Politique Internationale - La Revue n°88 - ÉTÉ - 2000

sommaire du n° 88
LIBAN: LA MENACE DE LA PAIX
Article de Jean-Pierre Perrin
Journaliste, spécialiste du Moyen-Orient. Auteur, entre autres publications, de : Jours de poussière
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C'était le pire des scénarios que Damas pouvait imaginer et il a fini par se réaliser : les Israéliens se sont retirés unilatéralement du Sud-Liban. Jusqu'au bout, les Syriens auront refusé de croire à cette éventualité. Sur les causes de ce refus - aveuglement idéologique, incapacité à comprendre l'évolution de la scène régionale ou maladie du chef - les spéculations vont bon train. Ce qui est sûr, c'est qu'Hafez el-Assad n'a pas su prendre la mesure du péril qui le guettait, ni l'intégrer dans ses calculs. Lors de sa rencontre à Genève avec le président américain Bill Clinton (le 26 mars 2000), le raïs syrien semblait encore récuser l'idée même que le premier ministre israélien Ehud Barak pût tenir son engagement de quitter le Sud-Liban. Résultat : le retrait de Tsahal, achevé encore plus vite que prévu dès la fin du mois de mai 2000, a pris la Syrie totalement au dépourvu. Il n'est d'ailleurs pas exclu que ce repli, si contraire aux voeux des Syriens, ait contribué à abréger les jours du président Assad, décédé moins de trois semaines après.

Petit bout de territoire de 850 km2 occupé depuis 1982 par l'armée israélienne, qui l'utilisait comme zone-tampon, le Liban-Sud était, jusqu'alors, l'atout maître des Syriens. En effet, à travers la guérilla menée par le Hezbollah, Damas exerçait une pression constante sur l'Etat hébreu afin de l'amener à négocier la restitution du plateau du Golan. En mettant à exécution sa menace de se retirer du Liban, Ehud Barak a donc privé son adversaire de sa carte la plus forte.

Ce coup dur pour Damas est aussi une gifle cinglante assénée au gouvernement libanais qui ne l'avait pas prévue non plus. Pour le Liban - « théâtre de poche » où se joue depuis une trentaine d'années l'antagonisme syro-israélien -, les prochains mois sont lourds de menaces. Dès avril, dans une interview accordée au Wall Street Journal, Bachar el-Assad, le fils du président syrien - et son futur successeur - a exprimé sa préoccupation et évoqué, certes en termes très généraux, les risques qui pèsent sur la région en l'absence d'un traité négocié. Sans vouloir jouer les Cassandre et aller jusqu'à pronostiquer de nouvelles tragédies, il faut bien admettre que les risques de déstabilisation et d'affrontements, notamment interconfessionnels, sont tangibles.


L'embarras des Syriens


Dans un premier temps, face à l'éventualité d'un retrait israélien unilatéral du Sud-Liban, le régime alaouite avait cherché à discréditer le projet de retrait, en affirmant qu'il s'agissait d'un piège ou d'une simple manoeuvre de la part de Tel-Aviv. Les dirigeants syriens semblaient, d'ailleurs, de bonne foi. Lors de sa visite à Paris, le 24 avril, Farouk al-Charah, le ministre syrien des Affaires étrangères, avait lui-même plaidé cette thèse devant les responsables français. A Damas, on était persuadé que l'objectif poursuivi par Israël était de créer un climat politique international propice à une agression contre la Syrie. Selon une source libanaise en contact avec son entourage, Farouk al-Charah a même confié au député arabe israélien Ezmi Bechara : « Si Israël applique la résolution 425, je pourrai dire que je ne connais rien à ce pays. »

Dans un second temps, les positions syriennes se sont infléchies. En effet, Damas a fini par se laisser convaincre par les grandes puissances occidentales que le retrait israélien était inéluctable. Du coup, les dirigeants baasistes ont dû changer leur fusil d'épaule, ce qui s'est traduit par une certaine effervescence dans les cercles du pouvoir. La nouvelle ligne politique a consisté à s'impliquer dans le retrait, à le « syrianiser » dans l'espoir de le faire dérailler. Quelques ballons d'essai sont lancés aussitôt, dont cet étonnant avertissement du ministre libanais de la Défense, Ghazi Zeaiter, qui annonce que les troupes syriennes pourraient accompagner le déploiement des troupes libanaises en direction de la frontière, et qu'ainsi « Tel-Aviv se trouverait directement placé sous le feu des missiles syriens ». Une menace restée sans lendemain...

Ce qui frappe, dès ce moment là, c'est l'incapacité des dirigeants syriens à s'adapter à la nouvelle donne, comme en témoigne la versatilité de leurs positions. Le régime alaouite renvoie, durant cette période, l'image d'un vaisseau sans capitaine. Il est vrai que le président syrien est alors déjà bien mal en point. Pourtant, on trouve encore dans l'équipage quelques esprits lucides. Si l'on en croit des indiscrétions provenant de l'entourage de Bachar el-Assad, celui-ci n'est pas favorable à ce que la Syrie s'oppose au retrait de l'armée israélienne. Il voit, à juste titre, dans cette attitude, un aveu de faiblesse de la part du régime, et donc une erreur. L'un des ses partisans, le ministre de l'Information, regrette même ouvertement que la perspective d'un repli unilatéral de Tsahal au Sud-Liban ne soit pas célébrée spontanément comme « une grande victoire arabe ».

Troisième et dernière inflexion dans la stratégie damascène : cette fois, il s'agit de faire mine de collaborer avec les instances internationales, tout en chargeant les dirigeants libanais - qui, jusqu'à présent, avaient été tenus complètement à l'écart des pourparlers de paix - de s'indigner et de contre-attaquer. Le gouvernement libanais prétend dès lors poser ses conditions à Israël : il demande la libération des prisonniers libanais détenus arbitrairement dans ce pays et réclame le versement d'indemnités destinées à compenser les dommages de guerre. Enfin, et surtout, le président Lahoud exige le retour dans leurs foyers des réfugiés palestiniens du Liban, en vertu de la résolution 194 (prise le 11 décembre 1948 par l'Assemblée générale de l'ONU). Une exigence que le chef de l'Etat libanais va faire valoir dans un mémorandum adressé au secrétaire général des Nations unies Kofi Annan. En fait, il s'agit pour Damas, via Beyrouth, de donner des arguments à Israël afin de dissuader ce dernier de retirer unilatéralement ses troupes du Liban-Sud. Cette initiative n'améliore évidemment pas l'image du pouvoir libanais, quand on sait que tous les gouvernements - y compris l'actuel cabinet de Sélim Hoss - ont réclamé l'application de la résolution 425.

Le président Lahoud pousse encore plus loin le paradoxe en rejetant l'idée même que les forces armées libanaises puissent prendre le relais des Israéliens au Liban-Sud. Pour faire bonne mesure, il annonce, dans son mémorandum, qu'il refusera de fermer les frontières aux Palestiniens qui voudront aller se battre en « Palestine occupée » (1). L'une des raisons avancées par Emile Lahoud est que l'armée libanaise - qui absorbe pourtant le quart du budget de l'Etat et qui a vu ses effectifs grossir sans cesse depuis la fin de la guerre civile (1975-90) jusqu'à atteindre 75 000 hommes - n'a pas les moyens d'assurer la surveillance de la frontière avec Israël ni de maintenir la sécurité au Liban-Sud, au cas où celle-ci serait menacée par des groupes palestiniens hostiles à Yasser Arafat. Notons, au passage, que cet argument justifie a posteriori l'occupation de la région par Tsahal ! Autre raison invoquée par le chef d'Etat libanais : son pays n'offrira de garanties de sécurité à Israël - et le déploiement de l'Armée libanaise en est une - que dans le cadre d'une paix globale incluant la Syrie et le Liban.


Les fermes de Chébaa


En avril, le gouvernement libanais croit enfin avoir trouvé la parade pour retarder l'évacuation par Israël du Liban-Sud et donner, en même temps, une légitimité à la poursuite des opérations du Hezbollah contre l'Etat hébreu. C'est l'affaire dite « des fermes de Chébaa ». En fait de fermes, il s'agit de quelques terrains domaniaux et de dix-huit hameaux d'une superficie de 100 km2 environ. Théoriquement sous juridiction libanaise, cette parcelle de territoire passée sous contrôle sécuritaire syrien depuis 1957, a ensuite été occupée par Israël en même temps que le Golan (2).

Pour Israël, il n'est aucunement question de rendre Chébaa. Et, en tout cas, pas au Liban. Ce versant montagneux revêt en effet un intérêt stratégique, car il abrite, notamment, une « station de pré-alerte » qui contrôle l'ensemble de la région. Le gouvernement israélien considère que ce territoire fait partie du Golan, que sa restitution relève de l'application de la résolution 242, et qu'à ce titre elle est tributaire des pourparlers de paix syro-israéliens (3).

Pour Beyrouth, le principal écueil auquel se heurte la revendication des fermes de Chébaa est que la communauté internationale n'entend pas voir le retrait différé, et encore moins compromis, pour quelques hameaux désolés. Même Le Caire a refusé d'apporter sa caution aux exigences libanaises, estimant que le litige sur Chébaa devait être résolu après le retrait israélien, voire à la faveur d'une paix globale. L'argument porte d'autant plus que Beyrouth n'avait jamais vraiment fait campagne, jusque-là, pour la restitution de ce territoire par Israël.

Reste que « l'affaire de Chébaa » peut servir de prétexte au Hezbollah pour continuer sa lutte armée contre Israël. Cette option radicale inspire les pires craintes à certains hommes politiques libanais. « Si la résistance se poursuit au nom de Chébaa, Israël nous rayera de la carte en une demi-heure », confie en privé un ancien premier ministre libanais qui, pourtant, officiellement, soutient la position de son pays sur les fameuses fermes.


Les menaces du Hezbollah


Pour les besoins de la cause, la Syrie admet aujourd'hui la souveraineté libanaise sur ces hameaux dont les habitants avaient pourtant été contraints, en 1957, de prendre la nationalité syrienne. Le 17 mai 2000, un communiqué commun de Bachar el-Assad et du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, menace explicitement Israël au cas où Chébaa ne serait pas restitué et montre que Damas et le Hezbollah sont sur la même ligne.

La revendication libanaise des dix-huit hameaux apparaît vite pour ce qu'elle est : une ultime tentative syrienne visant à retarder le retrait israélien et à gagner du temps. Mais tandis que Damas reste au second plan, le gouvernement libanais, lui, laisse dans cette affaire le peu de crédit qui lui restait aux yeux de la communauté internationale. « C'est un cas unique dans les annales diplomatiques », commente Joseph Samaha, politologue et rédacteur en chef du quotidien international al-Hayat à Beyrouth. « Nous avons d'un côté une puissance (Israël) qui menace de se retirer du pays qu'elle occupe et, de l'autre, ce même pays occupé qui menace l'Etat occupant s'il exécute son retrait. Cette attitude incohérente est lourde de conséquences pour notre gouvernement qui s'est dédit en permanence et a complètement perdu la face. »

Au bout du compte, ni l'argument de Chébaa ni aucun des artifices déployés par Beyrouth ou Damas n'auront retardé le retrait de Tsahal. La débandade de l'Armée du Liban-Sud, dans les derniers jours du mois de mai, oblige même Ehud Barak à accélérer le processus. Tandis que le Hezbollah fête ce qui apparaît comme sa victoire, les questions concernant la stratégie de la Syrie dans les mois à venir demeurent, en particulier après le décès de Hafez el-Assad. On peut supposer que cette stratégie consistera à observer le jeu de la Finul (Force intérimaire des Nations unies pour le Liban), les modalités de son redéploiement et les failles éventuelles dans le dispositif - pour essayer de s'y engouffrer. De temps à autre, Damas provoquera sans doute un incident pour en analyser les conséquences. Mais sa marge de manoeuvre sera étroite. Washington a fait savoir aux Syriens que tout acte d'hostilité se retournerait contre eux. A Paris, les dirigeants français ont tenu le même langage à Farouk al-Charah en lui signifiant que Damas et l'armée libanaise seraient tenus pour responsables de tout incident qui surviendrait à la frontière libano-syrienne après le retrait israélien.

La présence syrienne en question ?


La succession de Hafez el-Assad


Hasards du calendrier ou habileté israélienne, le retrait prématuré des Israéliens au Sud-Liban intervient au pire moment pour le régime de Hafez el-Assad qui comme le montraient les images télévisées du sommet arabe du Caire paraissait déjà bien affaibli. La préparation de sa succession, au profit de Bachar, le fils promis à la Syrie, s'en était trouvée relancée. Pour prendre de cours ceux de la caste des hauts dirigeants militaires et des services de sécurité qui continuent de s'opposer à cette succession monarchique, un congrès extraordinaire du parti Baas est décidé pour le 17 juin. Bachar devait y être sacré vice-président. Pas de chance pour lui, son père décède une semaine plus tôt. Le transfert des pouvoirs à Bachar se fera néanmoins. Toutefois, la question du Liban-Sud est reléguée à l'arrière-plan.

En Syrie, la tradition veut que les problèmes internes et externes constituent des fronts bien distincts et que le régime évite d'y livrer bataille en même temps. Or, le retrait de Tsahal, avant même qu'il ne survienne, n'a pas manqué de reposer le problème de la présence syrienne au Liban. D'ores et déjà, l'opposition anti-syrienne a recommencé à se faire entendre. Le 19 avril, une manifestation de jeunes partisans du général Michel Aoun (exilé en France), qui défilaient dans les rues de Beyrouth aux cris de « Israël, Syrie, dehors », a été réprimée.

Cet incident a entraîné une vague d'arrestations dans les rangs du Courant national libre (CNL, formation aouniste). Rappelons, par ailleurs, les propos très durs tenus par le métropolite de la capitale, Mgr Elias Audi, pour dénoncer le règne des moukhabarat (services de sécurité libanais) qui «infestent» le pays. Mais la surprise est venue du pavé dans la mare jeté par le directeur du plus grand quotidien libanais (an-Nahar) : dans un éditorial choc (publié le 23 mars 2000), Gibran Tuéni demandait ni plus ni moins une réévaluation de la présence syrienne au Liban, suscitant un tollé au sein de la classe politique libanaise. Dans une interview accordée le 6 juin au quotidien La Croix, le patriarche maronite Mgr Nasrallah Sfeir va encore plus loin en réclamant le retrait des troupes syriennes dont il qualifie la présence au Liban d'« occupation, au même titre que l'occupation israélienne ».

Du côté des partisans de la Syrie, la réplique ne tarde pas. Citons, par exemple, la déclaration du vice-président de la Chambre, Elie Ferzli, pour qui le Liban est « un pays artificiel », né d'un « accident de l'histoire ». Chaque fois que ce pays est seul, il ne peut se gouverner, ajoute-t-il en substance. Face à cette montée de la contestation, le régime de Damas et son allié, le gouvernement libanais, ont resserré les rangs. La plupart des commentateurs politiques prédisent déjà que les élections législatives d'août prochain verront l'élimination de la quasi-totalité des candidats qui ne sont pas aux ordres de la Syrie. Les circonscriptions électorales ont été redessinées et le pays doté, à cet effet, d'une nouvelle loi électorale. On estime ainsi que sur les 128 députés que comptera la nouvelle Chambre, 120 auront été élus avec l'approbation de la Syrie...

Au fond, ce que Damas veut obtenir au Liban, c'est le maintien du statu quo. Reste à savoir quel en sera le prix pour le Liban lui-même. D'aucuns redoutent que le pays du Cèdre ne se transforme en un marais stagnant, doublé d'un foyer de tensions où se multiplieraient les incidents armés. Le drame qui s'est déroulé à Denniyeh - un district montagneux du nord du Liban, non loin de Tripoli - a accrédité ces sombres pronostics.


« La guérilla de la montagne »



L'histoire de Denniyeh commence à l'automne dernier. Une petite bande de voyous islamistes, de rebelles de quartiers, de voleurs de voitures, pour la plupart analphabètes et quasiment tous originaires de Tripoli, ouvre alors un camp d'entraînement dans les montagnes voisines. Objectif : se préparer aux combats menés par les musulmans à travers le monde (Tchétchénie, Afghanistan, Palestine...). Islamistes, parce que c'est dans l'air du temps. Fanatisés, parce qu'on trouve toujours des prêcheurs de folie dans les quartiers pauvres de la grande ville du nord. Manipulés, parce que c'est monnaie courante dans un pays où l'intrigue et l'embrouille ont remplacé la vie politique.

Même si l'armée libanaise a estimé leurs effectifs à 150 hommes, les rebelles ne sont sans doute pas plus de 40 ou 50, guidés par trois chefs obscurs, dont l'un s'est inventé un passé glorieux en Afghanistan. En fait, la plupart de ces « guerriers » n'entendent rien au maniement des armes. Début janvier, ils se retrouvent encerclés par l'armée : 8 000 hommes, dont des unités d'élite appuyées par des hélicoptères, participent à l'opération qui ne devait prendre que quelques heures. Sur les 40 ou 50 apprentis guérilleros, quelques-uns seulement sont prêts à se battre. Pourtant, tout va déraper. Et il faudra plusieurs jours de combat à l'armée pour venir à bout des rebelles.

Le bilan de l'affrontement est accablant : onze morts dans les rangs de l'armée, vingt dans ceux des islamistes. La population civile n'est pas épargnée : cinq civils, dont trois femmes, seront pris en otages et tués, soit par les islamistes, soit par l'armée au moment de l'assaut final. L'onde de choc provoquée par cet accrochage, connu sous le nom de « guérilla de la Montagne », durera plusieurs longues semaines.

Sur le plan psychologique, l'impact est énorme : regain de peur de la communauté chrétienne qui craint un scénario à l'algérienne pour le Liban, d'un côté, et, de l'autre, ressentiment des musulmans sunnites, dont une partie éprouvait une relative sympathie pour les voyous islamistes. Bref, en quelques jours, le Liban voit resurgir tous ses vieux démons. Les armes sortent des caches. Le prix de la Kalachnikov s'envole, de 50 à 300 dollars. Dans le district du Akkar, des villages chrétiens demandent la protection de l'armée. Ici et là, des voix chrétiennes s'élèvent pour réclamer le retour des milices (dissoutes) des Forces libanaises - y compris parmi ceux qui ne les ont jamais aimées. « D'un seul coup d'un seul, tous les souvenirs de la guerre civile libanaise sont remontés à la surface, y compris au sein de la bourgeoisie désinvolte de Beyrouth », relève le député Karim Pakradouni, l'un des responsables des Kataeb (droite chrétienne). Quant à l'armée libanaise, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle n'est pas sortie grandie de l'opération.


« Dirty politics »



Lors de ces événements sanglants qui se sont déroulés dans la partie du Liban qu'elle contrôle totalement, via son armée et ses services secrets, la Syrie a semblé briller par son absence. Toutefois, nombre d'observateurs considèrent que son implication dans cette « guérilla » ne fait pas de doute. Si elle ne l'a pas directement suscitée, elle en a tiré profit. D'autant que l'incident n'est pas isolé. Il a été précédé de plusieurs attentats sans gravité qui ont visé trois églises de Tripoli. Plus grave, en revanche, à Beyrouth même, une religieuse âgée, soeur Antoinette Zeidan, est assassinée, puis violée avec son crucifix... On devine une provocation. Mgr Nasrallah Sfeir a dû mettre toute son autorité dans la balance pour éviter des représailles à l'encontre des musulmans.

La recrudescence des tensions interconfessionnelles fait le jeu des Syriens en accréditant l'hypothèse selon laquelle seul Damas est en mesure de garantir la paix civile au Liban. Après de nouveaux incidents opposant chrétiens et musulmans à Ain el-Remmaneh, cette fois, certains - notamment dans le camp chrétien - se demandent si l'on n'est pas en train d'assister au retour de cette dirty politics dans laquelle Damas excelle.


Quel avenir pour le Hezbollah ?


Pour maintenir son contrôle sur le Liban, le grand frère syrien ne manque pas d'atouts. De Rafic Hariri à Emile Lahoud - principal adversaire du premier -, la classe politique est à ses ordres, les services de renseignements sont sous contrôle et Damas n'hésite pas à s'immiscer dans les nominations administratives. Les partis chiites Amal et Hezbollah fournissent le plus gros des bataillons fidèles au régime alaouite. Mais il faut y ajouter des forces d'appoint, comme les groupes radicaux palestiniens, et des éminences grises telles que Jamil Sayyed, le chef de la Sécurité, sans doute l'un des hommes les plus puissants du Liban.

Reste que, dans sa recherche d'un statu quo au Liban, la Syrie ne peut pas ignorer que les intérêts fondamentaux de ses principaux alliés risquent d'entrer en contradiction avec les siens. C'est le cas du Hezbollah.

Au lendemain de la guerre civile libanaise, le parti islamiste chiite s'était vu confier par Damas la mission d'affronter l'armée israélienne au sud du pays. Cette cause, dont il s'est fait le porte-drapeau, lui a permis de s'imposer largement au-delà de sa clientèle naturelle - à savoir les Chiites du sud de Beyrouth, ceux du sud du Liban et de la plaine de la Bekaa. Grand vainqueur de la confrontation avec Israël, qu'il a obligé à se retirer du Liban-Sud, il a reçu l'hommage - sincère ou forcé - de la plupart des principales formations politiques libanaises. Et, au-delà de ce concert de louanges, force est de reconnaître qu'il apparaît aujourd'hui comme le seul véritable acteur de la scène libanaise. Mais, dès lors que le repli israélien lui a retiré sa raison d'être essentielle, la question de son devenir va forcément se poser, en même temps que celle de son désarmement, surtout si une paix de facto s'installe.

Mais Damas fait du démantèlement de son appareil militaire un atout mineur dans son jeu libanais. Beyrouth a ainsi laissé entendre que le Hezbollah ne sera pas désarmé avant un accord de paix israélo-syrien sur la restitution du Golan.

Longtemps à la croisée des intérêts de la Syrie et de l'Iran - qui a pu bénéficier grâce à lui d'un pied-à-terre sur le pourtour méditerranéen et exercer une certaine influence dans la région - le Hezbollah apparaît davantage à présent comme une arme entre les mains des seuls Syriens. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à recevoir un financement important de Téhéran. Les observateurs de la scène libanaise évoquent même, à son propos, un processus de « syrianisation », en faisant valoir la «liaison permanente», voire la « symbiose », qui s'est instaurée entre Damas et la direction du parti. Cela dit, le Hezbollah est aussi en quête de sa propre autonomie. Ne serait-ce que parce que, en déconnectant le volet syrien du volet libanais, le retrait israélien crée un conflit entre l'intérêt national libanais (qui implique, à terme, l'émancipation du pays) et l'intérêt national syrien (qui passe par la récupération du Golan).

Ironie de l'histoire, c'est l'organisation que Damas a programmée pour frapper lourdement Israël au Sud-Liban et contraindre l'Etat hébreu à négocier sur le Golan qui, au bout du compte, est responsable du plus grave revers syrien de ces dernières années. Aujourd'hui, le Hezbollah est le seul parti libanais de masse. Fort de ses relais militants, il a su mettre en place une véritable pratique d'encadrement social. La rançon de ce succès, c'est qu'il risque de se retrouver tiraillé entre deux logiques. L'une le poussera à être le parti des pauvres. L'autre le soumettra à la pression d'une base militante désireuse de retirer les bénéfices sociaux des succès miliaires, notamment à travers l'obtention de postes dans l'administration.

Si le Hezbollah devait procéder à la démobilisation et au désarmement de ses hommes, il lui faudrait également résoudre le problème du démantèlement de ses importants services de sécurité et de ses unités de combat. Au cours de cette phase de transition, le fossé entre les différentes mouvances de l'organisation chiite pourrait se creuser et conduire à une scission entre la tendance intégriste, alignée sur les conservateurs iraniens et qui privilégie les revendications sociales, et celle qui, s'appuyant sur les changements en cours à Téhéran, souhaite que le mouvement islamique devienne le parti de la modernité libanaise. Selon le chercheur Joseph Bahout, « le Hezbollah peut incarner la revitalisation de la vie politique libanaise. Il peut même se faire valoir comme le fondateur de la nouvelle indépendance libanaise ».

Cette quête de libanité risque-t-elle d'entrer en conflit avec les intérêts de Damas ? On ne peut exclure cette hypothèse qui suppose, toutefois, que la « syrianisation » du mouvement ne soit que pure façade. Tout dépendra, en fait, de la succession en cours à Damas. N'oublions pas que les deux parties se sont déjà opposées dans le passé. En 1987, le Hezbollah, alors allié des Palestiniens de Yasser Arafat, avait affronté l'armée syrienne et perdu vingt-cinq de ses combattants...


En guise de conclusion...



Dans ce Liban à l'avenir incertain, la plus grande source d'inquiétude est le retour d'un confessionnalisme (4) peut-être plus profondément ancré encore dans la société qu'il ne l'était avant la guerre civile de 1975. Ce qui frappe, également, c'est la vacance du pouvoir à Beyrouth. Dans la capitale libanaise, un analyste, qui a requis l'anonymat, parle d'un « gouvernement comme gelé, figé, et que personne ne prend plus en considération ». « C'est un pouvoir faible, marginalisé, qui, officiellement, présente le soutien à la Syrie et l'unité des volets libanais et syrien comme l'expression d'un devoir national tout en évoquant, off the record, un rapport de force qui ne permettrait pas au Liban d'adopter une autre attitude. »

La question de l'avenir du Liban n'est plus considérée par les Etats-unis et même par certains Etats européens comme une fin en soi, mais comme un moyen de pression sur la Syrie ou sur Israël. Cette situation angoissante fait naître une double crainte dans la population. La première, c'est que le territoire libanais serve à nouveau de tremplin pour des opérations lancées contre le nord d'Israël - ce qui lui ferait encaisser de plein fouet les terribles représailles de Tsahal. La seconde, c'est qu'il soit la cible de nouvelles tentatives de déstabilisation qui pourraient se traduire par des violences interconfessionnelles et qui justifieraient le maintien des 35 000 soldats de l'armée syrienne.

D'ores et déjà, un certain nombre d'intellectuels libanais réfléchissent à une redéfinition des relations syro-libanaises. Leur plus grande peur, c'est que Damas fasse semblant de retirer ses troupes, puis organise cyniquement le chaos pour être invité à revenir. Tout le monde y trouverait son compte : Washington, Paris, la communauté internationale, et même Israël - du moment que la Syrie garantit, pour de bon, la stabilité du pays du Cèdre. Néanmoins, la mort de Hafez el-Assad, les doutes qui persistent sur les capacités de son fils à assurer la succession et les problèmes internes au régime syrien fragilisent la position de Damas au Liban. Les langues se délient dans les milieux intellectuels comme dans la rue chrétienne et musulmane. La peur a même reculé dès l'annonce du décès du président syrien. Et la question de savoir quand la Syrie va se retirer du Liban se pose de plus en plus ouvertement.

Notes :