées et de ressentiments dont on pensait qu'ils avaient disparu de nos grilles de lecture.

I. L. - Comment expliquez-vous ce phénomène ?

J.-C. J. - Les liens de solidarité et de partage qui faisaient la force de l'Europe sont en train de se rompre. On s'aperçoit aujourd'hui que ce qu'on croyait être l'idéal européen était moins motivé par la générosité que par l'intérêt. Si l'on s'en tient à une lecture simple, on dira que la majorité des citoyens a rejeté la Constitution européenne. Mais en réalité, dans ces deux pays - et dans d'autres, qui n'ont pas eu le courage de procéder à un référendum comme je l'ai fait au Luxembourg -, c'est un rejet de l'Europe en tant que telle qui s'est exprimé à travers le " non ".

I. L. - Les Européens ont décidé de s'accorder une pause de réflexion. Sur quelles solutions cette pause peut-elle déboucher ?

J.-C. J. - Nous avons, en effet, laissé l'avenir de l'Europe à la réflexion de chaque État membre. Ma crainte, c'est que les discours se nationalisent de façon radicale et qu'à la fin de cette période que nous voulions salvatrice nous nous trouvions aux prises avec des contradictions insurmontables. Les projets des différents pays risquent de s'entrechoquer, voire de se heurter frontalement. Ceux qui ont pris la responsabilité de l'échec de la Constitution ne savent pas vers quel port ils nous ont embarqués !

I. L. - Quels sont les scénarios possibles ? Et quel est, à vos yeux, le plus probable ?

J.-C. J. - Il y avait, dès le début, trois scénarios. Premièrement, tous les pays ratifient du premier coup : il ne faut plus y penser. Deuxièmement, une déclaration annexée au traité constitutionnel prévoit que si un ou plusieurs pays connaissent des problèmes lors du processus de ratification, c'est au Conseil européen de se saisir de la question. Troisième hypothèse : si plus de cinq États membres rejettent le texte, la Constitution est morte. J'ai l'espoir de voir se réaliser le deuxième scénario. Il reviendra alors au Conseil européen d'écouter les pays qui n'ont pas pu ratifier d'ici là avant de proposer des issues possibles.

I. L. - Faut-il continuer le processus de ratification ou tout remettre à plat ?

J.-C. J. - En signant le traité, les États membres se sont engagés à le soumettre à leurs procédures de ratification respectives. Le processus doit être poursuivi ne serait-ce que par respect pour la dignité de tous les peuples européens. Les Français et les Néerlandais ont exprimé leur choix, mais cela ne remplace pas la volonté des Polonais ou des Tchèques. Il faut donc continuer les ratifications et tirer le bilan à la fin.

I. L. - Quelles erreurs avons-nous commises ?

J.-C. J. - Sans doute avons-nous trop demandé à l'Union européenne. Nous avons cru qu'elle répondrait à tous les problèmes. C'est faux. Au contraire : parfois même elle en rajoute ! L'Europe doit s'occuper de ce qui relève de ses principales fonctions et ne doit pas se mêler des modalités d'application, que ce soit au niveau national ou régional. Nous avons fait une autre erreur : en matière européenne, les citoyens sont plus exigeants que lorsqu'il s'agit de politique nationale. Ils veulent savoir exactement quelles sont les règles, les mécanismes, les contraintes. Le citoyen français, par exemple, n'a aucune idée de la manière dont est calculé le SMIC et il s'en moque. Mais dès que Bruxelles entre en scène, tout le monde vous assaille de questions. Notre faute, c'est de ne pas avoir suffisamment expliqué en quoi consistent ces mécanismes et jusqu'à quel stade est parvenu le développement économique de l'Europe.

I. L. - Que révèle cette curiosité de la part des Européens ?

J.-C. J. - Elle prouve, à l'évidence, qu'une bonne partie des opinions publiques nous soupçonnent de vouloir autre chose que ce que nous voulons vraiment. Elles ont le sentiment que les dirigeants européens ne disent pas toute la vérité aux peuples. Beaucoup nous prêtent l'intention de construire des " États-Unis d'Europe ". Les citoyens sont persuadés qu'après l'union douanière, puis l'union monétaire, la prochaine étape sera forcément la dilution des cadres nationaux qui disparaîtront au profit d'un cadre de référence européen unique. Or ils considèrent que les nations restent leur premier cadre de référence. Et ils ont raison, car les nations ne sont pas une invention provisoire de l'Histoire : elles sont un élément durable du " vivre ensemble " européen.

I. L. - Existe-t-il un risque d'autodestruction de l'Europe ?

J.-C. J. - Tout dépend de l'idée que l'on se fait de l'Europe. Ce qui pour moi ressemblerait à un désassemblage autodestructeur sera sans doute perçu par d'autres comme le retour du common sense européen, pour reprendre l'expression britannique. Le débat entre les dirigeants n'est, au fond, que le reflet de l'état de nos opinions publiques. Partout, deux camps s'affrontent : ceux qui - je viens d'en parler - pensent que l'Europe est déjà allée trop loin en termes d'intégration politique ; et ceux qui pensent qu'il faut pousser plus avant cette intégration pour pouvoir affronter les défis de demain. Ces deux camps se regardent en chiens de faïence et sont devenus incapables de se parler raisonnablement.

I. L. - L'UE peut-elle se défaire ? Un retour aux monnaies nationales, par exemple, est-il envisageable ?

J.-C. J. - La construction européenne a maintenant soixante ans d'histoire derrière elle. Elle ne se défera pas d'un seul coup, mais on aurait tort d'écarter totalement ce risque. Les pères fondateurs, marqués par l'expérience horrible des deux guerres mondiales, ont construit l'Europe comme un projet de paix. Ils savaient pourquoi ils acceptaient des compromis. Ma génération n'a pas vécu ces événements tragiques. Quant à la génération suivante, elle n'aura plus de Hitler et de Staline que la représentation que nous-mêmes avons de Clemenceau et de Guillaume II. C'est une idée qui m'inquiète.

I. L. - Pourquoi le rêve européen s'est-il évanoui ?

J.-C. J. - Le rêve européen a déserté la réalité et s'est transposé sur des orbites lointaines. C'est le non-rêve qui s'est emparé du continent. Désormais, tous les arguments sont bons pour démontrer que l'Europe ne fonctionne pas et que celle de demain - qui ne saurait être que le prolongement de celle d'aujourd'hui - ne marchera pas non plus. La critique ne porte pas tant sur les réformes à venir que sur l'Europe actuelle. On se réfugie alors dans des faux-semblants. On prétend qu'il est impossible de demander à des peuples entiers leur accord sur un texte qui comporte 465 articles. Et on tente d'accréditer l'idée que cette Europe nouvelle devrait être une Europe simple, alors que le continent reste dramatiquement compliqué.

I. L. - Peut-on réconcilier les différentes visions de l'Europe, en particulier celle de Tony Blair et celle de Jacques Chirac ?

J.-C. J. - Il ne faut pas exagérer les contrastes : mis à part la frange xénophobe et nationaliste, les gens qui ont voté " non " en France et aux Pays-Bas développent volontiers des arguments pro-européens. La Constitution elle-même était le fruit d'un accord entre vingt-cinq gouvernements, qui reflétaient une centaine de sensibilités nationales. C'est un acquis dont on sous-estime les mérites. Vouloir obliger certains pays d'Europe à renoncer à leur propre conception européenne eût été, par définition, une démarche très peu européenne. Si j'avais rédigé la Constitution à moi tout seul, elle dégagerait, évidemment, une atmosphère différente et comporterait d'autres éléments. Mais il n'y a pas une nation, un couple, une famille, où les décisions soient imposées par une seule personne. Il n'y a aucune association au sein de laquelle une réflexion personnelle, partisane et nationale soit acceptée spontanément par les autres. Jamais nous ne réussirons à faire évoluer l'UE si nous demandons à nos partenaires de nous suivre aveuglément. L'Europe a toujours su faire un usage parfait des accords imparfaits. Malheureusement, cette tradition se perd aujourd'hui, car la plupart des dirigeants européens sont obnubilés par le très court terme. On parle de l'Europe et on pense à la province.

I. L. - Pour votre génération, l'Europe a d'abord été un formidable outil destiné à éviter le retour de la guerre. De nos jours, les plus jeunes semblent l'avoir oublié. Comment leur redonner le sens du message européen ?

J.-C. J. - Le premier acquis de l'Europe, c'est de nous avoir permis de sauvegarder la paix. Lorsque je tiens ce discours à des jeunes, ils me prennent pour un vieux dinosaure. Mais mon expérience de l'Europe a été forgée par mon père et par mes oncles. Mon père a été incorporé de force dans la Wehrmacht. Je me souviens de ses blessures de guerre. Aujourd'hui encore, je les ai devant les yeux. Les dirigeants européens n'aiment pas parler de ces choses. Moi, je ne veux plus que des pères aient à raconter à leurs enfants de telles horreurs. Je suis peut-être naïf, mais j'ai cru que les conflits qui ont ensanglanté les Balkans dans les années 1990, au Kosovo et en Bosnie, avaient montré que les vieux démons pouvaient refaire surface. Je pensais que l'Europe en tirerait les leçons. Or nous avons vécu ces événements comme s'ils se passaient loin de chez nous, comme si nous n'étions pas concernés. Si la guerre est désormais impensable, ce n'est pas parce que nous avons atteint un immense degré de maturité ; c'est parce que nous avons su bâtir un réseau de solidarité. Que ces liens de solidarité se défassent, et tout pourrait redevenir possible. Si l'on n'y prend garde, le tragique peut revenir au cœur de l'Europe.

I. L. - Quel jugement portez-vous sur le couple franco-allemand ? Est-il toujours viable ?

J.-C. J. - Sans l'entente franco-allemande, rien n'est envisageable. Ce fut vrai hier. C'est vrai aujourd'hui. Et cela le restera demain. Mais il y a désormais une différence : le moteur franco-allemand n'est plus suffisant. Il a besoin, pour pouvoir agir, d'être entouré d'une communauté d'ambitions partagées par d'autres États membres. Certes, la domination franco-allemande ne fait pas l'unanimité. D'un côté, la France et l'Allemagne pourraient tenir des propos plus modestes afin de ne pas effrayer leurs partenaires. Mais, d'un autre côté, ces partenaires pourraient faire l'économie de certaines critiques. Car on ne peut pas, dans le même temps, reprocher à Paris et à Berlin d'avoir des liens trop forts lorsqu'ils font bouger les choses et se plaindre lorsqu'ils ne parviennent plus à s'entendre...

I. L. - La France, à bien des égards, est un pays en panne. Pensez-vous qu'elle puisse toujours être considérée comme un modèle ?

J.-C. J. - De moins en moins de pays en Europe peuvent servir de modèle aux autres. C'est l'une des conséquences de la mondialisation. Ce qui ne m'empêche pas, personnellement, de me sentir plus proche du modèle français. La France est un pays où le vouloir-vivre ensemble ne se résume pas à la seule finalité économique. C'est ce que j'apprécie.

I. L. - L'enthousiasme des anciens pays de l'Est, celui de la Pologne notamment, peut-il aider l'Union à se redynamiser ?

J.-C. J. - Au cours d'une réunion, en 1997, j'ai demandé aux dirigeants des pays d'Europe centrale et orientale où ils étaient dix ans plus tôt. Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu ? La plupart d'entre eux étaient en prison ! À l'époque, ces leaders croyaient à la vocation européenne de leur pays. Alors que nous, en Europe occidentale, étions fatigués, eux tiraient leur force de la redécouverte de leur pays. Mais pour éviter que l'Histoire, dans sa dimension tragique, se répète, ils ont volontairement décidé de se séparer de cette force ; ils ont accepté de restreindre le noyau de leur souveraineté pour entrer dans l'Europe, qu'ils considéraient comme le meilleur rempart contre les drames qu'ils avaient vécus. Puis est arrivée une nouvelle génération. Aux yeux de ces jeunes dirigeants, qui n'avaient pas connu les luttes de leurs aînés, les performances économiques avaient l'air de compter davantage que le reste. Pourtant, en juin dernier, à Bruxelles, ce sont eux, les pays pauvres de cette partie du continent, qui ont proposé de renoncer à une part substantielle de leurs avantages matériels pour sauver le budget européen. À ce moment-là, j'ai eu honte. Et plus j'y réfléchis, plus j'ai honte. Le feu sacré couve dans les foyers des nouveaux membres. Ceux qui pensent qu'on peut résoudre les problèmes en transformant l'UE en une simple zone de libre-échange se trompent. L'Europe - c'est l'une de ses principales réussites - a su développer chez les peuples le souci de l'autre. Si cette idée disparaissait, nous irions au-devant des plus graves difficultés.

I. L. - Avons-nous suffisamment aidé les nouveaux pays de l'Est ?

J.-C. J. - Oui et non. D'une part, on nous reproche d'avoir réalisé l'élargissement à marche forcée. Mais c'est l'histoire qui accélérait le pas ! Si nous n'avions pas suivi ce mouvement dans les années 1990, les réponses que nous aurions apportées aux défis européens auraient été certainement moins pertinentes. D'autre part, il est vrai que, sur un plan strictement budgétaire, nous avons accordé plus d'importance aux finances européennes et aux exigences de nos opinions publiques qu'aux besoins réels des nouveaux États membres. Nous n'avons jamais su expliquer, non plus, que d'un point de vue économique les pays occidentaux ont bénéficié de l'élargissement. Le Luxembourg en est un exemple : actuellement, nous exportons trois fois plus vers l'Europe centrale et orientale, en termes de parts de marché, que vers le reste du monde. Mais je me suis aperçu tardivement, à la fin du processus, que l'élargissement n'avait pas été digéré. Il l'a été d'autant moins qu'on lui a ajouté une dose de Turquie. Les Européens aiment qu'on leur fixe des limites. On leur a donné l'impression que l'Europe devenait un territoire illimité.

I. L. - Dans quels termes la question turque se pose-t-elle ?

J.-C. J. - Je ne vous apprendrai rien en vous disant que c'est une question ultra-compliquée qui fait intervenir de multiples stratégies. En tout cas, la décision, prise en décembre 2004, d'ouvrir des négociations avec Ankara sans que nécessairement ces négociations aboutissent à une adhésion pleine et entière me semble tout à fait sage. C'est d'ailleurs la première fois qu'on envisage de procéder de la sorte.

I. L. - Pensez-vous qu'il aurait fallu faire référence aux racines chrétiennes de l'Europe dans la Constitution ?

J.-C. J. - L'influence de la chrétienté en Europe est une donnée de l'Histoire. J'aurais personnellement aimé qu'elle fût mentionnée. Mais j'ai très vite compris qu'il fallait gérer des cultures nationales divergentes et qu'on ne pouvait pas se montrer trop exigeant. La France, par exemple, a une certaine idée de la laïcité. Pour être absolument sincère, j'ai été gêné par l'ardeur de ceux qui voulaient inscrire à tout prix ces références chrétiennes et par l'intolérance de ceux qui y étaient hostiles. Pour le reste, Dieu est trop grand pour se nicher dans les petits paragraphes de la Constitution européenne !

I. L. - Depuis le printemps dernier, les relations transatlantiques semblent s'être améliorées...

J.-C. J. - Nous y avons beaucoup travaillé. L'aigreur a disparu. Chacun sait qu'il n'y aura pas de stabilité planétaire si l'Europe et les États-Unis s'opposent sur les grandes questions internationales. Les Européens ont fini par réaliser que le déséquilibre ne venait pas d'un trop-plein d'Amérique mais d'un vide européen. Quant aux Américains, ils ont compris qu'ils ne peuvent pas, à eux seuls, porter tout le poids du monde sur leurs épaules et qu'ils ont besoin des Européens.

I. L. - Quels sont votre plus grande fierté et votre plus grand regret en matière européenne ?

J.-C. J. - Je suis fier d'être de ceux qui ont tout fait pour que l'Europe économique et monétaire prenne place dans les économies nationales. Avec l'euro, ce n'est pas encore une affaire de cœur. Mais on ne tombe pas amoureux d'une monnaie. Je n'ai jamais douté de la faisabilité de ce grand projet, qui a paradoxalement suscité plus d'admiration en dehors de l'Union qu'à l'intérieur. Mon grand regret, c'est d'avoir réalisé la monnaie unique sans avoir posé le problème social dans son ensemble. C'est parce que nous avons négligé la question sociale que certains citoyens européens qui, jusque-là, ne s'intéressaient pas à l'Europe ont voté " non " à la Constitution.
Notes :