Politique Internationale - La Revue n°93 - AUTOMNE - 2001

sommaire du n° 93
ZIMBABWE: LA TERRE ET LE SANG
Entretien avec Robert MUGABE
Président du Zimbabwe depuis 1980
conduit par
Colette Braeckman
Journaliste
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Depuis des mois, le Zimbabwe, naguère cité en exemple pour ses progrès économiques et sa stabilité, fait figure d'homme malade de l'Afrique australe. Le président Mugabe, au pouvoir depuis vingt ans et qui affrontera de nouvelles élections en avril prochain, doit en effet faire face à des critiques grandissantes dues à son engagement congolais : en août 1998, son armée, dépêchée en hâte à Kinshasa, empêcha la capitale de la République démocratique du Congo de tomber aux mains des rebelles soutenus par le Rwanda et l'Ouganda. Le président justifia cette intervention par le devoir de solidarité à l'égard d'un autre pays membre de la SADC (Conférence des Etats d'Afrique australe), mais la campagne se révéla plus longue et plus coûteuse que prévu, avec 13 000 hommes déployés sur le front congolais. L'opinion publique zimbabwéenne n'a jamais réellement compris les raisons de cet engagement qui s'est traduit par d'importantes pertes en vies humaines et en matériel et qui a contribué à discréditer le régime sur le plan international, lui valant à la fois des sanctions financières et des pressions politiques.


L'aventure congolaise, à laquelle l'histoire rendra peut-être justice, n'est cependant pas la seule cause de la défaveur du président Mugabe.


Ce dernier, aujourd'hui âgé de 78 ans, est victime de l'usure du pouvoir : les jeunes générations ne se reconnaissent plus dans ses discours populistes et le radicalisme de la réforme agraire. Ils dénoncent également le favoritisme du régime, la corruption de ses hauts dirigeants et de ses généraux qui, en RDC, ont monté des joint-ventures pour l'exploitation du diamant et du bois tropical.


Voici deux ans, l'apparition d'un parti d'opposition, le MDC (Mouvement pour le changement démocratique), dirigé par un ancien syndicaliste, Morgan Tsvangirai, a cristallisé le débat : lors des dernières élections législatives, le MDC, nouveau venu sur la scène politique, a raflé 57 sièges, contre 62 au jusque-là tout-puissant parti du président, le ZANU-PF (Zimbabwean national union-Patriotic front).


Soutenu par les milieux d'affaires, les classes moyennes, les citadins, mais aussi par une jeunesse que touche fortement le chômage (dont le taux atteint 60 %), le MDC s'appuie également sur la presse d'opposition et sur les fermiers blancs, qui ont abandonné la discrétion dont ils avaient fait preuve depuis l'indépendance. Une véritable guérilla entre la presse et le régime s'est engagée : des journalistes ont été emprisonnés, battus et, l'an dernier, l'imprimerie du Daily News - le principal journal d'opposition - a volé en éclats à la suite d'un attentat probablement téléguidé.


L'hostilité des fermiers blancs, qui voient dans le départ de Mugabe la solution à tous leurs problèmes, a sans doute contribué à accélérer la réforme agraire : depuis février, 2 700 fermes appartenant à des fermiers blancs ont été saisies, occupées par des miliciens en civil présentés comme des vétérans de la lutte de libération, et une dizaine de fermiers d'origine européenne ont été tués dans des affrontements.


En principe, la grande majorité des 4 500 fermes appartenant à des fermiers blancs (qui représentent 70 % des terres cultivables du pays, les 12 millions de Noirs se contentant du reste) sont appelées à être expropriées et redistribuées.


Si nul ne doute de la nécessité de procéder à une répartition plus équitable des terres, et si chacun reconnaît que, faute de moyens, le rythme adopté depuis l'indépendance a été beaucoup trop lent (62 000 familles noires seulement ont été réinstallées), en revanche, la manière dont la réforme a été entamée cette année suscite une critique unanime. Il apparaît, en effet, que les « vétérans » sont souvent trop jeunes pour être de véritables anciens combattants de la lutte de libération des années 70 et qu'ils ressemblent plutôt à une milice aux ordres de la présidence. En outre, leur présence sur les fermes s'est accompagnée de nombreuses vexations à l'égard des fermiers blancs - des vexations probablement délibérées afin d'encourager leur départ.


Dans l'incertitude, la plupart des fermiers blancs, qui dirigent de vastes exploitations commerciales assurant l'essentiel des rentrées en devises du pays (tabac, café, maïs, fleurs, légumes, viande), ont stoppé tous leurs investissements et laissé en jachère de nombreuses terres. Cette crise a gravement affecté les 300 000 ouvriers agricoles, souvent originaires du Mozambique, de Zambie et du Malawi. Elle a aussi touché l'économie de plein fouet : le manque de devises a fait plonger la monnaie nationale, provoqué des pénuries de carburant, alimenté le mécontentement général. Ce mécontentement s'est traduit, entre autres, par une grève au finish des professionnels de la santé avec, pour conséquence, la fermeture des hôpitaux publics durant plusieurs semaines.


Le déclin rapide du Zimbabwe, les risques de déstabilisation du régime (plusieurs complots ont été déjoués) et surtout la manière dont est menée la réforme agraire ont suscité les vives inquiétudes des pays de la région et, plus largement, de tous les membres du Commonwealth. En Afrique du Sud, le président Mbeki, qui refuse de désavouer ouvertement Mugabe, ne cache pas sa préoccupation. Dans son propre pays, l'inégalité de la répartition des terres est plus criante encore qu'au Zimbabwe et 2 % seulement des surfaces agricoles ont été redistribuées aux Noirs. En outre, si l'on déplore au Zimbabwe la mort d'une dizaine de fermiers noirs, en Afrique du Sud, c'est plus de mille fermes qui sont attaquées chaque année et la violence va croissant.


Dans ce contexte, à l'issue d'une réunion du Commonwealth, un accord a finalement été conclu entre Londres et Harare à Abuja, le 7 septembre, sous le patronage du gouvernement du Nigeria. En vertu de cet accord, le gouvernement du Zimbabwe accepte de restituer les terres illégalement occupées, contre la promesse d'un million d'hectares qui seraient cédés par les fermiers blancs et des compensations financières octroyées par la Grande-Bretagne afin de financer un processus « clair et transparent » de redistribution foncière.


Les engagements usuels en matière de respect des droits de l'homme, de bonne gouvernance et d'application des lois figurent également au programme. Présenté comme une sortie de crise, il est néanmoins douteux que l'accord d'Abuja résolve réellement le problème : le gouvernement d'Harare risque d'avoir quelque difficulté à faire évacuer les fermes par des « vétérans » bien décidés à s'incruster. Quant à la confiance des fermiers blancs, elle mettra du temps à être restaurée. Au lendemain de la signature de l'accord, de nouveaux incidents étaient déjà signalés ...


Même si l'épreuve de force s'est finalement conclue au bénéfice du président Mugabe, il faudra attendre le scrutin présidentiel d'avril prochain pour savoir si le chef de l'Etat a tiré profit d'une manoeuvre dont les visées électorales ne sont que trop évidentes ...

Notes :

(1) Les accords de Lancaster House, conclus à la veille de l'indépendance du Zimbabwe en 1980, avaient mis fin à la sécession de Ian Smith, à la guerre entre l'armée du pouvoir blanc et les mouvements de libération, la ZANU (Zimbabwean National Union) de Robert Mugabe et la ZAPU (Zimbabwean People's Union) de Josuah N'Komo. Ces accords avaient été patronnés par la Grande-Bretagne et les États-Unis.
(2) Le Land Acquisition Act (loi sur l'acquisition des terres), adopté en 1990, met en place une nouvelle réforme agraire, plus radicale que celle entamée en 1980. Cette dernière prévoyait d'offrir à 160 000 familles dénuées de terre une parcelle de 5 hectares à cultiver, et cela dans un délai de trois ans. En 1990, seules 62 000 familles avaient été réinstallées. En 1990, dès l'expiration du moratoire de dix ans fixé par les accords de Lancaster House, le cabinet décida de réviser à la hausse le nombre d'hectares à acquérir dans le cadre de la réforme (soit 8,3 millions). Une nouvelle répartition entre les différents secteurs agricoles (terres communautaires, grandes exploitations commerciales, petites exploitations commerciales, fermes d'État) a également été définie.
(3) Les Britanniques, pour leur part, assurent qu'ils n'ont jamais refusé de payer les compensations promises, mais à condition que la réforme agraire se déroule sur des bases claires et transparentes et que les terres saisies aux Blancs soient redistribuées à de véritables fermiers noirs et non à des protégés du régime. Ces exigences se retrouvent dans l'accord conclu à Abuja, dont l'application risque d'achopper pour les mêmes raisons…
(4) Aux termes de l'accord d'Abuja, certaines des 2 700 fermes déjà saisies devront être retirées de la liste, au risque, pour les autorités, de se trouver en conflit avec les vétérans.
(5) A Abuja, les Britanniques ont accepté de contribuer à un fonds de compensation qui sera géré par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), dont l'administrateur, Mark Malloch Brown, avait depuis longtemps proposé ses services pour trouver une solution à la crise.
(6) Robert Mugabe fait ici allusion à l'Afrique du Sud.
(7) Josuah N'Komo, à la tête de la ZAPU, était soutenu par Moscou.
(8) Les accords de Lusaka, conclus en juillet 1999, prévoient, outre un cessez-le-feu et le déploiement de 5500 observateurs de l'ONU, l'organisation d'un dialogue intercongolais, réunissant l'opposition armée (les rebelles), le gouvernement, l'opposition politique et la société civile. A l'issue de ce dialogue, la RDC devrait entrer dans une période de transition qui devrait déboucher sur des élections générales. Le ministre des Affaires étrangères She Okitundu a déclaré que ces élections, qui devraient être précédées d'un recensement général, ne pourraient pas avoir lieu avant trois ans.
(9) Les Interhahamwe, littéralement « ceux qui combattent ensemble », sont les jeunes miliciens rwandais qui furent les principaux auteurs du génocide de 1994.
(10) Désireux de faire pression sur le régime Mugabe pour qu'il mette fin aux occupations de terres par les vétérans, à la répression de la presse indépendante et à d'autres violations des droits de l'homme, le Sénat américain a voté le « Zimbabwe Democracy Bill » qui prévoit de couper toute assistance économique au pays aussi longtemps que certaines conditions ne seraient pas respectées.