Politique Internationale - La Revue n°111 - PRINTEMPS - 2006

sommaire du n° 111
ALBANIE : LE GRAND NETTOYAGE
Entretien avec Sali BERISHA
Premier ministre de la République d'Albanie depuis juillet 2005.
conduit par
Pascal Drouhaud
Éditorialiste et Ilda Mara
Journaliste à Courrier International
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Ilda Mara et Pascal Drouhaud - Monsieur le Premier ministre, à quel moment avez-vous décidé d'abandonner votre métier de médecin et de vous lancer en politique ?

Sali Berisha - Dès avant la chute du mur de Berlin, ma décision était prise. Le régime dictatorial qui sévissait alors en Albanie représentait une humiliation inacceptable. À l'époque, j'étais très impressionné par Sakharov et par la manière extrêmement habile dont il essayait de s'attaquer au système. D'abord, j'ai dû convaincre ma famille, ce qui n'a pas été facile. Ensuite, j'ai commencé à participer à des réunions. Puis, en 1990, j'ai publié un article dans le journal des écrivains, Drita (1). C'était une sorte d'adresse lancée aux intellectuels pour qu'ils se débarrassent de la chape de conformisme et d'autocensure qui pesait sur leurs épaules. Ce texte a été repris par Le Monde diplomatique et dans une brochure de Radio Free Europe. Il a eu un retentissement énorme. La même année, j'ai écrit un autre article pour réclamer l'instauration du pluralisme politique. En août 1990, Ramiz Alia a organisé une rencontre avec quarante intellectuels. J'ai pris la parole pour défendre les droits de l'homme et la liberté de la presse. C'est de là que date le début du processus qui a fini par aboutir à la chute du régime communiste !

I. M. et P. D. - Vous avez été président de 1992 à 1997. Quelles sont les erreurs que vous ne commettriez plus si vous aviez à accomplir le même parcours ?

S. B. - Si j'avais à recommencer, je porterais une plus grande attention au cadre législatif. Pendant les cinq années que j'ai passées au pouvoir, l'Albanie a enregistré de très bons résultats qui la plaçaient en tête des pays en transition : une croissance moyenne de 9,3 %, avec des pointes jusqu'à 14 % ; un taux d'inflation ramené de 300 % à 2-3 %. Puis est arrivée l'affaire des pyramides financières (2). Je ne chercherai pas à fuir mes responsabilités : la prolifération de ces sociétés douteuses a été tolérée par le gouvernement et par moi-même. Pour la simple raison qu'il existait alors un vide législatif. Le Code civil autorisait le prêt avec intérêt, mais sans prévoir le moindre garde-fou : les sociétés pyramidales se sont aussitôt engouffrées dans cette brèche. Par parenthèse, j'observe qu'aucune institution internationale ne s'est alors élevée contre une telle pratique. En tout cas, la leçon à tirer de tout cela, c'est que, si un État ne dispose pas, dans son arsenal juridique, de dispositions qui permettent d'encadrer les pratiques frauduleuses, aucune mesure ne peut être prise. À l'époque, je baignais comme tout le monde dans l'euphorie du tout-libéral et j'ai laissé la situation se dégrader, sans me rendre compte des conséquences. Si c'était à refaire, je vous garantis que je m'entourerais de précautions !

I. M. et P. D. - Inversement, de quelles réalisations êtes-vous le plus fier ?

S. B. - Ma plus grande fierté, c'est d'avoir, en quatre ans, transformé le pays le plus collectivisé du bloc de l'Est en économie de marché. Lorsque j'ai quitté le pouvoir, 80 % du PIB était produit par le secteur privé.

I. M. et P. D. - En quoi le Berisha d'aujourd'hui est-il différent de celui de 1992-1997 ? On vous dit plus consensuel...

S. B. - Me surpasser chaque jour : telle est ma devise. J'ai reçu une formation scientifique. Or, dans les sciences, il y a une règle : si l'on veut éviter les erreurs, il faut avancer avec une prudence extrême. Chaque jour, je m'efforce de faire le maximum pour que demain soit meilleur qu'aujourd'hui. Et, croyez-moi, ce n'est pas si facile !

I. M. et P. D. - Lors de votre dernière campagne électorale, vous avez fait appel à un cabinet de consultants américains. Ces professionnels de la communication vous ont-ils aidé à opérer ce retour sur vous-même ?

S. B. - Oui, sans aucun doute. Ils m'ont aidé à façonner mon image. Mais ce qui m'a le plus frappé, c'est l'incroyable soutien populaire dont j'ai bénéficié. À ma grande surprise, les jeunes se sont rangés derrière le Parti démocratique. Je ne pensais pas qu'ils s'intéressaient autant à la politique. Leur énergie m'a donné envie de m'impliquer à fond : j'ai parcouru le pays de long en large ; j'ai rencontré les gens. Le gouvernement socialiste a tout tenté pour acheter des voix et truquer les élections, mais ses manoeuvres ont échoué car nous avions le peuple avec nous. Comme en 1992, c'est la jeunesse qui a été l'artisan du changement. Cette fois, il ne s'agissait pas seulement de renverser un gouvernement mais de démanteler un système.

I. M. et P. D. - Un système ?

S. B. - Fatos Nano (3) et ses acolytes avaient érigé la corruption en méthode de gouvernement. Selon la Banque mondiale, entre 1996 et 2003, ce fléau a augmenté chez nous de 300 %. Les lois étaient bafouées en permanence. Mon prédécesseur a pris des centaines de décisions toutes plus aberrantes les unes que les autres, uniquement dictées par l'intérêt.

I. M. et P. D. - Faut-il rejeter en bloc l'héritage de Fatos Nano ? N'y a-t-il donc rien à sauver ?

S. B. - On ne peut pas tout rejeter. Je reconnais à Nano au moins un mérite : c'est d'avoir réformé le Parti socialiste. Il a transformé un parti xénophobe et anti-occidental en un parti ouvert.

I. M. et P. D. - La drogue en provenance d'Afghanistan qui transite par l'Albanie rapporte au pays environ 2 milliards d'euros par an. Quant aux pots-de-vin versés à l'administration albanaise par les particuliers et les entreprises, ils se monteraient à 1 milliard d'euros par an. Comment assainir la situation ? Jusqu'où êtes-vous prêt à aller pour châtier les coupables ?

S. B. - Pour mettre un terme à ce système, il faut commencer par faire le ménage chez soi, c'est-à-dire au sein du gouvernement. Auparavant, la plupart des ministres faisaient du business dans les secteurs dont ils avaient la charge. Le ministre de l'Agriculture, par exemple, qui était le plus proche collaborateur de Nano, était aussi le premier importateur de denrées alimentaires du pays ! Aujourd'hui, ce n'est plus possible : j'ai mis fin à tous les conflits d'intérêts. Deuxièmement, j'ai décidé de constituer un gouvernement restreint. J'ai, en effet, remarqué que plus les ministres sont nombreux, plus la corruption est étendue. Jusqu'à récemment, nous avions un gouvernement pléthorique, disproportionné par rapport aux besoins d'un pays comme le nôtre. Troisièmement, je suis en train d'adapter la gestion des administrations publiques aux normes occidentales. Toutes les dépenses doivent désormais faire l'objet d'un contrôle strict. En septembre 2005, lorsque j'ai pris mes fonctions, j'ai demandé à mes conseillers de réduire les frais de personnel. Résultat : en quelques mois, ils ont été divisés par 3,5 sans que le travail et les missions à l'étranger de mon équipe en soient affectés. Pour vous donner un ordre de grandeur, en mai 2005 le gouvernement Nano avait dilapidé 146 000 dollars en dépenses de fonctionnement. Six mois plus tard, nous en étions à 44 000 dollars (4). Ce n'est pas tout : nous avons déposé au Parlement un projet de loi qui prévoit de lever l'immunité des députés et des ministres dans les affaires de corruption (5). Le premier ministre lui-même ne sera pas à l'abri d'éventuelles poursuites engagées par l'opposition. J'ai mis en place un groupe de personnalités issues de la société civile qui sera chargé de veiller à la transparence des procédures administratives, de contrôler les dépenses et d'empêcher la confusion des intérêts privés et publics. Dernier point : nous avons lancé une campagne nationale contre les pots-de-vin. Certes, il s'agit d'une vieille tradition balkanique. Mais ce n'est pas une raison pour se résigner à l'inacceptable.

I. M. et P. D. - La quasi-totalité de l'économie illégale serait aux mains d'une vingtaine de familles mafieuses...

S. B. - Je me suis fixé un objectif : la loi doit être respectée et appliquée. Tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, enfreignent cette règle devront répondre de leurs actes devant la justice. Le gouvernement se montrera inflexible.

I. M. et P. D. - Durant la campagne électorale, vous vous étiez donné cent jours pour régler le problème de la corruption. N'avez-vous pas présumé de vos forces ?

S. B. - Je ne crois pas : l'essentiel du programme a été réalisé. Comme je l'ai dit, la loi sur les conflits d'intérêts a fait disparaître les anomalies les plus criantes. Un décret spécial a mis fin au népotisme dans l'administration : tous les proches des hauts fonctionnaires ont été écartés des appels d'offres et ont dû renoncer à leurs postes dans les douanes et les impôts. Les procédures d'attribution des marchés publics sont devenues transparentes : nous envisageons même de faire intervenir des personnalités indépendantes issues de la société civile. Je ne suis pas naïf au point de croire que la corruption a complètement disparu, mais un sondage montre que le pourcentage de citoyens convaincus de la malhonnêteté du gouvernement est passé de 77 % à 23 %. En tout cas, nous mènerons cette bataille jusqu'au bout.

I. M. et P. D. - Allez-vous vous attaquer aux grandes familles mafieuses ?

S. B. - Nous avons commencé à le faire : le chef du clan de Zemun est déjà en prison. Les autres suivront. Le mot d'ordre est : tolérance zéro pour le crime organisé (6) !

I. M. et P. D. - Peut-on faire confiance à la justice albanaise quand on sait que, dans votre pays, le métier le plus « lucratif » est celui de juge ?

S. B. - Une réforme de la justice est à l'étude ; mais, dans un premier temps, nous voudrions simplement faire en sorte que les jugements soient appliqués. Figurez-vous que nous nous sommes aperçus que 10 % des décisions de justice n'étaient pas exécutées ! Les magistrats fautifs doivent être sanctionnés, sans exclusive politique. La guerre contre la corruption ne connaît aucune limite.

I. M. et P. D. - La police albanaise a-t-elle les moyens de mener à bien cette mission ?

S. B. - La police a, elle aussi, été la cible de critiques. Nous allons la réformer. L'Albanie a l'avantage d'être un petit pays : il suffit que la volonté politique soit là pour que les choses changent.

I. M. et P. D. - Vous avez donné le feu vert au FBI pour ouvrir une antenne en Albanie...

S. B. - C'est exact, et je m'en félicite. J'espère que le FBI nous aidera à combattre le crime transnational. La mafia albanaise doit comprendre que son règne s'achève. C'est l'image de la nation et la sécurité du pays qui sont en jeu.

I. M. et P. D. - L'ampleur des circuits parallèles ne condamne-t-elle pas toute politique économique à rester lettre morte ?

S. B. - Nous avons appelé à la rescousse l'économiste péruvien Hernando De Soto qui est connu pour ses travaux sur l'économie informelle. J'ai confié à un groupe d'experts la tâche de réfléchir à une refonte du système législatif et réglementaire (7). Car plus les lois sont contraignantes, plus les droits de propriété sont protégés, plus on réduit l'économie grise ! Les taxes sur les petites entreprises seront diminuées et, plus généralement, tout le système fiscal sera remis à plat. J'ai aussi demandé la création d'un groupe de travail chargé d'étudier les systèmes en vigueur dans les pays baltes et en Europe centrale. Ces comparaisons nous seront utiles pour mettre en place des normes destinées aux investisseurs albanais et étrangers, dans le cadre d'une économie libérale. La création de parcs industriels est en projet. Compte tenu de sa position géographique et de ses ressources, l'Albanie pourrait attirer de nombreux capitaux. Mais avant cela, nous devons éradiquer le crime organisé et créer un environnement juridique stable qui soit propice à la bonne marche des affaires. Soyez sûr que je m'y emploie sans relâche.

I. M. et P. D. - Un quart des trois millions et demi d'Albanais vivent sous le seuil de pauvreté, avec moins de 2 dollars par jour. Quant au taux de chômage, il tourne autour de 15 %. Comment remédier à cette situation ?

S. B. - En Albanie, les principaux pourvoyeurs d'emplois sont les petites entreprises. C'est pourquoi, je vous l'ai dit, nous nous efforçons d'alléger leurs charges. Nous avons mis en place un dispositif d'incitation fiscale pour toutes celles qui s'engagent à embaucher des jeunes. Parallèlement, nous favorisons l'apprentissage afin que les jeunes non diplômés puissent se doter d'une expérience et s'insérer dans le monde du travail. Quant à l'enseignement supérieur, il a été libéralisé (8) et nous préparons actuellement une réforme du système éducatif visant à fournir aux diplômés des débouchés accrus au sortir de l'université.

I. M. et P. D. - L'agriculture n'est pas épargnée par le phénomène mafieux. Un certain nombre de « monopoles », tenus par de puissants groupes d'intérêts, favorisent les importations au détriment des productions locales. Est-il possible d'inverser la tendance ?

S. B. - Mon programme comprend tout un volet dédié au développement rural. Si l'on aide les agriculteurs à transporter leurs marchandises et à les écouler auprès des consommateurs albanais, fatalement ils grignoteront des parts de marché et se substitueront progressivement aux produits importés. Les monopoles seront démantelés non pas par des mesures autoritaires, mais par le jeu naturel des forces du marché. Seul petit coup de pouce : nous allons retirer aux « groupes d'intérêts » leurs licences commerciales. J'ajoute que nous encourageons nos agriculteurs à nouer des liens avec leurs homologues des pays voisins. Je crois, en effet, aux vertus du développement régional.

I. M. et P. D. - Comment empêcher les Albanais de quitter leur pays en masse et de venir grossir les rangs des immigrés clandestins dans l'Union européenne ?

S. B. - Premièrement, en plaçant sous séquestre les petits bateaux rapides qui assurent le trafic des sans-papiers ; deuxièmement, en favorisant la création d'emplois et en mettant en place un programme qui autorise les émigrés à revenir au pays pour y investir en franchise de taxe pendant cinq ans. Le but consiste à les inciter à s'installer durablement en Albanie avec leur famille et à y créer de la richesse.

I. M. et P. D. - On assiste en Albanie, comme dans bien d'autres pays musulmans, à une montée du fondamentalisme. Comment l'expliquez-vous ?

S. B. - La question de l'islam est une question globale qui se pose chez nous dans les mêmes termes qu'ailleurs. Toute religion devient dangereuse dès lors qu'elle est instrumentalisée sur le plan politique, et c'est malheureusement ce qui se passe depuis quelques années. Le monde musulman traverse une période de doutes et de soubresauts plus ou moins violents comparables à ceux que l'Occident a connus il y a des siècles au moment de la Réforme et des Lumières. Le meilleur moyen d'éviter une radicalisation de l'islam, c'est d'accompagner l'évolution démocratique des sociétés dans lesquelles il prospère.

I. M. et P. D. - Des intégristes venus de l'étranger ont essayé de déstabiliser le pays...

S. B. - Un pays qui s'ouvre après une longue période de repli sur soi devient forcément vulnérable à toutes sortes de virus extérieurs. Au milieu des années 1990, des fondations islamiques ont tenté de prendre pied en Albanie, sans grand succès. Les services de renseignement étrangers - américains, bien sûr, mais aussi français, britanniques, égyptiens, etc. - nous ont aidés à les débusquer. Ces tentatives de déstabilisation se sont heurtées à notre tradition de tolérance religieuse : musulmans, catholiques et orthodoxes vivent ici en paix depuis des siècles. Cette diversité se traduit au niveau des institutions : le président de la République est orthodoxe, la présidente du Parlement catholique et le premier ministre musulman. La religion n'est pas le socle de l'identité albanaise ; elle n'en est qu'un accessoire. L'islam albanais est un islam européen. Il s'écrit en alphabet latin, pas en langue arabe, ce qui fait une grande différence. Voyez notre drapeau : il est rouge et noir - les couleurs de Skanderbeg, notre héros national ; il ne porte ni ruban vert ni demi-lune ! Ce constat ne doit cependant pas nous inciter à relâcher notre vigilance : nous avons démantelé des fondations que nous soupçonnions d'avoir partie liée avec le terrorisme international, et nous n'hésiterons pas à recommencer chaque fois que les intérêts de notre pays l'exigeront.

I. M. et P. D. - Quand espérez-vous faire entrer l'Albanie dans l'Union européenne ?

S. B. - Le plus tôt possible ! À Bruxelles, ils nous parlent de 2014 ou 2016 ; mais si les réformes s'accélèrent, si la corruption recule, si les investissements étrangers affluent et si un véritable État de droit voit le jour en Albanie, cette échéance pourrait être avancée à 2012, voire à 2011. Je ferai tout pour qu'il en soit ainsi. La nation albanaise doit trouver sa place au sein de la famille européenne. Je crois à la force des rêves. Du temps de la dictature, nous rêvions de liberté et nous l'avons conquise ! Un jour, j'en suis certain, le rêve européen deviendra réalité.

I. M. et P. D. - Vous sentez-vous plus proche de l'Europe ou des États-Unis ?

S. B. - D'un double point de vue géographique et culturel, il ne fait pas de doute que l'Albanie se situe en Europe. Mais il vrai, aussi, que nous sommes liés aux États-Unis par une relation tout à fait particulière. En 1916, c'est le président Wilson qui s'est opposé au projet de partition de l'Albanie que voulaient nous imposer les grandes puissances. En 1999, c'est de nouveau l'Amérique - celle de Bill Clinton cette fois - qui s'est mobilisée pour libérer le Kosovo. Nous avons une dette envers ce pays qui, depuis des décennies, nous a toujours protégés.

I. M. et P. D. - Le « non » français au référendum sur la Constitution européenne vous a-t-il déçu ? Pourquoi l'Europe fait-elle davantage rêver ceux qui n'y sont pas que ceux qui y sont ?

S. B. - J'ai suivi de près la campagne référendaire. J'ai même participé à des réunions de parlementaires européens de centre droit. Et je dois avouer que cette Constitution me semblait trop compliquée. Le texte était mal ficelé et personne n'a été capable de l'expliquer convenablement aux gens.

I. M. et P. D. - Que pensez-vous de George W. Bush ? Comment interprétez-vous l'espèce de mépris qu'il inspire aux élites européennes ?

S. B. - George W. Bush a droit à toute mon estime pour au moins une raison : il a eu le courage de procéder à une véritable révolution fiscale en réduisant les impôts de manière spectaculaire. Pour tous ceux qui croient à la liberté d'entreprendre, au rôle de l'individu, c'est un pas capital. Personnellement, je regrette que cette initiative historique n'ait pas été suffisamment saluée. Quant à son action internationale, le bilan est encore plus simple : l'Amérique a été attaquée au coeur par des barbares ; elle a riposté en les attaquant au coeur. George W. Bush a renversé un régime qui ne méritait pas d'exister. Son père avait épargné Saddam ; lui a fini le travail et il a bien fait ! Vous savez, j'ai vécu quarante ans sous la dictature. Lorsque je défendais la politique américaine à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe à Strasbourg, mes collègues me regardaient avec des yeux effarés. Pourtant, Bush n'a rien fait d'autre que de continuer l'oeuvre de Ronald Reagan ! Quand Reagan a qualifié le système communiste d'« empire du Mal », j'ai été émerveillé ! Avec le pape Jean-Paul II, c'est lui qui a provoqué la chute du communisme. Les élites européennes ont avec Bush le même problème qu'avec Reagan : elles ne supportent pas les hommes d'État qui font bouger les lignes. On peut le regretter mais c'est ainsi : les Européens n'ont pas changé depuis Munich ; ils respectent le statu quo, quel qu'il soit... C'est dommage car, au fond, l'Europe et les États-Unis partagent les mêmes valeurs.

I. M. et P. D. - En tant que premier ministre d'un pays qui depuis longtemps avait pris ses distances par rapport au « grand frère » soviétique, comment percevez-vous les tentatives actuelles du pouvoir russe pour reprendre le contrôle de ses anciens satellites, via l'arme énergétique notamment ?

S. B. - L'expansionnisme russe a eu recours à toutes sortes d'« armes », idéologiques ou conventionnelles, mais l'Histoire a montré que les succès n'étaient que temporaires. À mon avis, l'arme énergétique pourrait finir, elle aussi, par avoir un effet boomerang et se retourner contre Moscou. Ces événements me navrent d'autant plus que je suis convaincu que la Russie a vocation à rejoindre un jour l'Union européenne. Le génie créateur et culturel de cette nation est indiscutablement l'un des piliers de la civilisation européenne.

I. M. et P. D. - L'Albanie adhérera-t-elle un jour à l'Otan ?

S. B. - L'Albanie n'est pas un simple partenaire de l'Otan. Nos relations vont bien au-delà, et nous l'avons montré lors de la crise du Kosovo : l'Albanie a ouvert ses portes en grand aux forces de l'Otan pendant la campagne aérienne contre le régime de Milosevic et a ainsi évité une catastrophe humanitaire. J'espère que l'Otan nous donnera prochainement une date.

I. M. et P. D. - Que répondez-vous à ceux qui prétendent que Tirana n'a jamais abandonné son rêve de « grande Albanie » ?

S. B. - Depuis le Congrès de Berlin en 1878 jusqu'en 1999, les patriotes albanais n'ont eu qu'une idée en tête : l'unification des territoires où les Albanais étaient majoritaires. De nos jours, cet idéal n'a plus lieu d'être car c'est au sein de l'Europe que les Albanais seront unifiés. Le rêve européen a remplacé le rêve national !

I. M. et P. D. - Vous êtes, on le sait, favorable à l'indépendance du Kosovo. Mais pensez-vous que ce pays ait les moyens matériels d'assumer ce choix ? Ne craignez-vous pas qu'il demeure, de facto, un protectorat international ?

S. B. - Je suis favorable à l'indépendance du Kosovo car je suis convaincu que c'est là l'unique moyen de préserver la paix dans la région. Ce processus doit évidemment être accompagné d'un certain nombre de garanties : le respect des droits des Serbes et des autres minorités ; la mise en oeuvre d'un programme de décentralisation qui soit conforme à la Charte européenne de l'autonomie locale et régionale ; le retour des personnes déplacées ; et l'ouverture d'un dialogue Pristina-Belgrade. L'indépendance du Kosovo contribuera à accroître la stabilité non seulement de l'Albanie, mais aussi de la Macédoine et du Monténégro. Un règlement rapide de la question aidera également la Serbie à rompre avec son passé, et surtout à se démilitariser, ce qui est l'une des conditions à son éventuelle entrée dans l'UE. Pour répondre à votre question sur la viabilité économique de ce territoire, je vous rappellerai simplement que, dans les Balkans, la plupart des pays sont de petits pays peuplés de 2 à 4 millions d'habitants, ce qui ne les empêche pas de fonctionner normalement. Je ne vois donc pas pourquoi le Kosovo ne pourrait pas devenir indépendant au même titre que ses voisins. D'autant, ne l'oubliez pas, qu'il dispose de grandes réserves énergétiques : la Banque mondiale envisage d'y financer la construction de centrales thermiques au gaz d'une puissance de 4 500 mégawatts, dans lesquelles les pays voisins pourraient prendre des participations. Le Kosovo bénéficie également d'une terre fertile et d'un sous-sol riche en minerais. Ses montagnes présentent, en outre, un fort potentiel touristique. Comme la Macédoine, il n'a pas d'accès à la mer ; mais les portes de l'Albanie lui seront ouvertes.

I. M. et P. D. - Êtes-vous également favorable à l'indépendance du Monténégro ? Pour les mêmes raisons ?

S. B. - Je soutiens le droit à l'autodétermination du peuple du Monténégro, qui doit pouvoir s'exprimer librement sur son éventuelle indépendance vis-à-vis de la Serbie. Ce qui est important, à mes yeux, c'est que le référendum se déroule dans des conditions loyales. Il va de soi que si les citoyens du Monténégro optent pour la séparation, il faudra respecter leur choix. Il n'y a aucune raison de ne pas accepter la sécession d'un pays qui a été indépendant pendant des siècles avant de s'unir avec la Serbie.

I. M. et P. D. - Quels sont, dans votre pays, les secteurs économiques les plus attractifs pour les investisseurs étrangers ?

S. B. - L'Albanie est un petit pays mais doté d'atouts considérables : - un énorme potentiel touristique encore inexploré sur la côte ionienne - l'un des plus beaux littoraux de la région -, sur la côte Adriatique et dans l'arrière-pays montagneux. L'Albanie ressemble à une Suisse qui serait baignée par la Méditerranée ; - des ressources énergétiques largement inexploitées : seuls 30  % de son potentiel hydroélectrique sont utilisés. Des projets de pipelines sont à l'étude, ainsi que des centrales thermiques au gaz liquide ; - l'environnement légal, pour les investisseurs étrangers, est en train de s'améliorer : le délai d'homologation des entreprises a été ramené à huit jours ; le coût de l'inscription au registre du commerce a été réduit de moitié ; quant à la main-d'oeuvre locale, elle est bon marché, dynamique, jeune et qualifiée. Certes, les infrastructures doivent être rénovées, mais le pays se développe à vive allure, en particulier dans la zone Tirana-Durres. Le boom immobilier est un signe qui ne trompe pas. Dans la banlieue de Tirana, les appartements sont déjà au même prix que dans la banlieue de Berlin !

I. M. et P. D. - Quel est le leader européen dont vous vous sentez le plus proche ?

S. B. - Parmi ceux qui ne sont plus de ce monde, j'ai une admiration toute particulière pour Churchill. « Celui qui tombe en se battant se relève ! » : n'est-ce pas une phrase formidable ? Margaret Thatcher est également une femme exceptionnelle. Dans l'affaire des Malouines, par exemple, elle a fait preuve d'une force de conviction et d'un courage hors du commun. Envers et contre tous, elle a réussi à débarrasser la Grande-Bretagne du syndrome de Suez.

I. M. et P. D. - Et quel est, selon vous, l'homme politique qui a le mieux compris le problème des Balkans ?

S. B. - De tous les dirigeants européens, c'est sans doute Jacques Chirac qui a la vision la plus éclairante. Il a osé rompre avec des décennies de politique proserbe au nom des droits de l'homme et de la liberté. De cela, je lui suis reconnaissant. C'est grâce à luique la France a tourné la page d'un passé pas toujoursglorieux.

I. M. et P. D. - Qu'aimeriez-vous que l'on dise de vous lorsque vous aurez achevé votre mandat de premier ministre ?

S. B. - J'aimerais qu'on dise que je suis revenu aux affaires pour terminer le travail que j'avais commencé. Et que j'ai accompli ma mission !

Notes :

(1) Drita était l'hebdomadaire des artistes et des écrivains albanais.
(2) Le système des pyramides est aussi simple que pervers : on confie une somme d'argent à des institutions financières qui, en retour, promettent aux déposants des taux d'intérêt faramineux. Les dépôts les plus anciens sont rémunérés grâce aux plus récents. Et, bien évidemment, la pyramide enfle jusqu'à ce que les dépôts se tarissent. C'est alors que se produit la catastrophe : il est impossible de rembourser les derniers déposants. On estime généralement que plus de 30  % du PIB albanais (soit un milliard de dollars) ont disparu dans cette machinerie infernale. Soutenues artificiellement par l'argent des trafics mafieux, ces pyramides se sont effondrées fin 1996, provoquant de violentes émeutes et entraînant le président Berisha dans leur chute.
(3) Économiste de formation, âgé de 54 ans, Fatos Nano a dirigé le gouvernement albanais en 1991-1992, 1997-1998 et 2001-2005. Il a été emprisonné par Sali Berisha, le président de l'époque, prétendument pour avoir détourné des fonds publics entre 1993 et 1997. Sali Berisha lui reproche d'avoir érigé la corruption en méthode de gouvernement.  
(4) Il s'agit des dépenses du Bureau du premier ministre. Berisha a supprimé certains privilèges de son équipe (voitures de fonction, réduction des forfaits téléphoniques, per diem lors des missions et des déplacements, etc.).
(5) Il semblerait que ce projet soit en contradiction avec la Constitution. Une expertise étrangère a été demandée.
(6) Berisha estime que le procureur de la République n'est pas suffisamment actif sur ces dossiers. Quelques plaintes ont été déposées contre des ministres et des hauts  fonctionnaires de l'équipe précédente (le ministre de l'Économie, le ministre de l'Intérieur, le directeur d'Albtélécom, la directrice générale des Postes...), mais, pour le moment, une seule mise en examen a été prononcée : celle de l'ancien vice-ministre de l'Économie. L'opposition dénonce une justice instrumentalisée par le pouvoir politique. 
(7) Pour l'instant, le FMI n'est pas favorable à une baisse des impôts. Les discussions reprendront cet été au vu des performances économiques du pays. Par ailleurs, un projet de loi facilitant la création d'entreprise (les procédures administratives seraient réduites à huit jours au lieu de quarante-cinq actuellement) a été soumis au Parlement.
(8) La libéralisation de l'enseignement supérieur consiste à donner à toute personne titulaire du baccalauréat la possibilité de s'inscrire dans une université. Auparavant, l'admission se faisait sur concours.