Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
ALGERIE: L'AUTOMNE DES GENERAUX
Article de José GARCON
Journaliste au quotidien Libération.
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Dix ans après l'annulation des élections législatives de 1991, l'Algérie reste prisonnière d'une crise interminable. Massacres de civils, révolte de la jeunesse kabyle et répression se mêlent sur fond de paupérisation galopante et de chômage massif. L'immobilisme du régime militaire se heurte à un mouvement d'insurrection sociale, politique et morale de la population qui déborde désormais largement le cadre de la seule Kabylie. Les Algériens n'ont plus peur, et ils commencent à se rendre à l'évidence : les exactions qui ensanglantent leur pays depuis une décennie ne sont pas seulement imputables aux mouvements islamistes, mais aussi aux "forces de l'ordre". Dans un tel climat, les dissensions au sein de la haute hiérarchie militaire se font désormais jour, tandis que le malaise des jeunes officiers devient de plus en plus perceptible. Quant à la présidence, elle est engagée dans une lutte de pouvoir avec les généraux. Pour l'armée, le nouveau contexte international de lutte anti-terroriste constitue, certes, une aubaine. Mais elle aura beau continuer à entretenir le chaos pour faire figure d'unique recours contre les islamistes, rien ne sera plus jamais comme avant. L'Algérie est en train de changer.

Notes :

(1) Le 29 août 2001, une bombe a explosé dans la Casbah, en plein cœur d'Alger, faisant trente-cinq blessés dont deux graves. Une semaine plus tard, le 4 septembre, deux hommes ont ouvert le feu au kalachnikov sur la terrasse d'un restaurant bondé de Zeralda, une station balnéaire pourtant sous haute surveillance située à 30 km de la capitale. Bilan : 7 morts et 11 blessés. Depuis, chaque jour apporte son lot d'attentats ou de massacres.
(2) Le 16 mai, l'Assemblée nationale a adopté des amendements au Code pénal prévoyant des peines de prison et de fortes amendes en cas de « diffamation à corps constitués » ou envers le président de la République.
(3) Au cours d'une conférence de presse, le 22 août 2001 à Alger, le ministre de la Participation et de la Coordination des réformes, Nourredine Boukrouh, a reconnu que seuls quatre projets de partenariat ont été conclus avec des étrangers.
(4) La demande de reconnaissance officielle du tamazight, la langue berbère, s'exprime principalement en Kabylie. Mais le berbère est parlé dans d'autres régions du pays (Aurès, Mzab, zones touareg…). Début octobre, Abdelaziz Bouteflika a créé une certaine surprise en annonçant que le tamazight deviendrait « langue nationale lors d'un prochain amendement de la Constitution ». La seule nouveauté réside dans l'éventuelle inscription de cette évidence dans la Constitution, la langue berbère ayant de facto, au cours des dernières années, acquis le statut de langue nationale, alors que la revendication des berbérophones est d'en faire une langue officielle, au même titre que l'arabe.
(5) Les partis politiques implantés en Kabylie, à commencer par le FFS (Front des forces socialistes) de Hocine Aït-Ahmed, principale formation d'opposition, n'ont eu aucun rôle dans le déclenchement ou le déroulement des émeutes. Les autorités ont voulu y voir la mort des formations politiques. Pourtant, par deux fois en mai 2001, à l'appel du FFS, la capitale a renoué avec les grandes manifestations. Le 31 mai, la marée humaine qui a défilé dans la capitale aux cris de « Pouvoir assassin » et de « Commission d'enquête internationale », a montré la solidarité de la capitale après la répression en Kabylie. En outre, le FFS a prouvé qu'il avait conservé intacte sa capacité de mobilisation. Ce faisant, ce parti poursuivait plusieurs objectifs : signifier que la contestation ne se limite pas à la seule région centre ; maintenir la pression sur le pouvoir ; canaliser la révolte pour prévenir toute dérive violente ; et redonner l'initiative à l'action politique dans un pays où seules les armes semblent devoir s'exprimer depuis dix ans.
(6) Les habitants d'El Guemmas, un bidonville de Constantine, ont investi la mairie pour exiger de l'eau. Leurs robinets étaient restés désespérément secs pendant un mois... en juillet !
(7) L'embrasement des Aurès est d'autant plus dangereux pour le régime que cette région est traditionnellement acquise à sa politique.
(8) La publication, au plus fort des émeutes, de deux communiqués d'un mystérieux « Mouvement de la Kabylie libre » appelant à « l'autonomie de la Kabylie » en constitue des prémices inquiétantes. Ces communiqués, qui tentaient de se légitimer en se référant à Lounès Matoub, le chanteur kabyle assassiné en juin 1999, ont été dénoncés comme des « manipulations » par sa sœur, Malika Matoub.
(9) Le Quotidien d'Oran a annoncé, fin juillet, l'arrestation pour la première fois de seize personnes pour « prosélytisme chrétien » dans la région d'Oran, en précisant qu'elles étaient « originaires du centre » de l'Algérie, c'est-à-dire de Kabylie.
(10) La télévision nationale a diffusé à l'envi, à l'occasion des grandes manifestations qui se sont déroulées à Alger, des scènes de pillages et des témoignages « spontanés » d'Algérois s'insurgeant « contre les Kabyles ».
(11) Dissoute en principe en 1989, la Sécurité militaire est devenue le DRS (Département du renseignement et de la sécurité). Il est dirigé par le général Mohamed Médiène, alias Tawfik.
(12) Ancien ministre de la Défense et ex-homme fort du régime, Khaled Nezzar a été le premier responsable militaire à donner des conférences de presse pour tenter de contrer les accusations portées contre la haute hiérarchie de l'armée, notamment par des officiers dissidents.
(13) Respectivement chef d'état-major de l'armée et chef des services de renseignement, l'ex-Sécurité militaire. Seul le général Lamari a répondu. En affirmant que « l'armée ne s'occupe pas de politique » !
(14) L'UE a appelé, à cette occasion, « tous » les responsables algériens à « un sursaut et une initiative de grande ampleur pour surmonter la crise par le dialogue entre tous les Algériens ».
(15) Libération, 2 septembre 2001.
(16) Sous couvert d'anonymat, l'un des membres de la « commission Issad » — du nom du juriste qui la préside — a affirmé dans une interview : « Nous avons préféré l'apaisement à la vérité ».
(17) Au cours d'une conférence de presse tenue à Alger le 22 août 2001, Khaled Nezzar a annoncé qu'il intentait un procès à Habib Souaïdia, l'auteur de La Sale guerre, pour répondre à une « campagne qui a eu ses effets » au sein de l'armée.
(18) A l'été 2001, le fils du président Boudiaf, assassiné en direct à la télévision algérienne le 29 juin 1992, a annoncé son intention de porter plainte. Il a écrit au successeur de son père Ali Kafi pour lui demander de « contribuer à l'éclatement de la vérité (...), la théorie de l'acte isolé ne trouvant d'échos que chez ceux qui ne veulent pas de la vérité ». Selon la thèse officielle, Mohammed Boudiaf a été assassiné par l'un de ses gardes du corps... islamiste. Cette version n'a convaincu personne, la presse algérienne elle-même ayant attribué ce meurtre à « la mafia politico-financière ».
(19) Khalida Messaoudi, ex-vice-présidente du RCD de Saïd Sadi, a été brutalement empêchée par la foule de se joindre à une manifestation en Kabylie, tandis que Mouloud Lounaouci, le frère de l'un des dirigeants de cette formation, s'est vu fermement prier de ne pas en prendre la tête.
(20) Le chef du gouvernement Ali Benflis a affirmé, le 26 juin, lors de l'ouverture d'un débat parlementaire, que les émeutes étaient « le résultat de campagnes de déstabilisation menées à partir de l'étranger ». Le quotidien L'Expression, proche du président Bouteflika, affirmait quant à lui dans son éditorial du 9 juillet 2001 : « Les autorités algériennes détiennent des preuves que des membres de la direction du Parti socialiste (français) entretiennent des relations suivies avec la cellule lambertiste algérienne à Paris, dont les rapports sur la situation en Kabylie atterrissent quotidiennement à Matignon sur le bureau de Lionel Jospin dont les attaches, ainsi que celles de son actuelle épouse, avec les trotskistes sont connues » (...) Et de préciser : « La section trotskiste algérienne est organiquement structurée depuis Paris. Ses éléments, entraînés à l'action clandestine usent (de) méthodes subversives capables de générer une révolution avec tout ce que cela suppose comme chambardements dans les institutions (...) La descente sur Alger des hommes du trotskiste Lambert obéit à une stratégie de déstabilisation du régime, élaborée à Paris avec la collaboration d'intellectuels et d'universitaires algériens établis en France. » Cette théorie a été démentie par la commission d'enquête officielle elle-même. Il n'y a eu « ni complot intérieur ni complot extérieur », a-t-elle affirmé en faisant porter à « la gendarmerie, et à elle seule » la responsabilité du « déclenchement » et de la poursuite des émeutes en Kabylie.
(21) Les autorités ont longtemps affirmé que la poursuite des attentats relevait d'un « terrorisme résiduel ». Début septembre, ce terme a été rectifié par le ministre de l'Intérieur pour qui l'Algérie affronte aujourd'hui un « terrorisme réel ». Alger a aussi revu à la hausse le nombre de terroristes en activité, qui serait désormais de « 600 à 800 ».
(22) Notamment aux environs de Jijel, à l'est.
(23) Le Portugal et, à un moindre degré, l'Italie.