Politique Internationale - La Revue n°91 - PRINTEMPS - 2001

sommaire du n° 91
DROITS DE L'HOMME: LA VOIX DES SANS-VOIX
Entretien avec Mary ROBINSON
Haut-Commissaire des Nations unies
conduit par
Sophie Bessis
en français
in english
en español
en français

Sophie Bessis - On parle souvent de l'émergence d'une idéologie des droits de l'homme. En quoi consiste cette idéologie, à supposer qu'elle existe ? Et quel contenu politique les Nations unies lui accordent-elles ?

Mary Robinson Il n'était pas évident, au départ, de savoir ce que la communauté internationale mettait derrière cette expression. Dès ma nomination au poste de Haut-Commissaire, en 1997, j'ai donc commencé par définir sur des bases claires ce que j'entendais, moi, par « droits de l'homme », et à force d'insister sur cette définition, elle a fini par s'imposer. Il est désormais admis que la notion de droits de l'homme doit être envisagée dans une acception large. Ils comprennent, d'une part, les droits civils et politiques et, d'autre part, les droits économiques, sociaux et culturels, qui sont à la fois complémentaires et d'égale importance. Il faut se battre simultanément sur ces deux fronts. Par ailleurs, j'ai l'intention d'exercer le mandat qui m'a été confié dans son intégralité, c'est-à-dire loin de tout « double standard ». La visite que j'ai effectuée au Proche-Orient du 8 au 16 novembre 2000, en pleine crise, était destinée notamment à montrer qu'il ne saurait y avoir deux poids et deux mesures en matière de droits de l'homme.

S. B. - L'idée d'une troisième génération de droits qui comprendrait le droit à un environnement vivable, à un air non pollué, à une alimentation saine, fait peu à peu son chemin. Les Nations unies ont-elles intégré cette nouvelle dimension des droits de l'homme, ou est-il encore trop tôt ?

M. R. - Ces droits sont inclus dans notre définition, surtout depuis la déclaration de 1986 sur le droit au développement qui fait la synthèse entre droits individuels et droits collectifs. Le droit des peuples à se développer comprend, naturellement, ce qu'on appelle la troisième génération des droits et, en particulier, le droit à l'environnement. Mais, pour donner plus d'efficacité à nos actions, je préfère, pour l'instant, me concentrer sur les droits plus « classiques ».

S. B. - Revenons à la question cruciale du « double standard » que l'on reproche à l'Occident de pratiquer depuis l'époque de la guerre froide, et qui n'a pas cessé avec la fin de cette dernière. Ceux qui condamnent cette pratique sont montrés du doigt par les tenants de la Realpolitik, convaincus que la géopolitique n'a pas à tenir compte des droits de l'homme. Où vous situez-vous dans ce débat ?

M. R. - La politique du « deux poids deux mesures » mène à une impasse dont il est nécessaire de sortir. Ma mission consiste à diffuser le message des droits de l'homme dans son ensemble. Il ne suffit pas de demander aux États de les respecter. Encore faut-il les aider à se doter des moyens et des institutions nécessaires à leur protection. Tel a été le but de mes récents voyages en Chine. En signant, en 1998, le pacte international sur les droits civils et politiques, Pékin est devenu signataire des deux grands pactes internationaux relatifs aux droits de l'homme. C'est un immense progrès, même si ces instruments doivent encore être ratifiés, ce que j'encourage les responsables à faire rapidement. Il faut aider la Chine à construire une culture des droits de l'homme. Or, pour exister, une telle culture a besoin d'un socle institutionnel sur lequel s'appuyer, d'une éducation, d'institutions, d'une justice intégrant cette dimension, bref d'un État de droit. L'assistance que nous pouvons apporter aux Chinois ne doit pas nous empêcher, bien évidemment, de condamner les éventuels dérapages. Quand les libertés d'expression et d'association sont étouffées, notre devoir est de le faire savoir.

S. B. - Un pays comme la Chine peut fort bien signer des conventions internationales ou faire référence aux droits de l'homme dans ses discours officiels, tout en continuant à les bafouer. Le double langage est un comportement ordinaire de nombreux États non démocratiques. Avez-vous évoqué avec les autorités chinoises des cas précis de violation ?

M. R. - Oui, plusieurs fois, en privé ou publiquement, selon les cas. Le mémorandum que nous avons signé avec Pékin en février 2000 définit le cadre de notre collaboration concernant l'application du pacte sur les droits civils et politiques. Le texte fixe l'échelle des peines pour les délits mineurs, précise les conditions de détention et rappelle le principe du respect de la règle de droit dans les procès. Le problème de la rééducation par le travail est également abordé. Ensemble, nous avons mis en place des groupes de travail qui réfléchissent à de nouvelles procédures en matière criminelle. Notre coopération technique avec la Chine est, à mon avis, fondamentale et peut l'aider dans son cheminement vers un État de droit. Elle sait qu'elle doit évoluer. L'important est d'avoir engagé le dialogue. Ce programme de coopération avec la Chine a été inauguré par un séminaire important qui a réuni des experts internationaux et de hauts responsables chinois. Ensemble, nous avons réfléchi à la façon de réformer le système de répression pour les délits mineurs. La ratification par l'Assemblée nationale populaire chinoise de la Convention des nations unies sur les droits économiques, sociaux et culturels début mars va dans le sens de cette ouverture. On ne peut que se féliciter d'un tel progrès. J'ai toutefois exprimé ma déception après les réserves que Pékin a émises au sujet de l'article 8 du pacte relatif à la liberté syndicale. Mon espoir, maintenant, est que la Chine ratifie le plus rapidement possible l'autre Convention, tout aussi essentielle — celle qui concerne les droits civils et politiques.

S. B. - Quelle est la position du Haut-Commissariat au sujet de la peine de mort ? Fait-elle partie, selon vos critères, des violations des droits de l'homme ?

M. R. - Cette question relève de la compétence de la Commission des Nations unies pour les droits de l'homme, instance intergouvernementale composée des représentants de 53 États. Une résolution visant à supprimer la peine de mort ou, du moins, à instaurer un moratoire, a obtenu la majorité des voix au sein de cette commission. Les États qui continuent d'appliquer la peine capitale, comme la Chine ou les États-Unis, l'ont évidemment rejetée. J'estime pour ma part que, dans la longue marche pour l'abolition, il faut aujourd'hui donner la priorité aux mineurs, puisque la Convention internationale sur les droits de l'enfant interdit de leur appliquer le châtiment suprême. J'écris régulièrement aux gouvernements dans ce sens. Je me suis notamment adressée au président Clinton pour lui demander de surseoir aux exécutions de mineurs et de handicapés mentaux au niveau fédéral. Et je continuerai évidemment à le faire avec son successeur George W. Bush. Le paradoxe des États-Unis, c'est qu'ils n'ont ratifié ni la Convention sur les droits de l'enfant ni celle sur l'élimination des discriminations envers les femmes alors qu'ils ont, par ailleurs, des exigences très élevées en matière de respect des droits civils et politiques. C'est pourquoi il faut tenter de poursuivre un dialogue constructif avec ce pays afin de l'encourager à élargir sa vision des droits de l'homme.

S. B. - Élargir à quoi, plus précisément ?

M. R. - Ma conception des droits de l'homme est proche de celle des pays en développement. Pour eux, les droits civils et politiques doivent être placés sur le même plan que les droits économiques, sociaux et culturels. Or, en général, les pays qui s'estiment les plus avancés en matière de droits de l'homme ne considèrent pas que les droits économiques et sociaux en font réellement partie. Personnellement, je suis convaincue du contraire et j'essaie de renforcer la concertation avec les vieilles démocraties afin de les convaincre à leur tour.

S. B. - Quelles peuvent être, dans un cadre aussi large, les missions du Haut-Commissariat et, surtout, quel est son pouvoir ? Est-il une instance essentiellement morale ou a-t-il la capacité de peser réellement sur les pratiques des États ?

M. R. - Je vous rappelle tout de même que je ne suis pas seule à travailler sur cette question ! Une partie de ma mission consiste à consolider l'acquis des cinquante dernières années, notamment le rôle des rapporteurs spéciaux des Nations unies sur la torture, les exécutions extra-judiciaires, les violences contre les femmes, le racisme, etc. Nous leur soumettons les cas dont nous avons connaissance et dont ils font part aux gouvernements concernés. De leur côté, ils présentent régulièrement leurs rapports à l'Assemblée générale. Tout cela contribue à ouvrir le débat sur les violations des droits de l'homme et à le rendre plus transparent. Ces dernières années ont également vu la nomination de rapporteurs spécialisés dans les droits sociaux et économiques — droit à l'éducation, à l'alimentation, au logement. Enfin, les États signataires ont mis en place des comités de surveillance de l'application des deux pactes et des quatre grandes conventions internationales (droits des enfants, des femmes, contre le racisme et contre la torture). Dans un tel contexte, l'autorité essentiellement morale qu'exerce le Haut-Commissaire n'est, vous en conviendrez, pas négligeable.

S. B. - Avez-vous eu des difficultés à vous rendre en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, où vous avez passé dix jours à la fin de l'année dernière ? Quel rôle pensez-vous pouvoir jouer dans le conflit qui fait actuellement rage au Proche-Orient ?

M. R. - Je tiens à préciser, une fois encore, que mon mandat concerne les seuls droits de l'homme. J'ai effectué ce voyage à la requête urgente de la Commission des droits de l'homme des Nations unies qui avait réclamé, dans une résolution, une enquête sur les violations dans les territoires palestiniens occupés. Le Proche-Orient est une illustration caricaturale, vous le savez, des politiques de « double standard » qui ont cours en la matière. Il me fallait donc examiner avec impartialité, tout en respectant l'intégralité de mon mandat, la situation des droits de l'homme dans les territoires, d'autant que c'est à l'aune de ces droits que l'on peut vraiment évaluer la réalité de l'occupation. Je dois reconnaître qu'Israël ne s'y est pas opposé et a même facilité mon séjour, aussi bien en Israël même que dans les territoires occupés. J'ai eu l'occasion de m'entretenir avec le ministre israélien des Affaires étrangères, celui de la Justice, ainsi qu'avec des responsables des forces armées. Mon rapport reflète les discussions que j'ai eues des deux côtés. Il était d'autant plus important de pouvoir rendre compte objectivement de la situation que le rapporteur spécial sur les territoires occupés, qui n'a rencontré que des Palestiniens, n'a pas pu faire état de la position israélienne. J'avais donc une lourde responsabilité. Ce qui ne m'a pas empêchée de constater que la partie israélienne fait un usage excessif de la force et des moyens de pression économiques dont elle dispose à l'encontre des Palestiniens.

S. B. - Quels sont les rapports du Haut-Commissariat avec les grandes ONG de défense des droits de l'homme comme Amnesty International, Human Rights Watch ou la FIDH ?

M. R. - Mon rôle est très différent de celui des grandes ONG de défense des droits de l'homme, ne serait-ce que parce qu'elles sont beaucoup plus libres que moi d'émettre des critiques. Cela dit, j'entretiens avec elles des relations de travail très étroites. Avant de me rendre dans un pays ou une région, je les rencontre et elles me font part de la situation, me soumettent des dossiers de cas individuels. Cette collaboration est très utile car les ONG les plus importantes ont souvent plus de moyens d'investigation que nous. Et lors de mes déplacements, je ne manque jamais de rendre visite aux organisations locales de défense des droits de l'homme. Dans les territoires occupés, par exemple, j'ai eu des contacts avec plusieurs d'entre elles à Gaza, à Jérusalem-Est et à Ramallah. En Israël aussi, j'ai participé à des réunions avec les organisations israéliennes de défense des droits de l'homme, qui ont surtout porté sur les discriminations exercées à l'égard des citoyens arabes israéliens. C'est à travers de telles rencontres que le Haut-Commissariat peut faire progresser les choses, car les militants locaux ont une excellente connaissance des situations concrètes et vivent au quotidien les violations des droits de l'homme.

S. B. - Pouvez-vous rencontrer ces défenseurs locaux des droits de l'homme dans tous les pays, y compris dans les moins démocratiques ?

M. R. - J'ai souvent été agréablement surprise. Lorsque je me suis rendue en Iran en 1998, par exemple, j'ai pu discuter avec des représentantes d'organisations de femmes qui se battent pour la reconnaissance de leurs droits sur la base des conventions de l'ONU. Je considère que ces rencontres font partie intégrante de mes visites. Plus récemment, lors de ma seconde visite dans ce pays il y a quelques semaines, j'ai rencontré des représentants d'organisations non gouvernementales iraniennes, des membres de la Commission islamique des droits de l'homme, ainsi que le président Khatami. Lors de notre conversation, je l'ai félicité pour l'initiative qu'il a prise lors de l'Assemblée du Millénaire à New York lorsqu'il a lancé le dialogue des civilisations — un dialogue destiné à rapprocher les différentes cultures. Mais je lui ai également exprimé mes profondes inquiétudes concernant les arrestations de journalistes, les multiples entraves à la liberté d'expression, le nombre croissant d'exécutions. J'ai aussi évoqué avec lui le problème du droit des femmes et celui des minorités. Pour revenir à votre question, je ne peux que me féliciter du fait que les défenseurs locaux des droits de l'homme, les militants locaux, parmi lesquels de nombreux syndicalistes et journalistes, bénéficient d'un soutien supplémentaire depuis la création du poste de représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour les défenseurs des droits de l'homme. Actuellement, il est occupé par Hina Jilani, une juriste pakistanaise.

S. B. - Comment, au poste que vous occupez, concilier la prudence diplomatique et la nécessité d'attirer l'attention sur les atteintes aux droits fondamentaux ? Quelle est votre marge de manœuvre ?

M. R. - Mon passé de présidente de la République d'Irlande représente incontestablement un atout. Cette expérience me permet d'avoir des contacts au plus haut niveau. Mais, pour être crédible, il faut travailler beaucoup. Si l'on veut critiquer un État, sa pratique de la torture ou certains aspects de sa législation, il faut connaître parfaitement le dossier. Il faut savoir quand un événement a eu lieu et dans quelles circonstances, il faut être sûre de tout ce qu'on avance, ne jamais se tromper. Plus le temps passe, plus je suis convaincue que l'autorité morale ne peut s'exercer que si l'on fait preuve d'une très grande rigueur.

S. B. - Quelles sont les relations du Haut-Commissariat avec la Commission des droits de l'homme des Nations unies ? Dépendante des États, cette Commission est largement discréditée. Sert-elle à quelque chose ?

M. R. - La Commission est un organe important des Nations unies, le premier à s'être occupé des droits de l'homme, le premier à avoir mis en place les procédures que nous utilisons pour les défendre. C'est elle qui définit les mandats des rapporteurs et qui a créé les comités de surveillance des pactes et des conventions internationales. Nous lui devons également les mécanismes de défense des peuples indigènes. Certes, lorsqu'un pays est directement mis en cause et que la menace d'une résolution se précise, les choses se compliquent. Cela n'empêche pas la Commission de jouer un rôle essentiel, notamment en ce qui concerne le droit au développement et les droits économiques et sociaux. Quant aux polémiques autour de la situation particulière de tel ou tel État, elles ont diminué d'intensité. Les grandes ONG peuvent désormais se faire entendre et attirer l'attention de la Commission sur des cas concrets. Il ne faut donc pas minimiser le travail, souvent difficile, qu'elle accomplit en matière de surveillance, de mise en place des institutions et de rappel de la règle de droit.

S. B. - Depuis plusieurs années, certains États opposent les spécificités religieuses et culturelles à l'universalité des droits de l'homme. A-t-on dépassé ce débat, qui a culminé à la conférence de Vienne de 1993, ou est-il toujours d'actualité ?

M. R. - Les célébrations du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle, en 1998, ont en tout cas contribué à le dépassionner. Plusieurs initiatives sont allées dans ce sens. J'ai, par exemple, organisé un séminaire destiné à des élèves musulmans au Palais des Nations, ici à Genève, dont le thème était l'apport de l'islam à la Déclaration universelle des droits de l'homme. Ce type d'approche doit être généralisé, malgré le fossé qui continue de se creuser entre les pays en développement pauvres et les nations les plus avancées sur le plan démocratique. Si l'on veut faire accepter l'universalité des droits de l'homme, il faut renforcer leur prise en charge par les institutions régionales comme la Cour européenne de Strasbourg, la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples, ou les structures du même genre existant en Amérique latine. L'Asie en est encore dépourvue, mais le projet est dans l'air. Nous organisons déjà des séminaires annuels. La Chine et la Thaïlande ont accueilli les deux derniers. Plus de quarante pays et six commissions nationales indépendantes ont participé à ces séminaires. Des militants des droits de l'homme étaient présents, ainsi que des ONG internationales comme la Commission internationale des juristes. Nous espérons que, lors du prochain séminaire, nous disposerons d'une Charte asiatique des droits de l'homme. Ce souci de régionalisation n'est pas contradictoire avec le principe d'universalité des droits. Elle permet de créer un lien entre les organisations et constitue, à mon avis, un signe encourageant des progrès réalisés dans ce domaine.

S. B. - Il faut effectivement souligner, comme vous le faites, la contribution de chaque civilisation aux droits de l'homme. Mais, dans certains cas, comme celui de la Déclaration islamique des droits de l'homme, les points de vue semblent irréconciliables…

M. R. - C'est exact. C'est pourquoi, en Asie, nous ne voulons pas simplement contribuer à la mise en place d'un cadre de coopération. Nous encourageons aussi la promulgation d'une charte qui doit conduire, dans notre esprit, à la création d'institutions asiatiques de défense des droits de l'homme, comme il en existe en Europe ou en Amérique latine. Je crois fermement à la formule des organismes régionaux de recours.

S. B. - Au nom de leurs spécificités, certains pays violent les droits des femmes. Que comptez-vous faire pour y remédier ?

M. R. - Beaucoup de choses, car il y a beaucoup à faire. A la conférence de Pékin, en 1995, on a enfin admis que les droits des femmes faisaient partie des droits de l'homme au sens large. Restait à traduire cette avancée dans les faits. Or il faut bien reconnaître que, depuis, les progrès ont été infimes. Les formes de discrimination sexuelle demeurent variées et nombreuses. Elles vont de la contestation du droit des femmes à maîtriser leur procréation au fameux « plafond de verre » auquel elles se heurtent dès qu'elles commencent à s'élever dans les hiérarchies. Sur toutes ces questions, nous travaillons en étroite collaboration avec les agences et les organes des Nations unies concernés. Pour ma part, je porte un intérêt particulier à la situation des femmes qui défendent les droits de l'homme car elles sont persécutées à un double titre, en tant que femmes et en tant que militantes. J'ai fait du trafic des femmes et des enfants à des fins sexuelles l'une de mes priorités. Concrètement, nous concentrons nos actions de terrain sur deux zones particulièrement sensibles : la Bosnie-Herzégovine et le Cambodge. J'essaie de peser de tout mon poids pour qu'on accorde à ce drame humain terrible l'attention qu'il mérite.

S. B. - Des pays comme les Pays-Bas et l'Allemagne ont une approche très libérale du trafic sexuel. D'autres sont plus rigoureux. Quelle est votre position à ce sujet ?

M. R. - Il faut prendre garde à ne pas transformer les victimes en accusées. Au Haut-Commissariat, peu nous importe de savoir si la prostitution doit être légale ou pas ; nous combattons le trafic sexuel au nom des droits de l'homme. Il faut en faire un crime, sans criminaliser les femmes. Elles ont, au contraire, plus que jamais besoin d'être soutenues face à la multiplication des formes modernes d'esclavage.

S. B. - Sur quelles forces mondiales les défenseurs des droits de l'homme peuvent-ils aujourd'hui s'appuyer ?

M. R. - Ils sont, le plus souvent, très vulnérables, surtout dans les pays où les libertés d'expression et d'opinion sont bafouées. Il faut donc les aider à s'organiser, à exprimer leurs points de vue, tout en veillant à leur sécurité. La déclaration sur les défenseurs des droits de l'homme, adoptée par les Nations unies en 1998, est l'un des outils dont nous disposons pour assurer leur protection. Elle donne au Haut-Commissaire un argument supplémentaire pour calmer les ardeurs répressives de certains gouvernements. Mais le vrai problème vient des régimes qui ne reconnaissent pas la valeur des droits de l'homme. Le phénomène est d'autant plus inquiétant qu'on constate, ces derniers temps, une recrudescence des persécutions.

S. B. - Pourquoi ?

M. R. - Depuis les grands mouvements de contestation qui ont fleuri à Seattle en décembre 1999, à Prague et ailleurs en 2000, les ONG sont de plus en plus montrées du doigt. Certains accusent même des États de créer leurs propres ONG pour brouiller les cartes. Cette remise en cause généralisée des mouvements associatifs affecte les associations de défense des droits de l'homme à un moment où il est plus nécessaire que jamais de les épauler. Les États qui veulent en finir avec elles les accusent de trahison sous prétexte qu'elles reçoivent des financements étrangers, même quand ces financements sont transparents et proviennent de fondations mondialement respectées. Il nous faut donc inlassablement répéter à quel point ces ONG sont importantes, et continuer à défendre les opprimés. On ne soulignera jamais assez combien la mobilisation internationale est utile. Nelson Mandela ne manque jamais une occasion de le rappeler à propos de l'apartheid. Il faut défendre partout le droit à la diversité et à la dissidence.

S. B. - Vous préparez actuellement la troisième conférence mondiale contre le racisme, qui s'ouvrira le 31 août 2001 à Durban, en Afrique du Sud, et dont vous êtes la secrétaire générale. Au-delà des déclarations de principe, qu'en espérez-vous ?

M. R. - Il ne sera pas facile d'obtenir des résultats tangibles, mais c'est indispensable dans la mesure où une bonne partie des conflits qui secouent aujourd'hui la planète ont pour origine la xénophobie ou l'intolérance. Nous illustrerons notre volonté d'être concrets en dressant un inventaire des bonnes pratiques et des mesures efficaces qui existent de par le monde, notamment en matière législative. Nous verrons comment venir en aide aux victimes, en mettant au point des actions dans le domaine de l'éducation et en offrant un appui institutionnel à la lutte contre les discriminations dont souffrent les minorités comme les peuples indigènes ou les Roms. A ce propos, je me félicite que la France soit le premier pays européen à avoir accordé l'asile et le statut de réfugié à deux familles de Roms victimes de persécutions en Hongrie. Les minorités, les persécutions qu'elles subissent un peu partout dans le monde, font partie des thèmes qui ont été abordés lors des conférences régionales préparatoires. Celles-ci ont eu lieu à Strasbourg pour l'Europe en octobre 2000, au Chili pour l'Amérique latine en décembre 2000, puis au Sénégal pour l'Afrique et en Iran pour l'Asie en février 2001. Chaque région du monde a ainsi pu apporter sa contribution. La dernière conférence préparatoire se tiendra à Genève en mai.

S. B. - Qu'attendez-vous de la conférence de Durban elle-même ?

M. R. - Il faudra établir un programme adapté à tous les contextes, mais qui prenne en compte les déclinaisons régionales du problème du racisme. C'est ce que nous sommes en train de mettre au point. Une conférence a ainsi été consacrée en novembre 2000 à Zagreb, en Croatie, aux formes spécifiques de discrimination raciale dont sont victimes les femmes appartenant à des minorités ou à des peuples indigènes. Ces femmes n'ont en général accès à aucune aide. Elles n'ont de contact ni avec des avocats, ni avec des médecins, ni a fortiori avec des personnalités politiques. Elles doivent pouvoir bénéficier de mesures ciblées. J'attends beaucoup de cette conférence. Je crois qu'il est essentiel que cet été, du 31 août au 7 septembre à Durban, la communauté internationale se concentre sur ces questions. Le processus préparatoire à la Conférence mondiale a permis aux experts, aux organisations non gouvernementales, à la société civile ainsi qu'aux gouvernements de mettre en lumière un très large éventail de problèmes et de souligner les multiples formes d'intolérance qui persistent. Les disparités économiques, l'ignorance, la crainte irrationnelle de tout ce qui est différent, l'incapacité à reconnaître et à exprimer des regrets pour les graves blessures infligées dans le passé, sont parmi les principales sources du racisme dans le monde contemporain. Si l'on veut faire du XXIe siècle, le siècle des droits de l'homme fondé sur la Déclaration universelle de 1948 et sur les principaux traités qui les définissent, il nous faut tirer les leçons du passé pour que l'humanité en finisse avec la trop longue et tragique histoire du racisme. Pour qu'elle soit un succès, cette Conférence mondiale doit s'inscrire dans un processus permettant de mettre en place des stratégies constructives, pratiques et efficaces. C'est la raison pour laquelle je me suis adressée à différents secteurs de la société, à des personnalités telles que des chefs spirituels, des femmes chefs d'État et de gouvernement, des députés, des dirigeants d'organisations du monde du travail, afin que leurs voix soient également entendues. Il faut saisir cette opportunité et faire de cette conférence en ce début de siècle nouveau une force motrice, un catalyseur capable de produire une véritable culture des droits de l'homme pour les décennies à venir.

S. B. - Quelles sont vos autres priorités ?

M. R. - Nous voulons, à l'occasion de cette conférence, mettre également l'accent sur les jeunes, car c'est de leur attitude que dépendra l'avenir. J'encourage à cet égard les pays participants à inclure dans leur délégation officielle au moins une personne de moins de vingt ans. En marge de la conférence, un forum de la jeunesse sera organisé afin de stimuler les échanges. Il faut donner les moyens d'être plus ouverts et tolérants à ceux qui grandissent dans un monde de plus en plus mouvant. Mais la mondialisation renforce aussi les tendances à l'exclusion déjà à l'œuvre dans les pays européens et aux États-Unis. Ces États refusent d'admettre qu'ils sont économiquement dépendants des ressortissants de pays plus pauvres qu'eux. Ils doivent pourtant faire preuve d'un minimum d'honnêteté. On sait que les Américains ne pourraient pas se passer des migrants mexicains, tout comme les Européens ont besoin de leur main-d'œuvre immigrée. Ces derniers commencent d'ailleurs à en prendre conscience — je m'en félicite.

S. B. - En quoi cette troisième conférence contre le racisme sera-t-elle plus efficace que les deux précédentes, celles qui ont eu lieu à Genève en 1978 et en 1983 ?

M. R. - Les deux dernières conférences étaient surtout focalisées sur la lutte contre l'apartheid, qui sévissait encore à l'époque. Aujourd'hui, les problèmes sont différents. L'Afrique est confrontée à une série de conflits ethniques. Il est primordial, pour les pays où ils font rage, de remonter aux racines de ces conflits, de reconnaître le rôle qu'y jouent les préjugés racistes, de mesurer à quel point l'ethnicité peut être politiquement manipulée. La reconnaissance et l'analyse de ces phénomènes occuperont une large partie des débats. La tâche sera rude, mais nous devons réussir.

S. B. - Quel devrait être le rôle des grandes puissances dans la défense des droits de l'homme ?

M. R. - En matière de droits de l'homme, il faut partir du constat que chaque pays a quelque chose à se reprocher et que personne, de ce fait, ne peut s'ériger en donneur de leçons. Cela dit, j'aimerais que le Conseil de sécurité des Nations unies s'implique davantage dans ce combat. Certes, les mentalités évoluent : on parle un peu plus que naguère des victimes civiles des conflits qui ensanglantent la planète. On commence également à débattre publiquement du rôle que pourraient tenir les femmes dans le rétablissement de la paix ici ou là. Les droits de l'homme acquièrent progressivement une dimension politique. Mais les réticences restent fortes. Le Conseil de sécurité a reçu des rapports consacrés à l'impact des conflits sur les populations civiles ou à l'utilisation des enfants comme chair à canon. Il est également tenu informé de l'évolution des pays en guerre comme la République démocratique du Congo. Hélas, aucune suite n'a été donnée à ces révélations en raison de l'opposition de certains membres permanents…

S. B. - Les sanctions économiques sont-elles efficaces ?

M. R. - Elles peuvent avoir leur utilité si elles évitent une intervention armée. Mais elles doivent être maniées avec d'infinies précautions pour ne pas aggraver la situation des couches les plus vulnérables de la population. Elles ne doivent pas non plus durer trop longtemps, au risque d'encourager le marché noir et la corruption. Enfin, là encore, il faut éviter le « deux poids deux mesures » : les sanctions ne sauraient être appliquées contre certains pays et pas contre d'autres.

S. B. - Le consensus qui est en train de se bâtir autour de la notion de droits de l'homme doit-il s'accompagner d'un droit, ou d'un devoir, d'ingérence ?

M. R. - Il n'y a pas de réponse simple à une question aussi complexe que celle de l'ingérence. Les contextes dans lesquels ce droit — ou ce devoir — pourrait s'exercer sont, en outre, très différents. Il est clair, par exemple, que la présence d'une force internationale pourrait décourager l'usage excessif de la force dans le conflit israélo-palestinien. Lors de mon séjour dans les territoires occupés en novembre dernier, j'ai pu constater à quel point les Palestiniens aspiraient à une telle présence. Le problème, c'est qu'elle requiert le consentement d'Israël. Plus généralement, je pense qu'il faut jouer à la fois sur les registres diplomatique et humanitaire afin d'obtenir une diminution de la violence et un meilleur respect de la personne humaine. Ce sont évidemment les pays les plus répressifs qui ont le plus à craindre. La plupart des États de la planète ont toutefois accepté une forme d'internationalisation des droits de l'homme en signant des conventions et des traités qui les obligent à respecter certains principes, ou en consentant à la venue de rapporteurs sur leur territoire. C'est un progrès. La création de la Cour pénale internationale en est un autre.

S. B. - Le Haut-Commissariat est-il la bonne conscience des Nations unies ? Estimez-vous que la situation mondiale s'est améliorée depuis qu'il existe ?

M. R. - La création du Haut-Commissariat, à l'issue de la conférence de Vienne en 1993, a marqué une étape importante dans la prise en compte internationale des droits de l'homme. En 1997, lorsqu'il m'a nommée à ce poste, le secrétaire général Kofi Annan m'a donné pour mission d'œuvrer à l'intégration de la dimension des droits de l'homme dans tous les rouages du système des Nations unies. Dans son rapport annuel sur le développement humain, le Programme des Nations unies pour le développement les considère désormais comme un critère déterminant. De son côté, l'Unicef a fait du respect de la Convention des droits de l'enfant la pierre angulaire de son action. L'Organisation mondiale de la santé, de même que l'Organisation internationale du travail, ont elles aussi recentré leurs missions en fonction de cette priorité. Nous avons, par ailleurs, fourni aux responsables des programmes des Nations unies, dans chaque pays, un guide sur la façon d'intégrer les droits de l'homme dans les actions de terrain. En publiant un rapport annuel sur la situation mondiale, le Haut-Commissariat se fait lui-même le porte-parole moral des victimes, du Timor à la Tchétchénie en passant par les territoires palestiniens occupés. Il est essentiel que la voix des victimes de l'oppression puisse se faire entendre. Et c'est pour moi un immense honneur que d'être cette voix.

Notes :