Politique Internationale - La Revue n°91 - PRINTEMPS - 2001

sommaire du n° 91
MEMOIRES D'UN PESSIMISTE ENGAGE
Entretien avec Norberto BOBBIO
Philosophe. Ecrivain.
conduit par
Pierre MILZA
Professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et directeur du Centre d’histoire de l’Europe d
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Pierre Milza - Cher professeur, avez-vous le sentiment, à travers votre parcours professionnel, intellectuel et politique, d'incarner d'une certaine manière ce XXe siècle qui vient de s'achever ?

Norberto Bobbio - Je me considère effectivement comme un homme du XXe siècle. L'un de mes premiers souvenirs d'enfant, pour ne pas dire le tout premier, coïncide avec cet événement fondateur que fut le déclenchement de la Première Guerre mondiale. J'ai six ans et je suis en compagnie de ma mère et de mes deux frères sur le quai de la gare de Turin, où nous avons accompagné mon père, en partance pour le front. Mon père était médecin, et il a été appelé sous les drapeaux comme médecin-major. Cette image est restée gravée dans ma mémoire : je le revois encore dans son uniforme, partant pour cette abominable tuerie que fut la « grande guerre ». Un autre souvenir de cette époque, tout aussi vif, est la prise de Gorizia par les armées italiennes. C'était en août 1916. J'étais en vacances au bord de la mer, et ce fut une immense fête. Et puis il y eut Caporetto l'année suivante. Et de cela aussi, du traumatisme que fut pour ma famille, et pour tous ceux de l'arrière, la déroute de nos soldats, j'ai conservé un souvenir brûlant. Je n'avais que huit ans mais je ressentais fortement l'ampleur et la gravité du drame qui se jouait sur la frontière Nord. Nous voyions affluer à Turin des milliers de réfugiés en provenance de Vénétie. Pendant quelque temps, nous avons eu comme femme de chambre une jeune femme, Mariettina, qui venait de cette région occupée par les Autrichiens et les Allemands. Mariettina concrétisait en quelque sorte, au sein même de notre intimité familiale, la catastrophe à la fois morale et militaire que représenta Caporetto.

P. M. - Quels furent, à vos yeux, les événements les plus marquants du XXe siècle ?

N. B. - Vaste question ! Autrement dit, le XXe siècle a-t-il été celui d'Einstein ou de Staline ? Celui de la pénicilline qui a guéri des millions d'êtres humains ou celui d'Auschwitz qui en a tué des millions ? Ce qu'on peut dire, en tout cas, c'est qu'aucun autre siècle n'a connu de guerres aussi sanglantes, à commencer par celle qui en constitue, hélas, le drame inaugural.

P. M. - Vous venez d'évoquer ces deux visages de l'horreur et du totalitarisme que sont Auschwitz et Staline. Êtes-vous de ceux, Norberto Bobbio, qui établissez un parallèle entre communisme et nazisme ?

N. B. - Il est clair que le communisme et le fascisme (au sens large du terme) peuvent être considérés comme deux formes de la violence propre à ce siècle. Il y a là une première ressemblance, à quoi s'ajoute la parenté entre deux systèmes politiques qui font de l'État la valeur suprême. C'est Mussolini qui a dit : « Tout dans l'État, rien contre l'État, rien en dehors de l'État. » Le monde a connu, avant eux, des dictatures de toutes sortes, mais aucune qui subordonne à ce point la vie sociale et la vie des individus à la toute-puissance de l'État. J'ajouterai qu'il n'est pas possible d'aborder la question du totalitarisme sans remarquer que ce siècle a été, plus que nul autre, celui des chefs charismatiques. Leur rapport au peuple ne se fondait pas sur un dialogue entre deux parties égales et respectueuses l'une de l'autre, mais sur une relation de supérieur à inférieurs. Des populations entières sont devenues les esclaves de leurs dirigeants. Regardez Staline. Ses funérailles, suivies par des millions de personnes, ont pris des allures de rite religieux. Et Hitler ! Comment aurait-on pu imaginer que le peuple de Goethe et de Beethoven se prosternerait devant un individu comme Hitler ? Je ne crois pas qu'il y ait un précédent historique à cette forme exacerbée du césarisme. Certes, la France a connu le bonapartisme, mais il ne s'agissait pas d'un phénomène de masse comparable aux totalitarismes du XXe siècle. Songez aux immenses rassemblements de la Piazza Venezia et de Nuremberg : jamais pareil fanatisme collectif n'avait été observé auparavant.

P. M. - Les crimes du communisme sont-ils équivalents à ceux du nazisme ?

N. B. - La question n'est pas facile car, pour nous Italiens qui avons vécu la période tragique de la guerre, les communistes ont été des alliés dans la lutte contre le fascisme. Ils ont, plus que d'autres, participé aux combats de la Résistance : à la fois contre l'Allemagne et contre la République de Salò. On ne peut pas non plus oublier qu'à Stalingrad Hitler a été stoppé par l'Armée rouge, et cela au cours de la plus terrible bataille de l'histoire. C'est pourquoi il est difficile de porter sur le communisme un jugement parfaitement objectif. Il n'empêche que les crimes perpétrés au nom du communisme ne sauraient être sous-estimés. D'autant que ce qui s'est passé en Union soviétique s'est reproduit ensuite, parfois de manière tragi-comique (que l'on songe à l'Albanie de Hodja !), dans tous les pays où ce système a triomphé. En Hongrie, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, en Bulgarie, au Cambodge, à Cuba : le sort des populations soumises au communisme a partout été le même. Partout où le parti communiste a été au pouvoir, l'emprise totalitaire a produit, à des degrés divers, des catastrophes analogues.

P. M. - Sans doute avez-vous raison de voir dans la lutte menée en commun contre le « nazifascisme » une raison essentielle de la difficulté que beaucoup éprouvent à condamner le communisme. Mais n'y en a-t-il pas une autre ? N'y a-t-il pas cette idée, héritée du jacobinisme, que le pire peut être accepté pourvu que les intentions soient bonnes ? Et que, par conséquent, à la différence du nazisme et du fascisme, le communisme peut pour le moins bénéficier de circonstances atténuantes…

N. B. - C'est vrai. Mais c'est vrai également de toutes les grandes doctrines messianiques qui visent à apporter le bonheur à l'humanité, à la rendre meilleure ou à la « sauver ». Plus l'idée est sublime, plus les moyens pour la faire triompher peuvent être inhumains. Voyez l'histoire de l'Église. Qu'y a-t-il de plus élevé que l'idéal originel du christianisme ? « Si l'on te donne une gifle, tends l'autre joue », « si quelqu'un te demande ton manteau, donne-lui aussi ta tunique », etc. Voilà ce que dit l'Évangile et tels sont les préceptes que l'Église enseigne à ses fidèles. Mais comme tout cela est loin de la réalité du monde chrétien ! Combien de persécutions, de tortures, de bûchers, de violences exercées contre les dissidents, parfois contre les plus fidèles des fidèles, au nom de la religion d'amour ! L'orthodoxie religieuse et le dogme de l'unité de l'Église ont engendré les mêmes abominations que la raison d'État et l'orthodoxie idéologique.

P. M. - Vous avez évoqué, dans une interview récente qui a fait grand bruit, votre rapport au fascisme et la manière dont vous avez vécu cette période, laissant entendre que vous aviez un moment été très proche de cette mouvance…

N. B. - Ce n'est pas à vous que j'apprendrai comment est apparu le fascisme. Vous savez aussi bien que moi que la principale raison sinon de sa naissance, du moins de son extension au tout début des années 20, a été la « Grande peur » de la bourgeoisie face au bolchevisme. Je me souviens de ce que ce mot avait alors d'un peu étrange pour un gamin de dix ans qui ne comprenait pas grand-chose à la politique mais qui entendait ce qui se disait autour de lui. Dans ma propre famille, on interprétait ce qui se passait alors en Italie — les occupations de terres, les grèves insurrectionnelles, les occupations d'usines — comme le prologue d'une révolution comparable à celle qui avait mis la Russie à feu et à sang. Il faut dire que cette peur était confortée par l'attitude de l'extrême gauche : celle du parti communiste, né de la scission du parti socialiste en janvier 1921, mais aussi celle de la majorité gauchisante du PSI — « maximaliste » — qui voulait faire « comme en Russie ».

P. M. - Pour l'historien allemand Ernst Nolte, dont vous êtes loin de partager, je suppose, toutes les thèses, l'essor du fascisme est inséparable de celui du bolchevisme. Pas de Mussolini et, plus tard, pas de montée en puissance de l'hitlérisme sans cette grande peur dont vous venez de nous rappeler à quel point elle a obsédé nombre d'Italiens au lendemain de la guerre…

N. B. - Tout à fait. Si bien que le fascisme a été accueilli par beaucoup, et pas seulement par les représentants de la grande bourgeoisie, comme une libération. Moi-même, je suis né et j'ai grandi dans une famille philofasciste. Mais ni mes parents, ni par la suite moi-même, n'avons fréquenté les milieux du fascisme militant, du fascisme dur. J'ai, au contraire, eu la chance de rencontrer, au lycée d'abord puis à l'université, des camarades qui m'ont amené peu à peu à fréquenter un univers culturel différent. J'ai noué des liens d'amitié avec des hommes comme Leone Ginzburg (1). J'ai été fortement influencé par l'un de mes maîtres, le professeur Solari, qui était un antifasciste actif. C'est lui qui m'a présenté à Martinetti, autre opposant notoire, qui avait besoin d'un jeune collaborateur pour sa Rivista di filosofia — une revue qui défendait les idées libérales. Je n'ignore pas la polémique qui a surgi depuis quelque temps à propos de l'attitude des intellectuels turinois durant l'ère fasciste (2). Qu'ils aient parfois été conduits à accepter des compromis voire à se comporter avec lâcheté, c'est un fait. Mais cela ne me paraît pas devoir mettre en doute la sincérité et la détermination d'hommes et de femmes qui évoluaient, ne l'oublions pas, dans un régime où la moindre manifestation d'opposition pouvait conduire son auteur en prison ou à la relégation.

P. M. - Sur le plan des mœurs, quelle est, selon vous, le principal bouleversement qu'aient connu nos sociétés occidentales depuis 50 ans ?

N. B. - Le XXe siècle a vu s'opérer un changement radical dans les rapports entre les hommes et les femmes. Pensez qu'il a fallu attendre 1945 pour que le droit de vote soit accordé aux femmes en Italie comme en France ! Pensez à l'enseignement qui, en Italie, fut si longtemps réservé aux hommes. Pensez à l'administration, au monde des affaires, aux professions libérales, aux postes de responsabilité dans les entreprises : les femmes sont entrées partout, et partout elles ont apporté leur énergie et leur savoir. Et puis pensons aux rapports à l'intérieur du couple et de la famille. Si, comme j'en suis profondément persuadé, le progrès de la société passe par une plus grande égalité entre les individus qui la composent, l'évolution de la condition féminine au cours du dernier demi-siècle a constitué une avancée considérable.

P. M. - Quittons, si vous le voulez bien, le passé pour nous intéresser à l'Italie d'aujourd'hui. Si l'on en croit les sondages, les élections législatives du 13 mai devraient donner une large majorité à la coalition rassemblée autour de Silvio Berlusconi et de son parti, Forza Italia. Quelle réflexion vous inspire cette perspective ?

N. B. - Je pense que si, pour la seconde fois, nous devions avoir Silvio Berlusconi comme président du conseil, nous aurions atteint le point le plus bas de notre histoire politique depuis la guerre. L'alliance entre Berlusconi et Bossi est une alliance entre Forza Italia et « Forza anti-Italia » — une alliance des contraires, dont on voit mal comment elle pourrait résister aux contraintes et aux logiques de la politique. Je sais bien que si, comme on le dit, la politique est l'« art du possible », en Italie elle peut aussi être l'« art de l'impossible ». Mais je ne vois pas comment pourrait être surmonté cet antagonisme majeur entre les deux partis. D'une manière générale, d'ailleurs, je ne suis guère optimiste quant à l'avenir de notre pays.

P. M. - Pourquoi ?

N. B. - Parce que Silvio Berlusconi est un homme séduisant, qui se présente à la télévision avec un éternel sourire, un homme sûr de lui, dont l'estime qu'il porte à sa propre personne est sans limites (ne prétendait-il pas, au début de sa marche vers le pouvoir, être l'« oint du Seigneur »?), et parce que beaucoup d'Italiens peuvent effectivement être séduits par la démagogie de son discours et de son programme, ou plutôt de son absence de programme.

P. M. - L'alliance entre Berlusconi, Bossi et Fini constitue-t-elle un danger pour la démocratie ? Ou bien s'agit-il, selon vous, d'un accord temporaire, d'une simple étape dans une évolution qui devrait rapprocher le système politique italien de celui des autres grands pays européens ?

N. B. - Je ne crois pas que les libertés publiques soient réellement en danger, mais je ne vois pas non plus se dessiner d'évolution positive. Qu'elle soit gouvernée par la droite ou par la gauche, la démocratie italienne continuera longtemps encore à être, comme le disait Salvemini (3), une démocratie « entravée », une démocratie un peu « boiteuse ». La démocratie implique l'opposition entre deux groupes qui s'affrontent, pacifiquement certes, mais de manière néanmoins conflictuelle, chacun d'entre eux reconnaissant la légitimité de l'autre. Or, en Italie, nous sommes habitués à ce que l'un des deux groupes cherche à délégitimer l'autre. Nous ne sommes pas en présence de deux adversaires au sens politique du terme, mais de deux ennemis. Quand Berlusconi dit : « Je dois libérer l'Italie des communistes », il sous-entend que ses opposants n'ont pas le droit de gouverner. Les hommes du centre gauche se comportent de la même manière : ils affirment — non sans raisons peut-être — qu'il existe une incompatibilité juridique entre la situation de Berlusconi et son accession éventuelle au poste de chef du gouvernement. L'argumentation n'est pas nouvelle : depuis des années, un illustre économiste italien soutient, textes en main, que Silvio Berlusconi n'est pas autorisé par la loi à participer à la vie politique. En fait, le problème remonte à l'après-guerre : pendant un demi-siècle, nous avons vécu dans ce que le politologue Giorgio Galli a appelé le « bipartisme imparfait ».

P. M. - Pourquoi imparfait ?

N. B. - Parce que, pendant cinquante ans, la droite a occupé le pouvoir sans interruption. Non pas que la gauche manquât d'hommes de qualité capables d'assumer des responsabilités gouvernementales mais, en raison de la guerre froide, le parti communiste était, de fait, exclu de la vie politique nationale. L'Italie a toujours connu une rupture entre les deux blocs candidats à l'exercice du pouvoir — une rupture qui va au-delà de l'opposition normale en régime démocratique entre le parti au gouvernement et celui qui aspire à sa succession. Cette absence d'alternance démocratique traduit, aujourd'hui comme hier, un refus de considérer l'autre comme un candidat légitime aux fonctions de gouvernement. Voilà pourquoi je dis que l'Italie a toujours été une démocratie boiteuse.

P. M. - L'introduction d'un véritable vote majoritaire ne pourrait-il pas contribuer à faire évoluer les choses ?

N. B. - Quel vote majoritaire ? En Angleterre, le vote majoritaire fonctionne parfaitement parce que l'alternance fonctionne. C'est un fait culturel, lié au bipartisme traditionnel. En Italie, il en est tout autrement. Ici, le scrutin uninominal n'a pas simplifié la vie politique. Il l'a au contraire compliquée en provoquant la prolifération des petites formations. En définitive, tout dépend du type de vote majoritaire auquel on se réfère : un scrutin à deux tours laisse une possibilité d'alliance au second tour, mais le vote majoritaire à un seul tour ne peut qu'aboutir à multiplier les candidats. N'importe qui, pourvu qu'il jouisse d'une certaine popularité — un chanteur, une vedette du sport — peut, sans appartenir à aucune formation politique, être candidat à une élection.

P. M. - Quelles sont, en Italie, les personnalités politiques qui vous paraissent de taille à affronter les grands défis du temps présent ?

N. B. - Dans notre classe politique, les hommes capables simplement de gouverner le pays avec sagesse et efficacité sont très peu nombreux. Massimo D'Alema (4) est l'un de ceux-là. C'est un homme politique très habile, cultivé, et surtout très bien préparé. Chacun peut le constater lors des débats auxquels il participe à la télévision : il connaît parfaitement ses dossiers, y compris les dossiers économiques.

P. M. - A-t-il encore un avenir politique ?

N. B. - Certainement. Même s'il est vrai qu'il porte une part de responsabilité dans la défaite du centre gauche lors du référendum de l'an dernier, je reste persuadé que D'Alema possède de grandes qualités d'homme d'État. Il a sans doute eu le tort de ne pas suffisamment consulter sa majorité avant de présenter ses projets. Cette personnalisation du pouvoir a fortement pesé sur la cohésion de l'Ulivo (la coalition de centre gauche) et a sans doute été une grave erreur. D'Alema faisait de la politique en solo, sans trop se soucier de ce que pensaient ses alliés, et c'est vraisemblablement l'une des raisons de son échec.

P. M. - Qui d'autre voyez-vous ?

N. B. - Romano Prodi est l'un des rares hommes politiques italiens qui possède, lui aussi, l'étoffe d'un homme d'État. J'ai été très choqué de la manière dont il a été écarté de la direction des affaires, à la suite d'un vote de défiance et par la faute du centre gauche. Le gouvernement Prodi, assurément, a été l'un des meilleurs gouvernements de toute l'histoire de la République. Parmi les personnalités que j'apprécie, je citerai encore l'actuel chef du gouvernement, Giuliano Amato, qui est un ami et pour lequel j'ai beaucoup d'estime. Amato, qui était professeur de droit constitutionnel, et que j'ai connu en tant que collègue, militait dans les rangs du parti socialiste, dans un groupe « frondeur » d'opposition à Craxi. Il s'est ensuite rapproché de Craxi, et a été pendant quatre ans son conseiller. C'est le moment où j'ai personnellement cessé de faire de la politique active. Lui a continué. Il est intelligent, cultivé. Il a, lui aussi, une excellente connaissance des dossiers. Il parle très bien l'anglais. C'est incontestablement l'un des meilleurs présidents du Conseil qu'ait eu l'Italie.

P. M. - Vous qui avez consacré une grande partie de votre réflexion théorique au clivage droite/gauche, diriez-vous que ces deux mots ont encore un sens ?

N. B. - On assiste, depuis une dizaine d'années, à une telle transformation de la gauche que l'on ne sait plus très bien où se situent les limites. Pourtant, il demeure entre la gauche et la droite une dissemblance fondamentale qui concerne le rapport à l'autre. La position de la droite est à cet égard une position beaucoup plus rigide, beaucoup plus sévère, notamment à l'égard des immigrés. Sur ce point, la gauche est plus tolérante, plus ouverte. Cela dit, je vous accorde que lorsqu'on lit les professions de foi, les tracts et les affiches des divers candidats, les différences paraissent bien minces. Peut-être est-ce d'ailleurs pour cette raison que la gauche est en perte de vitesse. Elle s'est trop éloignée de ses aspirations fondamentales. Elle s'est surtout trop imprégnée de l'idée que la révolution de notre temps était la révolution libérale.

P. M. - En ces temps de globalisation triomphante, le monde est-il, selon vous, devenu un « village planétaire » promis à l'universelle démocratie et à la paix perpétuelle ? Bref, croyez-vous à la « fin de l'histoire » promise par Francis Fukuyama ?

N. B. - La philosophie de l'histoire est une belle invention intellectuelle. Malheureusement, elle coïncide rarement, pour ne pas dire jamais, avec l'histoire réelle. C'est pourquoi je me méfie des constructions de l'esprit qui, partant de constats et de présupposés le plus souvent subjectifs, nous proposent telle ou telle vision de l'avenir. Il en est ainsi des thèses de Fukuyama comme des autres. Personnellement, je ne crois pas du tout à la fin de l'histoire, à la diffusion générale de la liberté et de la démocratie, à la disparition des conflits entre les peuples. L'histoire continuera, et pas dans le sens imaginé par Fukuyama. Je crains même que ce siècle, qui commence sous le signe de la « globalisation », ne prenne exactement la direction opposée. Les grands potentats de l'économie et de la finance évoluent désormais dans un monde sans autre règle que celle du marché. Or, la loi du marché, si elle permet parfois des rééquilibrages entre les forces économiques et financières, ne suffit pas à réguler la vie en société, et encore moins la vie internationale. Les États sont réduits à l'impuissance face aux décisions des grandes firmes multinationales. Quant aux organisations internationales, on ne peut que constater, un peu plus chaque jour, leur inefficacité.

P. M. - N'y a-t-il donc aucun contre-pouvoir ?

N. B. - Le seul contrepoids à l'anarchie croissante du système international réside dans l'hégémonie exercée par les États-Unis, devenue superpuissance unique, aussi bien sur le plan économique et financier que politique et militaire. Nous voici donc engagés — pour combien de temps ? — dans un monde unipolaire, dominé par une superpuissance dont la principale préoccupation est de protéger et de conforter ses propres intérêts. En face, il n'y a pas grand-chose, hormis la tentative de construction européenne. Mais, pour l'instant, cette tentative n'a guère été couronnée de succès. Il suffit de mesurer le poids actuel de l'euro en regard du dollar ou encore de se rappeler la guerre du Golfe, les événements de Bosnie ou du Kosovo. Chaque fois, les États-Unis ont fait ce qu'ils avaient envie de faire. Ils ont réglé le problème (si l'on peut dire) à leur manière, et les Européens n'ont été que des comparses. Ce sont eux qui ont conduit les opérations militaires. Ils ont tué des milliers de gens, détruit des villes et des villages, sans que personne n'ait pu s'y opposer. Parce que personne ne disposait d'avions, de missiles, d'armes sophistiquées et de moyens informatiques capables non pas de rivaliser avec ceux des États-Unis, mais simplement de permettre à leurs détenteurs d'avoir leur mot à dire dans le débat diplomatique et stratégique.

P. M. - A quelles conditions l'Europe pourrait-elle devenir un acteur à part entière sur la scène internationale ?

N. B. - L'idée européenne est une vieille utopie qui n'a jamais pu être réalisée. Je ne parle pas de l'Europe du traité de Rome telle que nous la connaissons aujourd'hui et qui reste essentiellement une Europe de l'économie, mais du projet d'Europe fédérale évoqué encore récemment par Joschka Fischer, c'est-à-dire d'un véritable État européen, doté d'institutions politiques et de ressources propres. Rien aujourd'hui ne me paraît aller dans ce sens. La crise serbe a démontré, de manière évidente, que l'Europe ne pouvait rien faire parce qu'elle n'avait ni finances communes, ni armée commune. Parviendra-t-elle un jour à se doter des instruments de la souveraineté ? Je n'en sais rien. Je crains que l'idée européenne demeure un idéal lointain, tant les obstacles à sa mise en œuvre sont immenses.

P. M. - Êtes-vous plutôt optimiste ou plutôt pessimiste quant à l'avenir de l'humanité ?

N. B. - Comment ne pas être pessimiste ? A la fin du XIXe siècle, nous étions convaincus que l'on pouvait changer l'homme, que la science était nécessairement génératrice de progrès, pas seulement de progrès technique, mais aussi de progrès moral. On croyait que l'instruction était la clé de l'évolution positive des individus et des sociétés. Tout cela n'était qu'illusion !

P. M. - Quel conseil donneriez-vous aux jeunes au seuil du XXIe siècle ?

N. B. - Je me garderai bien de leur donner des conseils. Au nom de quoi pourrais-je me le permettre ? Certainement pas au nom de ce que nous avons fait de notre siècle. Les jeunes doivent assumer leurs propres responsabilités. Nos vieilles recettes ne peuvent leur être d'aucun secours, car les problèmes d'aujourd'hui n'ont rien à voir avec ceux que nous avons eu à affronter dans notre jeunesse.

P. M. - La défense des droits de l'homme et de la démocratie ne reste-t-elle pas néanmoins une valeur fondamentale ?

N. B. - Bien sûr ! Mais les jeunes n'ont pas besoin de l'avis des anciens pour la redécouvrir. Et puis, vous savez, je ne crois pas beaucoup au rôle et à l'influence des intellectuels. Ils s'imaginent être des gens importants, alors qu'ils ne sont le plus souvent que les « mouches du coche ». On sait trop bien jusqu'où peuvent conduire l'« engagement », le « militantisme » des intellectuels. L'un de mes auteurs préférés, un philosophe italien du siècle dernier qui s'appelait Carlo Cattaneo, avait l'habitude de dire : « La philosophie est une milice. » C'est beau non ?

P. M. - C'est beau mais ce n'est pas très clair !

N. B. - Il voulait dire que la philosophie n'est pas une discipline contemplative, et qu'elle doit répondre à un objectif de sagesse et de progrès moral. Mais il y a loin de l'intention à la réalité car le philosophe n'a pour seule arme que sa parole. Combien a-t-on publié de livres de philosophie politique depuis un siècle ? Combien en ai-je écrit moi-même ? Que d'ouvrages destinés à exalter la démocratie et les droits de l'homme ! Et pour quel résultat ?

Notes :

(1) Grande figure de la vie culturelle italienne durant les années 30 et 40. Né en 1909, il est l'un des fondateurs de la maison d'édition Einaudi. Il est condamné en 1934 pour ses activités antifascistes au sein du mouvement « Giustizia e Libertà ». Directeur du journal L'Italia libera pendant l'occupation de Rome par les Allemands, il est arrêté en novembre 1943 et meurt en prison en 1944.
(2) Norberto Bobbio fait ici allusion au débat qui a suivi la parution en Italie du livre d'Angelo D'Orsi, La Cultura a Torino tra le due guerre (Einaudi, 2000) dans lequel l'auteur conteste fortement l'idée d'un antifascisme dominant parmi les intellectuels libéraux de la capitale piémontaise.
(3) L'un des principaux représentants de l'antifascisme non communiste, émigré en France puis aux États-Unis durant l'ère fasciste.
(4) Ancien dirigeant communiste devenu le numéro 1 du Parti démocratique de la gauche.